Canons, manières et styles

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 “Tous les arts sont des frères jumeaux,

et capes, muletas et estocs,

quand ce sont des mains comme celles de Juan Belmonte

qui les soutiennent,

et des cœurs héroïques comme le sien,

 ne sont pas des instruments d’une hiérarchie esthétique inférieure

aux plumes, pinceaux et burins,

ils les surpassent même par le genre de beauté qu’ils créent,

sublime grâce à leur instantanéité

et parce que seul le torero octroie entièrement sa vie

et abdique complètement et offre en holocauste cette vie

en l’honneur de son œuvre.”

Ramón  PÉREZ DE AYALA

 

LA  LIDIA, LA  BREGA et L’INTELLIGENCE

Le dictionnaire espagnol donne comme synonyme de ‘lidia‘ le mot « combat » (dont la traduction première est ‘combate‘ même si un Espagnol n’emploiera pas indifféremment l’un ou l’autre). Et la tauromachie sans doute a-t-elle quelque chose d’un combat, bien que les armes soient inégales, mais nous reviendrons là-dessus. Le torero ne pourra pas en effet laisser libre cours à son inspiration, à sa manière de sentir le toreo, si préalablement il n’a pas dominé le toro. Le sens de ‘lidia‘ est pluriel. Le premier est celui du déroulement d’une corrida dans sa totalité, ou l’ensemble des suertes qui s’effectuent sur le toro pendant la course et qui se divisent en trois actes ou tiers, celui de la cape et des piques, celui des banderilles et enfin celui de la muleta et de la mort. La lidia c’est aussi, et peut-être surtout, la technique qui permet à un torero d’améliorer le comportement d’un toro, en utilisant les diverses réactions et les instincts de l’animal, en les orientant dans le sens désiré, en vue de le toréer. Depuis l’apparition de la tauromachie moderne à pied, au milieu du XVIIIe siècle, jusqu’au début du XXe, la lidia avait pour seule fonction de préparer au « moment de vérité », à la suerte suprême. La lidia et le toreo ont évolué parallèlement et de nos jours tout ce qui se pratique dans l’arène a pour but de préparer le toro à la faena de muleta plus qu’à l’estocade.

La lidia est à la fois le fait des subalternes et du matador. Les premiers sont en charge de la brega, soit tout d’abord le fait d’aller vers le toro après son entrée en piste, pour l’arrêter, le fixer dans la cape et le mettre en suerte. La brega commence dès que le toro apparaît dans l’arène et elle permet au matador d’observer les caractéristiques de l’animal, de manière à le « lidier » en conséquence.

L’« intelligence » est un terme employé dans le milieu taurin pour définir la faculté d’un torero à penser devant le toro, ce qui requiert un courage hors du commun. Il s’agit en fait de la capacité du matador à décider de la lidia qui convient à chaque toro. Une bonne lidia améliore dans la plupart des cas les qualités d’un toro, maintient ces dernières ou transforme des défauts en qualités. Au contraire, une lidia mal conduite rendra l’animal plus difficile, plus dangereux et ne fera qu’empirer les caractéristiques déjà défavorables d’une bête, ou ruinera les espoirs placés à première vue sur un animal. Les meilleurs toros gardent leurs conditions favorables tout au long de la lidia, mais la plupart changent de comportement, dans un sens ou dans un autre. L’intelligence permet de moduler la lidia en fonction de ces évolutions.

 

LE TOREO

Le toreo est l’action de toréer, c’est-à-dire l’art de la tauromachie. Mais qu’est-ce que toréer ? Toréer c’est avant tout PARAR (stopper la charge continue du toro), MANDAR (dominer) et TEMPLAR (conduire la charge avec rythme)[1]. En ce sens, on n’a véritablement commencé à toréer qu’à partir de Juan Belmonte. Manolete ajoute à ces trois canons un quatrième : LIGAR, soit lier les passes en série. Toréer peut donc se résumer à la formule : parar, mandar, templar et ligar, ce qui revient à « s’accoupler » avec le toro.

Le toreo c’est aussi le style personnel d’un torero.

