Rupture et Sophistique

13 01 2008

Excellent cours de sophistique, administré en personne par un président de la République lors de ses vœux à la presse. Laurent Joffrin, directeur de journal « Libération », prend le micro, et dans sa question, souligne la forte présence médiatique du Président et la manière directive avec laquelle il mène la politique du Gouvernement, pour l’interroger sur une éventuelle dérive vers « une forme de pouvoir personnel, pour ne pas dire une monarchie élective ».

Le Président: « (…) monarchie, ça veut dire héréditaire (…) vous croyez donc que je suis le fils illégitime de Jacques Chirac, qui m’a mis sur un trône (…) un homme cultivé comme vous, dire une si grosse bêtise (…) la monarchie c’est l’hérédité, si c’est l’élection, c’est plus la monarchie, M’sieur Joffrin, ah non!, M’sieur Joffrin, les mots ont un sens, (…) ah ben non, mais, quand ça fait mal faut pas protester tout de suite, parce que ça se voit ».

Cette réponse haute en couleur (je vous en épargne l’analyse syntaxique, j’aurais l’air d’un vieux ringard qui ne comprend rien à la modernité et aux vraies gens) est presque un cas d’école, qui mériterait de figurer dans les manuels de sciences politiques, tant il est représentatif de la palette des artifices rhétoriques dont les grands manipulateurs d’esprits sont friands depuis la Grèce antique.

Je détourne le propos, je détourne le sens, je grossis le trait, je ridiculise mon adversaire, je lui fais dire ce qu’il n’a pas dit et j’en profite pour dire ce que, moi, j’ai à dire.

Voyons plus en détail…

Tout d’abord, je ne vous apprends sans doute pas que, dans cet échange, ne dit pas la plus grosse bêtise celui qui croit: monarchie ne veut pas dire « hérédité ». Les monarques peuvent être élus, ou choisis, comme ce fut longtemps à Rome, en France sous les capétiens (jusque à Philippe Auguste, même si tous firent formellement élire leur fils aîné), sous le Saint Empire Romain Germanique, ou encore en Pologne ou en Malaisie. Inversement, Jules César, choisi comme empereur, paya de sa vie le soupçon de dérive monarchique: la monarchie, c’est un mot grec, qui signifie « le pouvoir d’un seul ». N’importe quel élève du secondaire le sait (il faut rendre grâce à notre président du fait que le terme Monarchie Constitutionnelle, applicable par exemple au Danemark ou au Royaume-Uni, tendrait à laisser accroire que la « monarchie » se résume à la légitimité héréditaire d’un chef d’état, dans des pays où la pratique du pouvoir est par ailleurs tout sauf personnelle, puisque ce sont de purs régimes parlementaires).

Dans cette réponse, Nicolas Sarkozy détourne habilement le propos, et tronque celui de son adversaire en appauvrissant le sens des mots. Il reformule la question à sa convenance (« vous me parlez de monarchie, comme dans monarchie héréditaire et non de pouvoir personnel pour ne pas dire monarchie élective« ) ce qui lui permet de conclure à l’inanité de la question (puisque « monarchie, ça veut dire héréditaire« ).

Ensuite, il convient de tourner l’interlocuteur en ridicule. Par l’exagération et le jugement d’intentions, d’une part (« vous croyez donc que je suis le fils illégitime de Jacques Chirac, qui m’a mis sur un trône« ), puis en renversant le rapport de forces (« un homme cultivé comme vous, dire une si grosse bêtise » – comme quoi faire partie des élites ne met pas à l’abri de voir sa propre ignorance démasquée en public). L’adversaire tente-t-il de corriger le tir et de rétablir la vérité ? Trop tard, il n’a plus le micro, il est déjà disqualifié et même mauvais perdant (« ah ben non, mais, quand ça fait mal faut pas protester tout de suite, parce que ça se voit« ).

Plus subtilement, le Président joue sur deux autres tableaux afin de prendre l’avantage. D’une part, en laissant entendre que le journaliste l’accuse d’autoritarisme (« pouvoir personnel », avec comme référence sous-jacente la monarchie absolue d’un Louis XIV ou d’un Napoléon Ier), il a beau jeu de montrer qu’il n’en est rien, car le gouvernement est pluraliste, il s’exprime et l’opposition est libre. D’autre part, il rebondit sur son propre sophisme pour souligner à quel point son pouvoir, tout entier fondé sur une promesse de « rupture », ne s’inscrit justement pas dans un parcours dynastique qui serait la continuation de ce qu’a fait son prédecesseur (« le fils illégitime de Jacues Chirac« ). Comme si toutes les dynasties n’avaient pas eu un fondateur, du reste…!

Du grand art. Déjà, à l’époque de Protagoras, Gorgias et Trasymaque on ne craignait guère les analyses à froid d’un Platon ou d’un Aristote, car le peuple ne les écoutait pas. Ces raisonnements approximatifs, aujourd’hui, passeront assez inaperçus, et leur dénonciation sera le fait d’intellos grincheux. Les gens, ceux qui ont un vrai travail, qui ont autre chose à faire que de gloser, sont déjà passés à autre chose. Mais le futur bachelier, lui, fera son miel de ce bel exemple.

Voir aussi:

http://www.libelabo.fr/2008/01/08/%c2%abpouvoir-personnel%c2%bb-joffrin-repond-a-sarkozy/

pour l’analyse par Laurent Joffrin de sa déculottée par le Président de la République

http://fr.wikipedia.org/wiki/Sophisme

pour quelques exemples de sophismes, la technique ayant été soigneusement codifiée par des générations de rhéteurs.


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3 réponses à “Rupture et Sophistique”

13 01 2008
Rupture et sophistique… (14:14:25) :

[…] pour les audaces de sa plume. Ouf, il n’en est rien LeMeudujour est de retour avec une brillante et caustique analyse de la conférence de presse présidentielle… Tags : opinion, Politique, Sophisme Actions : […]

13 01 2008
Le jardin des retours » Blog Archive » Discours et vieilles dentelles (17:35:08) :

[…] président développe face à son auditoire un discours qui fascine ou qui rebute. L’ami L’Emeu du Jour propose une analyse fine et ironique des ficelles rhétoriques présidentielles. Avec comme […]

14 01 2008
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