Des hommes – Laurent Mauvignier

20 11 2010

Un style sobre, des phrases courtes, ce qui ne réussi pas à Tanguy Viel est ici une recette efficace. Peut-être parce que les personnages ont du corps, peut-être parce qu’ils ont une profondeur spéciale. Ayant lu peu de roman sur la guerre d’Algérie, je ne peux comparer. Mais les retours en arrière sur des épisodes de la guerre, sur le vécu des soldats, celui des habitants, ce que tout ça fait quand tout le monde se retrouve en France. Chaque retour en arrière éclaire un peu plus les personnages et les événements d’aujourd’hui. Tout est très bien amené et le dénouement inattendu.

Un roman bref, fort, à lire absolument, une tranche d’humanité française.




Notre part des ténèbres – Gérard Mordillat

13 11 2010

Une holding qui fait le beurre de ses actionnaires en achetant et revendant des usines en Europe, mettant des centaines de personnes au chômage, une fête de cette holding dans un bateau de luxe avec des politiques et des peoples, tout ce monde pris en otage par…les employés de cette usine liquidée.

Voilà une histoire de roman avec des accents de réalités et l’évocation truculante de personnages proches de gens réels, notamment, politiques. Le système des flash-backs permet de découvrir peu à peu le dessous des cartes et éclairent les événements sous un jour nouveau. On est séduits par ce qui se passe, on se dit qu’il est intéressant de confronter ces financiers avec leurs victimes. Intéressant aussi de voir leur désarroi face à un acte régit par une logique ou des principes qui leurs sont étrangers.

Je ne dévoilerai pas la fin, un peu triste car désabusée. On aimerait quand même que ce genre de fiction se réalise, rien que pour voir.




Le Vieux qui lisait des romans d’amour – Luis Sepúlveda

5 06 2010

La vieillesse, la sagesse, la misère, la mort, l’amour, un village avec histoire collective, l’ambiance collante d’une forêt tropicale, une ambiance de Garcia Marquez. Ca a l’avantage d’être court, mais ce n’est pas du Garcia Marquez. Et il y a peu à dire de plus. Si peut-être : (re)lisez Garcia Marquez, vous ne perdrez pas votre temps.




Fin – David Monteagudo

29 05 2010

Encore un cas à rendre dingue : est-ce que l’éditeur et certains critiques ont bien lu le même livre? Est-ce que par hasard, dans le livre que j’ai acheté, on aurait par mégarde collé les pages d’un autre bouquin entre la couverture et la quatrième de couv.? Mais en écoutant l’auteur s’exprimer sur son livre, il faut se rendre à l’évidence : j’ai bien lu ce même livre, qui est d’ailleurs en passe d’être traduit en hollandais et en allemand et adapté pour le cinéma.

Un premier roman d’un quadragénaire sur un groupe d’amis également quadras qui se réunissent après 25 ans dans un refuge. Tous craignent la venue de l’un d’eux, qu’ils avaient très mal traité à l’époque et qui pourrait bien avoir envie de se venger. Et puis survient un événement inexplicable. Tous les appareils électriques refusent soudain de fonctionner : plus de lumière, plus de téléphone portable, plus de voiture (allumage électrique), plus de montre (personne n’en n’a de mécaniques). Seule issue : entamer un périple vers le premier village et là, ils ne trouvent personne. Nulle part. Tout le monde s’est comme évaporé, laissant les restes d’un gâteau, ou la voiture arrêtée au feu rouge.

D’ailleurs, dans le groupe, chacun s’évapore tour à tour, tout au long des 350 pages…Et c’est tout ce qu’il se passe. Ah, si, bizarrement, des animaux sauvages et exotiques se promènent en liberté (les cages des cirques sont aussi fermées électriquement?). L’auteur a voulu montrer là une génération perdue, celle qui est née trop tard pour la libération hippie et trop tôt pour la société de surconsommation actuelle. Las, les tourments psychologiques des personnages sont rudimentaires, voire inquiétants de bêtise : certains d’entre eux pensent jusqu’au bout que tous ces phénomènes surnaturels sont l’oeuvre machiavélique de ce camarade humilié qui goûte sa vengeance…