 

L’IMMOBILITÉ,  LA  QUIÉTUDE  ET  L’AGUANTE

Avant Juan Belmonte (début XXe), le travail du torero consistait à esquiver la charge de l’animal dès que celui-ci arrivait dans la « juridiction » du leurre. Le maestro du quartier sévillan de Triana a révolutionné la tauromachie en faisant la statue, comme disaient certains à son époque, c’est-à-dire qu’il se plaçait dans des terrains interdits (nous reviendrons sur ce terme de terrain), en attendant immobile la charge du toro et en le déviant avec la cape ou la muleta derrière le corps, en allongeant le bras, soit la passe, le plus possible. L’immobilité représente une évolution considérable à une époque où le toreo – si on peut parler de toreo – était basé sur la mobilité, les déplacements devant l’animal. Les jambes perdent leur caractère prépondérant au profit des bras. « Ce sont les bras qui sont toreros », dit l’artiste de Xérès Rafael de Paula.

Le concept de quiétude, qui peut s’interpréter comme une forme de sérénité devant le toro, permet de réduire les déplacements au minimum possible entre chaque passe. Manuel Rodríguez “Manolete” a sans doute été le premier torero très quieto et le premier qui a systématiquement enchaîné les passes pour former des séries.

Le toreo statique ou vertical (étant donné qu’avec les jambes jointes le torero est un pivot autour duquel le toro passe guidé par le leurre) suppose sans doute une évolution à l’intérieur de cette notion de quiétude. Il est apparu plus tard, avec “El Cordobés”, Palomo Linares et surtout Dámaso González puis Paco Ojeda avec son toreo en 8. On dit de ces toreros qu’ils toréent dans un mouchoir de poche ou les pieds sur une brique. Ces expressions graphiques expriment l’idée que ce toreo ne contient aucun déplacement. Le torero, les pieds plantés au sol, pivote sur lui-même en enchaînant les passes.

La notion d’aguante est à différencier de la quietud qui lui est proche. Si celle-ci est une forme de sérénité qui permet de rester immobile entre les passes et de tout faire avec une parcimonie de gestes, l’aguante est la faculté de rester imperturbable dans des situations de danger comme lorsque le toro charge sur l’homme dans un cite de loin ou lorsque l’animal interrompt sa charge au milieu d’une passe ou quand il regarde le torero dans un cite à faible distance. Peu de toreros ont un aguante absolu : parmi eux José Tomás, Sébastien Castella ou Miguel Ángel Perera.

 

« COMPAS »  OUVERT  OU  FERMÉ

La manière la plus classique et sans doute la plus belle, la plus émouvante et la plus dangereuse est celle du « compas » ouvert. Le « compas », en tauromachie, c’est l’ouverture des jambes. Le torero doit avancer la jambe de sortie, soit celle du côté où passe l’animal (celle de droite s’il exécute une passe « régulière » avec la main droite et inversement) et arriver à ce que le toro tourne autour de celle-ci, en rond.

Dans le toreo à « compas » fermé, ou vertical, comme nous l’évoquions plus haut, le torero, qui se présente généralement de profil, est presque toujours obligé de toréer en ligne et non en rond. Même s’il y arrive, la passe aura difficilement la même consistance ne pouvant être allongée autant. Cependant, si le toreo de face est d’une grande pureté il présente l’inconvénient de rendre la liaison des passes plus difficile.

 

TOREO  DE  CEINTURE  ET  TOREO  DE  POIGNET

« Avoir de la ceinture » est une qualité que peu de toreros possèdent. Elle correspond au fait d’allonger la passe, en rond, avec un mouvement de ceinture. Pour cela il faut que le « compas » soit ouvert.

Le toreo de poignet, considéré selon certains comme un artifice, correspond souvent au toreo vertical, dans lequel l’homme à l’épée torée en rond grâce à un mouvement de poignet. Mais il y a aussi des toreros de poignet qui ouvrent le « compas » et on dit d’eux qu’ils ont un poignet en or.

 

TOREO  EN  ROND  ET  EN  LIGNE

On appelle “toreo fondamental” celui qui permet la domination sur l’animal, c’est-à-dire, essentiellement, les derechazos et les naturelles, avec l’achèvement logique de la passe de poitrine. Il est possible de pratiquer ce toreo de deux manières : en rond ou en ligne.

La première est plus classique et permet de dominer véritablement l’animal.

La seconde est pratiquée par des toreros au style vertical, ou par ceux qui ne veulent pas fatiguer un toro manquant de force, de manière à le faire charger plus longtemps.

