Les Jardins de lumière – Amin Maalouf

19 09 2009

Amin Maalouf nous fait découvrir la vie de Mani, oui, celui dont est tiré l’adjectif “manichéen” et dont l’enseignement, contrairement à ce qu’on pourrait penser, était consacré à la tolérance et à la non-violence (avant la lettre), avec une vocation eucuménique.

L’auteur nous emmène à l’aube du christianisme, au crépuscule de l’empire Romain, vers 260 après JC. Surtout, au faîte de la gloire de l’empereur Sassanide Shabhur. Il en faut peu à son talent de conteur pour nous plonger dans cette époque, dans la vie de Mani et de ceux qui l’entourent.

Même les a parte historiques ne parviennent pas à rompre le charme de l’histoire. C’est la deuxième fois que je me laisse emmener dans une belle Histoire avec un grand H, celle qui relate les faits d’hommes remarquables, que le courage ou l’inconscience lancent à contre-courant de leur temps. Ainsi de Omar Khayam (”Samarcande”), astronome et poète mulsuman qui avait l’audace d’écrire des odes au vin…

A la lecture de ces biographies, on est comme soulagés : dans notre histoire, dans notre passé, il s’est trouvé des êtres humains dont nous pouvons être fiers, qui font mentir ceux qui pensent que l’humanité n’a commis que des atrocités de tous temps.

Il y a eu des exceptions remarquables qui devraient être pour nous autant d’exemples à suivre. Merci à A.Maalouf de les avoir sorti de l’oubli!




Saga – Tonino Benacquista

14 09 2009

Il y a toujours en soi des côtés qu’on aime et qu’en même temps, on n’aime pas. Me voici face à un livre que j’aurais sans doute voulu écrire si j’étais devenu écrivain. Me voici face à un livre plutôt médiocrement construit. L’avantage, c’est que l’auteur l’annonce dès le début : “faites n’importe quoi”. Et il s’en donne à coeur joie.  La rencontre de quatre scénaristes très différents mais heureusement complémentaires provoque des délires fictionnels qui s’étendent jusque dans la réalité.

L’idée qui me plaît, évidemment, est que ces personnages font tout pour sortir de la banalité qui nous écrase et nous envahit, même de l’intérieur. Mais ils sont vite rattrapés par cette banalité, le succès de leurs délire faisant d’eux les scénaristes les plus grands public qui soient. Un tantinet déprimant. On veut nous montrer que la télé fait partie du quotidien de millions d’individus et, partant, de la réalité. A quoi pouvait aboutir ce délire, certes par moment jouissif (ainsi le système pour régler la faim dans le monde)? A un monde imaginé par des scénaristes. Pousser la logique jusqu’au bout, pourquoi pas, mais après de tels débordements d’imagination, cela tombe un peu à plat, ou dans la pensée conventionnelle, sans aller jusqu’à la théorie du complot, qui aurait pourtant eu toute sa place ici. La trame narrative décousue fait qu’à plusieurs reprises on est surpris de voir qu’il reste encore cent, cinquantes pages à lire alors que l’histoire pourrait s’arrêter là.

Et j’ai finalement terminé le livre avec l’impression de m’être un peu plus ennuyé que devant “une série débile à la télé” sans avoir appris grand chose. Peut-être ne suis-je pas le bon public pour ce genre.




Contours du jour qui vient – Leonora Miano

2 09 2009

Je connais très mal l’Afrique et seulement à travers les livres. Celle que nous livre Léonora Miano est une Afrique dure, égoïste, éteinte, dans laquelle une petite fille trace, malgré tout, son chemin vers une lumière incertaine. Très sévère à l’égard de ses compatriotes, des églises évangéliques qui envahissent le présent et rendent aveugles et sourds les africains déjà détachés de leur passé. Quelle est donc cette lumière incertaine? La possibilité, pour une jeune génération, de forger une autre identité, réconciliée avec la tradition, avec le passé colonnial, qui tracerait sa propre voie. Voeu pieu ou souhait un peu naïf, Léonora Miano n’en propose pas moins une issue à cette situation apparemment désespérée.

Il y a aussi et surtout le chemin intérieur de l’héroïne, une façon de dire à chaque africain meurtri par le présent que c’est en étant en paix avec soi même qu’on aimera les autres, même ceux qui nous ont blessés. Ainsi, on ressortira plus forts dans la vie. Cela n’a rien de nouveau à priori, mais ça a son importance dans une société devenue l’ombre d’elle-même.

