L’Odéon dans nos murs

4 mars 2010

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            Dans le cadre d’un partenariat avec les Amis du Théâtre Populaire d’Aix-en-Provence, les élèves des CPGE littéraires de Cézanne ont eu la chance de pouvoir assister, le 2 mars 2010, en compagnie de ceux de l’option théâtre du lycée, à une représentation des Suppliantes d’Eschyle.

            Il s’agissait d’une version condensée de la pièce (ramenée à une heure environ), élaborée par Olivier Py et jouée par trois comédiens du Théâtre National de l’Odéon  – Mireille Herbstmeyer, Philippe Girard et Frédéric Giroutru. Rappelons qu’Olivier Py, né en1965, fut un élève de classes préparatoires littéraires, et qu’il explore depuis plusieurs années les ressources de la tragédie grecque. Il expérimente actuellement la mise en scène de tragédies antiques sous une forme « légère » qui puisse être jouée n’importe où – en l’occurrence dans notre grande salle d’examen.

 

            Le cours de culture antique de la veille en hypokhâgne avait évidemment été consacré à la préparation de la classe à ce spectacle, le texte d’Eschyle illustrant admirablement le thème des pouvoirs du discours : « Nous devons notre salut à la force des mots et à Zeus », dit en effet Danaos.

 

            La traduction d’Olivier Py présente d’intéressantes transpositions qui renouvellent la portée de la tragédie. Les premiers mots de la pièce – « Dieu des demandeurs d’asile » – placent d’emblée les personnages dans notre temps, sans pourtant modifier le texte. Car le mot grec Ἱκέτιδες, « Suppliantes », signifie étymologiquement « celles qui viennent (se mettre sous la protection du dieu) » ; et dans le texte original même, on passe de « ceux qui viennent » à « ceux qui viennent d’ailleurs ».

            De même la violence que fuient les Danaïdes, qui ont le mariage en horreur, devient dans la traduction « le viol » – ce qui se conçoit puisqu’elles voient dans le mariage un viol et que l’Égyptien qui vient les chercher les brutalise. De façon générale, cette traduction, due à un authentique homme de théâtre, prenait rigoureusement en compte la dimension scénique, sonore, de la parole. C’est pourquoi, entre autres, le « taon » (mot ambigu à l’oreille) qui poursuit Io était devenu frelon.  

            Cette version intégrait aussi parfois, sobrement, le minimum d’explications  indispensables, comme dans cette stichomythie entre la coryphée et le roi d’Argos qui lui demande pourquoi elle refuse le mariage :

 

            La coryphée. – Si je les aimais ils auraient ma dot.

            Le roi. – La dot est pour la maison, pas pour le mari.

            La coryphée. – C’est payer pour être esclave.

 

(le principe de la dot qui suit la femme comme son ombre).

 

            Au final l’adaptation, dans un respect sans faille de la lettre du texte, soulignait qu’Eschyle, et au-delà, toute l’antiquité grecque, avaient déjà posé les questions qui déchirent notre actualité – migrations, conflits de valeurs, religions, relativisme du droit et de la justice, nécessité de maîtriser la parole, violences faites aux femmes dans certaines cultures… – et en exploraient déjà la problématique dans toute sa complexité.

 

            Une forme souple et mobile, pour aller chercher un public là où il se trouve : le corollaire de ce choix est dans le dépouillement de la mise en scène – la meilleure façon de mettre le texte en valeur. Les acteurs, simplement vêtus de manteaux noirs – signe du voyage – avaient voulu un espace bi-frontal, ils évoluaient sur un « chemin » entre deux rangées de spectateurs disposés de part et d’autre. Ils tiraient des effets remarquables, l’un d’un froncement de sourcils, l’autre d’une simple façon de tenir le pan de son manteau ou une corde entre ses deux bras tendus… Leurs gestes amples (sans « théâtralité ») et le jeu de leurs regards semblaient supprimer les murs et le plafond et secréter un espace ouvert : on en oubliait qu’on était enfermé (il est vrai que de cette salle du 4e étage on aperçoit la montagne Sainte-Victoire…).

            La proximité des comédiens évoluant à quelques centimètres des spectateurs, et parfois les regards directs qu’ils leur adressaient ont vivement impressionné le public : il suffisait de voir les expressions des visages tandis que se prolongeait un face-à-face silencieux, que la coryphée mimait la danse d’Io, ou lorsque surgissait le héraut égyptien, coiffé d’un masque noir d’Anubis. Quand l’actrice disait en pleurant : « La mort plutôt que le viol », c’était le public qui devenait le chœur.

            C’est que l’intention était précisément, avec l’abolition de la distance qui le séparait des acteurs, de rendre plus insistant le questionnement porté par la pièce. Comme l’a dit un des comédiens lors de l’entretien qui a suivi : « Ce chemin vous engage ». Et l’une des organisatrices a félicité nos élèves de cette « belle écoute ».

 

            Et plus que jamais notre époque aurait besoin de se rappeler certaines vérités comme celle-ci : « L’argent perdu peut être regagné. Les mots qui ont fait du mal peuvent être rachetés par d’autres mots. Mais rien ne peut racheter la mort d’un homme ».

 

Jacqueline Villani (langues et culture de l’Antiquité)

 

                                                          

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Philippe Girard, Mireille Herbstmeyer et Frédéric Giroutru s’entretiennent avec le public après la représentation

 

La parole à nos élèves d’hypokhâgne :

 

            Bonne surprise quant à la représentation des personnages du mythe des Danaïdes, le nombre réduit de comédiens ne présentant finalement aucune gêne à la compréhension de la pièce. Le contexte mythologique est par ailleurs reconstitué de manière très satisfaisante. (Lucile)

 

 

            S’il me fallait résumer en un seul mot la représentation à laquelle j’ai assisté, je dirai certainement : « bouleversant ».  J’ai été très agréablement surpris de découvrir que, malgré un décor réduit à son plus strict minimum,  le metteur en scène et les comédiens ont réussi à émouvoir, en suscitant un véritable sentiment d’empathie et de compassion chez le spectateur, et ce, par la seule force des mots et du jeu scénique. Ayant étudié la pièce dans le cadre du cours de Culture antique, j’ai eu plaisir à me laisser bercer par le rythme et la dynamique du texte, sans qu’il me soit nécessaire de replacer à chaque instant le contenu dans un contexte historique et mythologique précis. (Olivier)

 

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