 

MANDAR,  LA  DOMINATION,  LE  PODER

Nous arrivons ici au deuxième grand canon de la tauromachie. Mandar c’est dominer le toro, lui imposer d’aller où le torero souhaite qu’il aille. Il y a des toreros de domination ou poder, soit des lidiadores, pour lesquels la tauromachie est la science de dominer le toro. En ce sens ils sont capables de toréer un maximum de toros, mais sans jamais arriver aux sommets que d’autres atteignent avec un nombre réduit d’animaux. Mandar c’est en réalité allonger le plus possible la passe, ce qui requiert évidemment une domination préalable. On reproche à certains toreros de toréer à base de demi-passes.

 

LE SITIO, SE  CROISER  ET  TORÉER  FUERA  DE  CACHO

« Se croiser » consiste à se placer entre les cornes du toro, quand celui-ci se trouve immobile, au troisième tiers de la lidia, pour toréer sur la corne opposée de manière à le dévier.

Toréer fuera de cacho[2] c’est se situer hors de portée des cornes, en mettant la muleta devant le mufle de la bête pour la toréer sans la dévier, en la toréant en ligne, l’animal chargeant à sa guise.

Pour dominer un toro puissant et violent il est nécessaire de « se croiser » beaucoup. Il en va de même pour provoquer un animal lent à charger ou dans le toreo de proximité pour faire passer un animal aplomado.

Avec un animal brave et noble, il est souvent préférable, en début de faena, de le toréer sur la ligne de la corne la plus proche de façon à ne pas trop le châtier d’entrée en abusant de sa bonté.

Si un torero veut essayer d’améliorer un animal manso, il devra plutôt le toréer au fil de la corne et non fuera de cacho, ce qui ne présente aucun intérêt.

Dans tous les cas, le torero devra trouver l’endroit idéal où les possibilités du toro s’exprimeront le mieux. On dit parfois d’un torero qu’il se place dans un sitio invraisemblable, lorsqu’il est de manière manifeste tellement à l’intérieur du terrain du toro que peu de collègues de profession seraient capables de se situer à pareil endroit. C’est ce qu’on dit à propos de José Tomás. Au contraire, on dit d’autres toreros qu’ils ont perdu le sitio lorsqu’après un coup de corne, par exemple, ils sont incertains face au toro et ne sont plus capables de faire le petit pas qui fait toute la différence, qui permet qu’un plus grand nombre de toros « embistent » et qui permet parfois cette impression faisant toute la grandeur de la tauromachie que l’Homme est supérieur à la Mort. Ce petit pas est alors, là aussi, un grand pas pour l’humanité.

CHARGER  LA  SUERTE  ET  LA  DÉCHARGER

La manière la plus pure et la plus risquée pour commencer une série de passes se fait en chargeant la suerte, c’est à dire en déviant la charge de l’animal pour lui faire contourner la cuisse de sortie, celle-ci devant être plus ou moins avancée.
On doit cependant exprimer une réserve importante qui est qu’on ne peut pas charger la suerte avec tous les toros.

Il faut également savoir qu’on peut toréer avec le « compas » ouvert sans charger la suerte, en avançant la jambe au moment même d’appeler l’animal – le torero ne le dévie donc pas – ou en le provoquant avec les jambes déjà ouvertes et sans bouger. Mais pour José María de Cossío[3] cargar la suerte correspond au second mouvement ou temps de la passe (dans celles où le toro passe véritablement), entre l’appel et la conclusion, le matador déviant le toro de sa trajectoire, en le provoquant de face, avec le « compas » ouvert et en accompagnant le ou les bras avec la ceinture et le reste du corps. Cela revient en fait à toréer de manière profonde, le torero pesant de tout son corps sur la passe. “Pepe-Hillo” est le premier à parler de cargar la suerte dans sa Tauromachie mais il s’agissait alors d’étendre les bras pour rejeter vers l’extérieur la charge désordonnée des toros de son temps. [4]

Décharger la suerte consiste à enlever la jambe de sortie en faisant un pas en arrière lorsque le toro rentre dans le leurre. Le torero qui décharge la suerte à chaque passe n’a aucune possibilité de couper une oreille, en tout cas dans des arènes un tant soit peu sérieuses.