Son écriture est bien maîtrisée et n’a pas le poli d’un élève docile (un peu l’impression que m’avait laissé Hosseini dans le Cerfs volants de Kaboul). Ici au contraire, c’est la personnalité d’une écrivaine qui jaillit. Un contenu riche et érudit, ce que son site web confirme. Mais, de mon point de vue, une écriture toutefois  un peu “verbeuse”. Est-ce un hommage à la tradition africaine? Son roman est un flot ininterrompu de paroles parfois redondantes, un peu comme un “stream of consciousness” mâtiné de réflexions sur la société contemporaine. Certaines formulations sont très percutantes, certaines images sont très éloquentes, mais elles sont noyées dans ce flot si bien qu’on regrette de ne pas les avoir notées pour les en faire sortir.




Mélancolie nord – Michel Rio

11 08 2009

Je ne fais pas honneur à mon auteur préféré en écrivant ici une critique rapide à la Dogbouq. D’un autre côté, ne pas parler d’une des étoiles de la littérature française contemporaine – oui, je suis parti pris – serait un crime, non?

Mélancolie Nord est le deuxième livre que j’ai lu de Michel Rio. Ecrit par un passionné de navigation, amoureux du détail et de la précision (sans aller jusqu’à la manie de Balzac, cependant), Michel Rio nous emmène dans un voyage audacieux entre la Bretagne et la Norvège, sur un cotre (un petit bateau à voile – ah oui, il faut s’armer d’un bon dico, parce que le vocabulaire marin est utilisé là où il faut) qui prend l’eau.

C’est la langue qui m’a séduit tout d’abord. Faire des phrases complexes, utiliser un vocabulaire riche, ce n’est pas dans l’air du temps (même Amélie N. fait des phrases assez simples). Parler de ses réflexions sur le monde, la vie, l’amitié, ça peut paraître assez réac. Michel Rio fait tomber tous ces préjugés, à mon avis, avec son écriture à la fois riche et percutante, posée et profonde.

Les éléments, l’effort physique sont dominants dans ce très court roman d’une grande force sensuelle. Et à travers une description très réaliste des efforts desepérés du héros pour ne pas sombrer, ce sont les errances philosophiques de sa pensée qui sont développées avec beaucoup d’habileté. L’histoire est emprunte d’une atmosphère d’amitié masculine intellectuelle internationale que l’on retrouve à plusieurs reprises dans d’autres romans mettant en scène les mêmes personnages. Mais chaque roman tient tout seul et s’entoure d’une atmosphère particulière.

Parmi les romans où l’on retrouve les mêmes personnages, Archipel rappelle l’éveil adolescent, il a été mis à l’écran, le Principe d’incertitude qui m’a semblé révéler la manie de tout mesurer de l’auteur, Alizée est exotique, Tlacuilo est jouissif et Manhatan Terminus forme une apothéose magnifique, où tous se réunissent et où est exposée la thèse principale de l’auteur. Mais je n’en dirai pas plus. A côté de ceux-là, il y a bien sûr l’un de ses romans les plus puissants : Merlin (oui, sur le fameux enchanteur). Et des romans captivants comme Faux-pas.




Alabama Song – Gilles Leroy

25 07 2009

Nous voici plongés dans une façon de journal intime, avec des dates d’écriture : 1929, 1940. Zelda est une jeune provinciale américaine dont l’apparence délurée va tromper beaucoup de monde et finir par la perdre. Devenue femme du célèbre Francis Scott Fitzeralg, elle croque la vie, le strass, la célébrité à pleines dents et finit, assez vite, par être internée pour désordres psychiques par son ivrogne de mari.

Je ne sais pas s’il est à la hauteur d’un Goncourt (2007), je ne suis pas jury de ce prix. Mais ce roman est remarquablement bien écrit. D’abord, on y croit : le texte semble à certains moments avoir été traduit de l’anglais tant l’histoire s’insère à merveille dans la réalité américaine. La compréhension que Gilles Leroy a eu de ce personnage et qu’il nous présente ainsi est si convainquante – sans doute grâce au fait qu’il s’est beaucoup documenté pour ça – que l’on n’a pas envie de croire autre chose. Même s’il nous explique à la fin qu’il a inventé des éléments importants.