Ce qu’on peut reconnaître à l’auteur, c’est d’avoir mis en évidence le vide moral des personnages de sa génération. Mais l’absence totale de barrières et d’êtres humains en dehors de leur groupe ne les incite pas à remettre en cause leur philosophie de la vie, ou à se demander, par exemple : jusqu’où peut aller cette nouvelle liberté? Non, il faut juste s’organiser, trouver du monde quelque part. Point. Un vide sidéral. Mais si tel était le propos de notre auteur, il aurait pu nous épargner du temps en réduisant le nombre de personnages et donc, de pages.

Outre des images assez marquantes, comme pouvaient l’être celles de Twilight Zone (la 4e Dimension), le style ressemble plutôt à un script de cinéma assorti de nombreux dialogues, le travail d’adaptation au cinéma n’en sera que facilité. Je suggère d’ailleurs de faire jouer les 9 personnages par des célébrités internationales, pour agrémenter un peu ce vide sidéral.

En bref, une énorme déception pour un auteur qui a attendu si longtemps avant d’écrire et qui se réclame de Ferlosio et Cortazar. Il peut au moins se consoler avec les multiples critiques positives qu’il a reçues, et le fait que son livre a été réédité 8 fois depuis sa sortie il y a un an (du moins, c’est ce que dit la pub).




Les Jardins de lumière – Amin Maalouf

19 09 2009

Amin Maalouf nous fait découvrir la vie de Mani, oui, celui dont est tiré l’adjectif « manichéen » et dont l’enseignement, contrairement à ce qu’on pourrait penser, était consacré à la tolérance et à la non-violence (avant la lettre), avec une vocation eucuménique.

L’auteur nous emmène à l’aube du christianisme, au crépuscule de l’empire Romain, vers 260 après JC. Surtout, au faîte de la gloire de l’empereur Sassanide Shabhur. Il en faut peu à son talent de conteur pour nous plonger dans cette époque, dans la vie de Mani et de ceux qui l’entourent.

Même les a parte historiques ne parviennent pas à rompre le charme de l’histoire. C’est la deuxième fois que je me laisse emmener dans une belle Histoire avec un grand H, celle qui relate les faits d’hommes remarquables, que le courage ou l’inconscience lancent à contre-courant de leur temps. Ainsi de Omar Khayam (« Samarcande »), astronome et poète mulsuman qui avait l’audace d’écrire des odes au vin…

A la lecture de ces biographies, on est comme soulagés : dans notre histoire, dans notre passé, il s’est trouvé des êtres humains dont nous pouvons être fiers, qui font mentir ceux qui pensent que l’humanité n’a commis que des atrocités de tous temps.

Il y a eu des exceptions remarquables qui devraient être pour nous autant d’exemples à suivre. Merci à A.Maalouf de les avoir sorti de l’oubli!




Saga – Tonino Benacquista

14 09 2009

Il y a toujours en soi des côtés qu’on aime et qu’en même temps, on n’aime pas. Me voici face à un livre que j’aurais sans doute voulu écrire si j’étais devenu écrivain. Me voici face à un livre plutôt médiocrement construit. L’avantage, c’est que l’auteur l’annonce dès le début : « faites n’importe quoi ». Et il s’en donne à coeur joie.  La rencontre de quatre scénaristes très différents mais heureusement complémentaires provoque des délires fictionnels qui s’étendent jusque dans la réalité.

L’idée qui me plaît, évidemment, est que ces personnages font tout pour sortir de la banalité qui nous écrase et nous envahit, même de l’intérieur. Mais ils sont vite rattrapés par cette banalité, le succès de leurs délire faisant d’eux les scénaristes les plus grands public qui soient. Un tantinet déprimant. On veut nous montrer que la télé fait partie du quotidien de millions d’individus et, partant, de la réalité. A quoi pouvait aboutir ce délire, certes par moment jouissif (ainsi le système pour régler la faim dans le monde)? A un monde imaginé par des scénaristes. Pousser la logique jusqu’au bout, pourquoi pas, mais après de tels débordements d’imagination, cela tombe un peu à plat, ou dans la pensée conventionnelle, sans aller jusqu’à la théorie du complot, qui aurait pourtant eu toute sa place ici. La trame narrative décousue fait qu’à plusieurs reprises on est surpris de voir qu’il reste encore cent, cinquantes pages à lire alors que l’histoire pourrait s’arrêter là.