LES  DISTANCES

Un torero doit trouver la bonne distance correspondant à chaque toro, celle ou celui-ci démarre sa charge. Selon l’animal, le torero le provoquera – en l’appelant et en agitant la muleta d’un petit mouvement brusque, le toque – de près ou de loin. Cette dernière manière est la plus dangereuse et a donc plus de mérite, étant donné que le toro distingue mieux les objets de loin. Peu de toreros ont aujourd’hui le sens de la distance. Ils sont nombreux à toréer de près en étouffant les possibilités de l’animal.

Entre la distance adéquate à laquelle l’animal répond et la distance annulée du toreo de proximité en fin de faena, il y a aussi la distance entre chaque passe que le torero devra retrouver, en se resituant, dans les cas où il est impossible de demeurer immobile. Lorsque c’est le cas, il est à noter que même dans cette éventualité la distance entre le toro et le torero a tendance à diminuer dans l’enchaînant des passes et c’est ce qui contribue à la tension du toreo lié.

De plus, la distance entre le leurre et les cornes est également fondamentale dans la mesure où elle est la base du temple.

LES  TERRAINS[5]

Traditionnellement on considère que les terrains du toro sont ceux qui se trouvent entre le torero et le centre de l’arène. On les appelle également « terrains de l’extérieur ».

Les terrains « de l’intérieur » sont ceux du torero, c’est-à-dire l’espace qui sépare le torero des planches.

Dans la suerte des piques, les terrains du toro sont ceux que celui-ci prend lorsqu’il passe devant la tête du cheval, à gauche du picador. Les terrains du picador sont ceux qui offrent une meilleure sortie vers la partie arrière du cheval, du côté droit.

À vrai dire, on considère que les terrains du toro sont ceux vers où l’animal a tendance à se diriger au fur et à mesure du déroulement de la lidia, c’est-à-dire sa querencia : par exemple, les planches ou la sortie du toril pour un toro manso. Normalement, un toro donnera le meilleur de lui-même au centre de l’arène mais un toro manso peut refuser d’y rester, auquel cas il sera préférable de le toréer dans sa querencia.

Pour certains, tous les terrains appartiennent au toro et le torero va progressivement les occuper sans jamais les posséder définitivement. Pour d’autres, la notion de terrains est aujourd’hui dépassée. Cela peut parfois être vrai en fin de faena avec le toreo de proximité. Ce qui paraît certain, c’est que le terrain du toro diminue en fonction de la réduction de sa distance d’attaque.

MAINS  BASSES  ET  MAINS  HAUTES

À l’époque de Juan Belmonte (de 1913 à 1935), le toro, matériel artistique du torero, et le toreo étaient très différents, même si c’est ce maestro qui a établi les bases du toreo contemporain. Les matadors toréaient alors « par le haut », la cape et la muleta au-dessus de la ceinture. Ce n’est qu’à partir de « Gitanillo de Triana », faisant partie de l’époque du postbelmontisme, que les toreros commencèrent à toréer « par le bas », ce qui représente une autre manière de dominer le toro, en lui faisant baisser la tête. Ceci est devenu une manière classique de toréer. Les passes du haut vers le bas sont généralement d’une grande beauté plastique, tout le contraire des peu brillantes passes de bas en haut.

Dans certains cas il est préférable de toréer en hauteur, si par exemple le toro charge avec la tête haute sans qu’il soit possible de l’obliger à la baisser, s’il manque de caste et qu’il faut lui apprendre à charger plus que le soumettre, ou bien s’il manque de force. Toréer « par le bas » un toro de ce type ne servirait qu’à le fatiguer davantage et il s’écroulerait lamentablement ou s’éteindrait simplement peu à peu.

ARTISTES  ET  LIDIADORES

Il est des toros que l’on appelle toros « a faena » ou « de bandera », pastueños, qui sont à la fois braves et nobles, propices au travail du torero. Avec un animal de ce type la lidia peut se réduire au minimum. Il s’agit de l’animal que tous les toreros désirent voit sortir du toril et celui qui permettra aux toreros dits « courts » de réaliser une grande faena. Les toreros artistes, ceux qui basent leur concept du toreo sur l’Art pour l’Art, qui toréent avec le plus de sentiment et de profondeur possibles, pour émouvoir l’afición d’une émotion artistique, plus que tragique, dont le toreo est composé de filigranes – souvent sévillanes -, s’abandonneront totalement à ce toro, s’accoupleront avec lui et suivant leur style et leur inspiration, grâce à l’aide des duendes, ces esprits magiques qui viennent leur souffler à l’oreille, ils créeront un chef d’œuvre. Ce sont ces œuvres qui justifient notre amour pour la tauromachie.