La seule chose que je n’ai pas réussi à décrypter, ce sont justement les prétendues dates d’écriture : à certains moment, elle écrit en 1940 sur des événements d’avant et c’est inséré dans la chronologie, donc on s’y retrouve. Et puis, on ne sait plus trop exactement de quelle époque il s’agit, mais c’est peut-être le but, puisque ce doit être à l’image de la perte de repère de l’héroïne? De la même façon, le découpage en chapitres reste mystérieux, parfois deux pages, parfois plus, mais sans que je comprenne bien pourquoi. Autre chose : le roman d’un auteur gay est-il un roman gay? Je pense que non, même si sa vision du monde est différente. Donc, je ne le classe pas dans cette catégorie.




La Pension Marguerite – Metin Arditi

15 07 2009

Un violoniste célèbre découvre, le jour d’une de ses rares prestations à Paris, les feuillets où sa mère, avant de se suicider, à écrit sur sa vie.

l’entrelacement du récit de la mère et de ce que son fils traverse le jour où il fait la lecture de ces notes est parfaitement dosé. Le récit de la mère est assez posé, réfléchi, alors que dans la vie du violoniste, les émotions d’abord absentes, affleurent et envahissent complètement l’atmosphère et la vie du héros et de sa femme. C’est comme un éveil des sens, une ouverture à la vie.  L’auteur semble nous dire qu’il y a des moments qui sont un tournant dans notre vie et que ces moments, il ne faut pas les enfouir en nous, mais les laisser nous enrichir, même s’ils ont été perturbants.

La vie à la pension Marguerite à l’air de relever d’une époque lointaine, alors qu’il s’agit de l’après 1950 : tous les personnages sont un peu surannés, y compris les artistes de cirque qui le fréquentent de temps en temps. La fameuse Marguerite, mère de substitution pour le héros, est un tableau à elle toute seule. Tout fonctionne très bien, aucun procédé narratif ne se montre suffisament pour nous distraire de l’histoire. Même le moment fort – assez prévisible – que constitue le concert donné par le violoniste au théâtre des Champs-Elysées fonctionne très bien, on est ému. Bref, un roman très réussi.




Robert des noms propres – Amélie Nothomb

7 07 2009

Si je peux vous donner un conseil, faites-vous lire ce roman à haute voix. Ne serait-ce que d’entendre le prénom de l’héroïne, Plectrude, c’est un régal.

L’histoire de cette jeune fille excessive en tout, exclusive, passionnée, hypersensible, effroyablement romantique (imaginer ce que serait mourrir ensevelie sous la neige – on pense forcément aux films des 4 filles du Dr. March, je ne sais pas pourquoi…). Le style est dépouillé mais toujours recherché, les rats de l’Opéra sont bien croqués dans tous les sens figurés du terme…La fin a déplu à de nombreux blogo-chroniqueurs, y faire apparaître la vraie Amélie N. peut sembler une facilité, ça me semble d’une logique implacable. L’histoire se terminait trop bien, Plectrude était sauvée de la noyade, il fallait que son double véritable – c’est du moins ce qui saute aux yeux du lecteur que je suis – viennent lui pourrir la vie, non mais!

C’est sans doute, avec l’Hygiène de l’assassin, l’un des meilleurs opus de notre écrivaine nationale (bon, ok, je n’en n’ai lu que trois ou quatre :-) )




La Sombra del viento (L’ombre du vent) – Carlos Ruiz Zafon

20 06 2009

Manifestement, ce roman suscite ou l’enthousiasme ou l’indifférence. Je pense savoir pourquoi. Je ne reviens pas sur l’intrigue qui est une sorte d’allégorie de passage à l’âge adulte d’un jeune homme à Barcelone au début du 20ème.

Le style de l’auteur est des plus classiques pour un roman espagnol, disons, d’il y a deux générations. Dans un espagnol assez académique, l’intrigue se noue à partir d’un lieu où l’on rend un hommage marqué à la magie des vieux livres et aux bouquinistes. On pense tout de suite au Nom de la Rose pour le côté labyrinthe et mystique. Le passage de relais entre le père et le fils n’est pas sans rappeler “Los Cipreses creen en Dios” (José María Gironella). Mais en dehors du plaisir – pour ceux qui connaissent – que donne l’évoquation de certains quartiers de Barcelone, cela reste assez convenu.

On baigne dans une atmosphère de sécurité totale, même dans les moments de dangers : on sent que le héros est entouré de gens qui l’aiment ou qui lui veulent du bien. On est sûr qu’il sera protégé de la déchéance quoi qu’il arrive et que, au final, les méchants seront punis.  Ce qui participe de cette atmosphère, c’est le décor : on a l’impression que ces quartiers de Barcelone ont été reconstruits quelque part pour y faire jouer nos protagonistes. Rien ou presque ne peut situer avec certitude le roman à une période de l’histoire de cette ville : son ancienne splendeur industrielle, son régionalisme exacerbé, par exemple, sont pratiquement absents. Non, l’auteur nous a plongé dans un passé virtuel, une Barcelone plongée dans un passé intellectuel où les livres sont les plus importants.