Et j’ai finalement terminé le livre avec l’impression de m’être un peu plus ennuyé que devant « une série débile à la télé » sans avoir appris grand chose. Peut-être ne suis-je pas le bon public pour ce genre.




Contours du jour qui vient – Leonora Miano

2 09 2009

Je connais très mal l’Afrique et seulement à travers les livres. Celle que nous livre Léonora Miano est une Afrique dure, égoïste, éteinte, dans laquelle une petite fille trace, malgré tout, son chemin vers une lumière incertaine. Très sévère à l’égard de ses compatriotes, des églises évangéliques qui envahissent le présent et rendent aveugles et sourds les africains déjà détachés de leur passé. Quelle est donc cette lumière incertaine? La possibilité, pour une jeune génération, de forger une autre identité, réconciliée avec la tradition, avec le passé colonnial, qui tracerait sa propre voie. Voeu pieu ou souhait un peu naïf, Léonora Miano n’en propose pas moins une issue à cette situation apparemment désespérée.

Il y a aussi et surtout le chemin intérieur de l’héroïne, une façon de dire à chaque africain meurtri par le présent que c’est en étant en paix avec soi même qu’on aimera les autres, même ceux qui nous ont blessés. Ainsi, on ressortira plus forts dans la vie. Cela n’a rien de nouveau à priori, mais ça a son importance dans une société devenue l’ombre d’elle-même.

Son écriture est bien maîtrisée et n’a pas le poli d’un élève docile (un peu l’impression que m’avait laissé Hosseini dans le Cerfs volants de Kaboul). Ici au contraire, c’est la personnalité d’une écrivaine qui jaillit. Un contenu riche et érudit, ce que son site web confirme. Mais, de mon point de vue, une écriture toutefois  un peu « verbeuse ». Est-ce un hommage à la tradition africaine? Son roman est un flot ininterrompu de paroles parfois redondantes, un peu comme un « stream of consciousness » mâtiné de réflexions sur la société contemporaine. Certaines formulations sont très percutantes, certaines images sont très éloquentes, mais elles sont noyées dans ce flot si bien qu’on regrette de ne pas les avoir notées pour les en faire sortir.




Mélancolie nord – Michel Rio

11 08 2009

Je ne fais pas honneur à mon auteur préféré en écrivant ici une critique rapide à la Dogbouq. D’un autre côté, ne pas parler d’une des étoiles de la littérature française contemporaine – oui, je suis parti pris – serait un crime, non?

Mélancolie Nord est le deuxième livre que j’ai lu de Michel Rio. Ecrit par un passionné de navigation, amoureux du détail et de la précision (sans aller jusqu’à la manie de Balzac, cependant), Michel Rio nous emmène dans un voyage audacieux entre la Bretagne et la Norvège, sur un cotre (un petit bateau à voile – ah oui, il faut s’armer d’un bon dico, parce que le vocabulaire marin est utilisé là où il faut) qui prend l’eau.

C’est la langue qui m’a séduit tout d’abord. Faire des phrases complexes, utiliser un vocabulaire riche, ce n’est pas dans l’air du temps (même Amélie N. fait des phrases assez simples). Parler de ses réflexions sur le monde, la vie, l’amitié, ça peut paraître assez réac. Michel Rio fait tomber tous ces préjugés, à mon avis, avec son écriture à la fois riche et percutante, posée et profonde.

Les éléments, l’effort physique sont dominants dans ce très court roman d’une grande force sensuelle. Et à travers une description très réaliste des efforts desepérés du héros pour ne pas sombrer, ce sont les errances philosophiques de sa pensée qui sont développées avec beaucoup d’habileté. L’histoire est emprunte d’une atmosphère d’amitié masculine intellectuelle internationale que l’on retrouve à plusieurs reprises dans d’autres romans mettant en scène les mêmes personnages. Mais chaque roman tient tout seul et s’entoure d’une atmosphère particulière.