Au contraire, un lidiador ou torero largo, pourra, grâce à sa technique, améliorer une quantité considérable de toros, toréer un grand nombre d’entre eux, sans jamais parvenir, ou difficilement, au niveau des toreros de l’autre catégorie évoqués supra. Devant un bon toro, le véritable torero largo pourra réaliser une grande faena, réunissant peut-être l’éthique et l’esthétique et dans le meilleur des cas pourrons nous observer certaines qualités artistiques, mais nous craignons que ces faenas ne demeurent dans la mémoire des aficionados exigeants et sensibles que comme des œuvres mineures. On dit de ces toreros qu’ils sont de grands professionnels, que leur sens de la responsabilité permet au public de ne pas s’ennuyer dans un spectacle qui aurait pu être désastreux avec d’autres, mais ils ne nous comblent presque jamais. Le bon aficionado, connaissant la technique et sachant combien il est difficile de la mettre en pratique, sait cependant apprécier le labeur de ces toreros.

Nous devons ajouter que la tauromachie, en plus de la technique et de l’art, et avant eux, se base sur un troisième fondement qui est le courage. Il existe des toreros presque purement courageux, mais le toreo d’un homme de l’arène est presque toujours le résultat d’un compromis et d’un dosage entre ces trois aspects.

LE  TEMPLE  ET  LE  RYTHME

Le temple est sans doute le canon le plus important du toreo. Comme pour le parar et le mandar, il existe une infinité de degrés.

Le temple, c’est la douceur et la lenteur avec laquelle une passe est donnée. Les non-initiés peuvent être surpris que l’on puisse employer le mot douceur dans un travail sur la tauromachie, mais il s’agit bien en réalité de cela, de transformer la violence en douceur et c’est lorsque cela se produit que l’on peut véritablement parler d’Art. Plus une passe est exécutée avec temple, plus elle est belle. Mais il existe deux concepts du temple :

Le premier est technique et correspond au fait de toréer l’animal à la vitesse adoptée par celui-ci, en laissant le leurre le plus près et le plus longtemps possible devant ses yeux.

L’autre est de l’ordre de l’inexplicable, quasiment irrationnel, consistant à freiner chaque fois plus la charge du toro, ce qui est également une manière de mandar, de dominer l’animal. Ceux qui ont vu toréer Curro Romero dans ses bons moments savent à quoi nous faisons référence.

Il y a une autre notion importante dont il convient de faire mention, c’est le rythme. Tout en tauromachie doit se faire avec rythme (cf. La música callada del toreo de José Bergamín) pour des raisons esthétiques, que la passe soit rapide ou lente.

Voir aussi l’article suivant : Le temple

LA  LIGAZÓN

Lier les passes en séries est l’apport majeur du toreo de « Manolete » à la tauromachie contemporaine. À partir de lui une grande faena doit être composée de passes liées entre elles. Pour cela, il est nécessaire que le toro répète sa charge et bien-sûr, si cela n’est pas pour lui un comportement spontané, c’est le torero qui devra essayer de la lui faire répéter. Avant « Manolete » la liaison des passes n’existait pratiquement pas et les toreros exécutaient des passes isolées. Le mieux était de charger la suerte entre chacune d’elles. Il est important de dire qu’il est impossible de cargar la suerte ou de « se croiser » dans l’action de la répétition des passes (cela doit se faire dans la première de la série lorsque cela est possible).

LE  CLASSICISME  ET  LE  « TRÉMENDISME »

La tauromachie a évolué avec le temps et la notion de classicisme avec elle, en suivant l’évolution des canons techniques et esthétiques.

De nos jours, le classicisme peut se résumer à ce qui suit : cargar la suerte, quand cela est possible ou « se croiser », toréer à « compas » ouvert, avec la ceinture, les mains basses, avec quiétude, temple, rythme et bien sûr en dominant le plus possible et en enchaînant les passes. C’est le toreo le plus pur, le plus authentique, étant le plus dangereux et aussi le plus beau.