Tout cela fait que quand on lit ce livre, on pense à sa grand-mère, à un tiède après-midi à ne rien faire, à un doux sentiment d’enfance, et on se laisse (pour les admirateurs) ou pas (pour les indifférents) bercer par cette histoire agréable à lire et sans vilaine surprise.




A case of exploding mangoes – Mohammed Hanif

7 06 2009

Il faut sans doute un peu de patience. La patience de se plonger dans un monde âpre, le monde des militaires, de la marche au pas, des mouvements réglés au milimètre des parades militaires, le monde des dictateurs militaires – ici, le Général Zia, dictateur du Pakistan pendant dix ans, de leur paranoïa, de leur solitude et de leurs problèmes médicaux.

Tout commence avec l’arrestation de cet officier, fils d’un colonnel “suicidé”, lorsque son camarade de chambrée disparaît soudainement. Nous somme en code 6 de sécurité, le maximum, car la sécurité du “président” dictateur est dangereusement menacée, ainsi qu’une sourate le lui a révélé un matin. Nous suivons parallèlement l’interrogation, la torture et la mise au cachot de l’officier et la vie du Général dans les semaines qui précèdent sa fin brutale. Et l’on comprend enfin pourquoi les mangues, pourquoi ce corbeau, pourquoi le crotale, pourquoi parfois, il vaut mieux ne pas mettre en route l’air conditionné.

Ce qui caractérise ce premier roman, c’est un tableau – précieux pour le lecteur occidental – sans concession et très précis du Pakistan de 1988, c’est l’humour dont il est semé et le détachement – dira-t-on cynisme ? – qui s’en dégage. Plusieurs épisodes, dans cette atmosphère lourde d’ambitions personnelles, de suspicions, d’intrigues et de codes, sont à proprement parler hilarants, à commencer par la consultation médicale du Général, en passant par l’épitaphe sur la tombe du Brigadier TM, la découverte horrifiée par plusieurs personnages du monde des civils et pour finir avec l’apothéose finale du meurtre à plusieurs mains, élément qui n’est pas sans rappeler “Six persons” de V.Swarup. Oups, j’ai osé comparer un auteur indien et un auteur pakistanais! Je ne pense pas qu’ils m’en voudront. Etonnament, je n’hésiterais pas non plus à le classer dans la catégorie “romans gays”.

Bref, un roman qu’il serait urgent de traduire dans la langue de Molière.




Syngué sabour, pierre de patience – Atiq Rahimi

27 05 2009

Une femme. Seule. Un homme. Allongé. Dans le coma. Atiq Rahimi fait parler cette femme, qui va révéler ses meurtrissures les plus intimes à son mari tombé inconscient après avoir reçu une balle dans la nuque. C’est comme un flot, d’abord mince, puis enorme et incessant, qui se déverse dans cette chambre d’une maison encore debout au milieu d’une ville devastée par la guérilla, “en Afghanistan ou ailleurs” dit l’épigraphe.

Le Coran, les quatre-vingt dix neufs noms d’Allah et une montagne de confessions autour du sujet sans doute le plus tabou dans bien des religions, le sexe. Et tout y passe : la prostitution, l’inceste, le viol, l’adultère, la stérilité, les règles. On se dit que tout ça, c’est pour crever un abcès, faire sauter la soupape énorme qu’écrase la religion, la culture, la tradition. L’auteur use d’un style dépouillé qui fait penser à ces indications qu’ajoute l’auteur dans une pièce de théâtre, il ne serait d’ailleurs pas étonnant de retrouver ce récit adapté pour les planches.

Pas un instant on ne perd de l’intérêt à lire ce récit. Les relations de cette femme avec son beau-père, le conte philosophique de sa tante, la signification de cette “pierre de patience”, on trouve là matière à réflexion sur la vie et le sens qu’on lui donne.

Mais la fin laisse songeur car il semble finalement que c’est la religion qui l’emporte, que le sort de cette femme n’est que le résultat de ses actes et non d’une société étriquée dans ses dogmes. Et c’est assez décevant, pour un livre écrit à la mémoire d’une poétesse Afghane “sauvagement assassinée par son mari”.