Parmi les romans où l’on retrouve les mêmes personnages, Archipel rappelle l’éveil adolescent, il a été mis à l’écran, le Principe d’incertitude qui m’a semblé révéler la manie de tout mesurer de l’auteur, Alizée est exotique, Tlacuilo est jouissif et Manhatan Terminus forme une apothéose magnifique, où tous se réunissent et où est exposée la thèse principale de l’auteur. Mais je n’en dirai pas plus. A côté de ceux-là, il y a bien sûr l’un de ses romans les plus puissants : Merlin (oui, sur le fameux enchanteur). Et des romans captivants comme Faux-pas.




Alabama Song – Gilles Leroy

25 07 2009

Nous voici plongés dans une façon de journal intime, avec des dates d’écriture : 1929, 1940. Zelda est une jeune provinciale américaine dont l’apparence délurée va tromper beaucoup de monde et finir par la perdre. Devenue femme du célèbre Francis Scott Fitzeralg, elle croque la vie, le strass, la célébrité à pleines dents et finit, assez vite, par être internée pour désordres psychiques par son ivrogne de mari.

Je ne sais pas s’il est à la hauteur d’un Goncourt (2007), je ne suis pas jury de ce prix. Mais ce roman est remarquablement bien écrit. D’abord, on y croit : le texte semble à certains moments avoir été traduit de l’anglais tant l’histoire s’insère à merveille dans la réalité américaine. La compréhension que Gilles Leroy a eu de ce personnage et qu’il nous présente ainsi est si convainquante – sans doute grâce au fait qu’il s’est beaucoup documenté pour ça – que l’on n’a pas envie de croire autre chose. Même s’il nous explique à la fin qu’il a inventé des éléments importants.

La seule chose que je n’ai pas réussi à décrypter, ce sont justement les prétendues dates d’écriture : à certains moment, elle écrit en 1940 sur des événements d’avant et c’est inséré dans la chronologie, donc on s’y retrouve. Et puis, on ne sait plus trop exactement de quelle époque il s’agit, mais c’est peut-être le but, puisque ce doit être à l’image de la perte de repère de l’héroïne? De la même façon, le découpage en chapitres reste mystérieux, parfois deux pages, parfois plus, mais sans que je comprenne bien pourquoi. Autre chose : le roman d’un auteur gay est-il un roman gay? Je pense que non, même si sa vision du monde est différente. Donc, je ne le classe pas dans cette catégorie.




La Pension Marguerite – Metin Arditi

15 07 2009

Un violoniste célèbre découvre, le jour d’une de ses rares prestations à Paris, les feuillets où sa mère, avant de se suicider, à écrit sur sa vie.

l’entrelacement du récit de la mère et de ce que son fils traverse le jour où il fait la lecture de ces notes est parfaitement dosé. Le récit de la mère est assez posé, réfléchi, alors que dans la vie du violoniste, les émotions d’abord absentes, affleurent et envahissent complètement l’atmosphère et la vie du héros et de sa femme. C’est comme un éveil des sens, une ouverture à la vie.  L’auteur semble nous dire qu’il y a des moments qui sont un tournant dans notre vie et que ces moments, il ne faut pas les enfouir en nous, mais les laisser nous enrichir, même s’ils ont été perturbants.

La vie à la pension Marguerite à l’air de relever d’une époque lointaine, alors qu’il s’agit de l’après 1950 : tous les personnages sont un peu surannés, y compris les artistes de cirque qui le fréquentent de temps en temps. La fameuse Marguerite, mère de substitution pour le héros, est un tableau à elle toute seule. Tout fonctionne très bien, aucun procédé narratif ne se montre suffisament pour nous distraire de l’histoire. Même le moment fort – assez prévisible – que constitue le concert donné par le violoniste au théâtre des Champs-Elysées fonctionne très bien, on est ému. Bref, un roman très réussi.