La notion de tremendismo fait référence à tout ce qui s’écarte des valeurs classiques. Juan Belmonte, parce qu’il a révolutionné le toreo, a pu être considéré comme un « trémendiste » à son époque, mais les innovations qu’il a apporté à la tauromachie se sont converties par la suite en canons du classicisme. La même chose est arrivée avec « Manolete », mais ce n’est pas pour autant qu’il faille déduire que tout ce qui est innovant devient classique, bien au contraire. Par exemple, les tremendistas que furent “El Cordobés” et Palomo Linares n’ont pas trouvé de prosélytes. Depuis Carlos Arruza il y eut de nombreux toreros considérés « trémendistes » : “Litri”, “Chamaco”, Dámaso González, Paco Ojeda…

LE  TOREO  DE  PROXIMITE

Depuis les années 70 et l’apparition d’un toro plus volumineux, donc moins mobile, une nouvelle manière de toréer est apparue, d’abord avec Dámaso González, dont nous nous souviendrons dans ce que nous avons appelé le “tict-tac”, mais qui s’est développé dans les années 90; il s’agit du toreo de proximité, complètement antinomique avec le toreo classique, mais non pour autant dénué d’intérêt, dans lequel le summum est d’appeler le toro de loin.

Cette manière de toréer consiste à donner des passes d’une en une, à la fin de la faena, en réduisant les distances au maximum, en se situant entre les cornes d’un toro complètement à l’arrêt, aplomado, mais qui peut charger de temps en temps si on le laisse respirer.

A part les passes données d’une en une, la passe circulaire, également appelée bilbaína (de la main droite et placé de dos) est très pratiquée, ou la circulaire inversée (du côté gauche et de dos, donc de la main droite et terminant par une passe de poitrine), que d’aucuns appellent dosantina, bien que la passe inventée par Manuel Dos Santos n’appartenait pas à ce genre de toreo, l’appel se faisant de loin.

Nous ne croyons pas qu’il faille confondre le toreo de proximité avec le toreo statique qui réduit également les distances mais qui continue à lier les passes. En ce sens seules les fins de faenas du toreo de Paco Ojeda peuvent être assimilées au toreo de proximité et non ce qui est sans doute sa caractéristique essentielle, le toreo en 8, lié sur les deux cornes sans bouger.

LA  PEUR  ET  L’HONNEUR DU  TORERO

Le pundonor est une qualité que tout bon torero doit avoir. Il s’agit pour lui de démontrer qu’il est véritablement un Torero, qu’il n’a peur de rien, de montrer tout son courage après avoir été accroché par le toro et de tuer l’animal lorsqu’il a reçu une blessure tant qu’il peut rester sur ses pieds.

En réalité, tous les toreros ont peur, mais le courage consiste à la dominer. Bien qu’apeuré à l’intérieur, le torero ne doit laisser apparaître aucun signe extérieur de sa frayeur.

Dans le cas où il la révélerait, en courant ou en refusant de toréer ou de tuer un animal, la vergogne torera tomberait sur lui.

LES  ECOLES  DU  TOREO

On considère traditionnellement qu’il existe essentiellement deux écoles dans le toreo : celle de Séville et celle de Ronda.

“Lagartijo” disait : “Le toro arrive? Vous vous poussez . Vous ne vous poussez pas? C’est le toro qui vous pousse” et Ramón Pérez de Ayala  a écrit en le paraphrasant, pour ainsi expliquer les bases du toreo de Ronda, caractérisé par l’immobilité relative des jambes : “Le toro arrive et vous ne vous poussez pas, le toro non seulement ne vous pousse pas, mais sans vous pousser, sans bouger de l’endroit où vous êtes, vous poussez le toro”. Cependant, José María de Cossío dit à propos de Pedro Romero :

“Tout de qui se réalise sans avoir pour finalité de préparer le toro à l’estocade se trouve en dehors de la conception du toreo de l’école de Ronda. (…) Lorsqu’on a compris cela, je n’ai aucun inconvénient à utiliser le mot école appliqué à un concept déterminé de la lidia, mais pas à une manière de style de toréer.”[6]

De plus, Francisco de Cossío (neveu de José María et auteur des tomes VIII, IX, y X de Los Toros) ajoute :

“(…) on peut parler de deux techniques et de deux finalités distinctes pour chacune des deux écoles: conserver la force et la mobilité du toro pour le moment de la mise à mort, pour tuer a recibir, dans la première, ou être brillant dans le toreo de cape et de muleta pour dominer le toro et le tuer a volapié, dans la seconde.”[7]

              “C’est de ces deux manières de réaliser la mise à mort que naissent pour moi l’école de Ronda et l’école de Séville. Quiétude face à mobilité ? Toreo sobre face à un toreo de fioritures? Il semble à première vue que ce soit les traits différentiels les plus caractéristiques de deux manières de concevoir le toreo; cependant, si nous faisons une analyse plus approfondie de son évolution globale, il y a eu des toreros innovateurs d’une grande personnalité et auxquels il serait très difficile d’affecter intégralement à l’une de ces deux écoles et l’inévitable symbiose qui s’est produite entre l’une et l’autre à travers le temps. Lorsqu’on voit un torero nettement sévillan clouer la plante des pieds sur le sable et lier une série de naturelles sans bouger, en conduisant simplement l’animal avec la main ou un torero de l’école de Ronda réaliser quelques fioritures après quelques passes de cape ou de muleta, nous pouvons constater que ces deux manières de mener à bien la lidia différent plus dans la technique que dans l’esthétique. Nous pourrions peut-être dire que le toreo rondeño est le toreo traditionnel et le toreo sévillan celui de l’imagination. Ces deux écoles ont évolué, la première par un processus de dépuration, la seconde par l’innovation et elles constituent les deux écoles classiques du toreo, en constante compétition. »[8]

L’école sévillane se caractérise donc par la mobilité, des manières enjouées et une certaine variété.

A l’aube de la tauromachie moderne on a également pu parler d’une école de Chiclana car plusieurs grands toreros étaient originaires de ce village de la province de Cadix. Dans le “Cossío” il est écrit à propos de “El Chiclanero” :

“Il a mis en pratique tout ce que son maître [Montes] lui a appris de l’école de Chiclana, éclectique et complète, en la raffinant encore plus et en la rendant plus spectaculaire »[9].

José Bergamín et Francisco de Cossío, duquel nous transcrivons ce qui suit, parlent en outre d’une école de Cordoue.

En ce qui concerne Lagartijo, il a pris des deux écoles ce qui s’adapte le plus à sa manière particulière de toréer, au point qu’on a prétendu voir en lui le créateur d’une nouvelle : la cordouane, qui serait une synthèse de l’une et de l’autre.”[10]

De nos jours, les toreros castillans ont également une étiquette – Cayetano Sanz (1849-1878[11]) pouvant sans doute être considéré leur premier maître -, proches de l’école de Ronda, sérieux et secs. D’autres aussi en ont une, ceux de Valence ou bien encore les mexicains, plus proches de l’école de Séville, les premiers pour l’aspect enjoué et peut-être superficiel, les seconds pour la variété de leur toreo.

Actuellement, l’Ecole Taurine de Madrid donne de nombreux toreros et on lui reproche souvent de promouvoir un toreo stéréotypé. C’est en partie pour cela qu’on pourrait aussi considérer cette école (au sens de doctrine et de style) comme un rejeton de l’école castillane (elle même étant un rejeton de l’école de Ronda).


[1] Nous employons les majuscules pour souligner les canons fondamentaux du toreo.

[2] Cacho signifie “corne” en Amérique.

[3] Voir le tome “El Toreo” de l’encyclopédie Los Toros en fascicules p. 32.

[4] Cf. Los Toros en deux volumes : tome I p. 120; Madrid, Espasa Calpe, 1997.

[5] Source : “Terreno” dans le dictionnaire de M. Ortiz Blasco; Madrid, Espasa Calpe, 1991.

[6] Cf. Los Toros en deux volumes : tome I p. 117.

[7] Cf. Los Toros en deux volumes : tome II p. 85.

[8] In Los Toros en deux volumes : tome II pp. 88-89.

[9] In Los Toros deux volumes : tome II p. 682.

[10] In Los Toros deux volumes : tome II p. 91.

[11] Cette période correspond aux années d’activité de ce torero.

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