Robert des noms propres – Amélie Nothomb

7 07 2009

Si je peux vous donner un conseil, faites-vous lire ce roman à haute voix. Ne serait-ce que d’entendre le prénom de l’héroïne, Plectrude, c’est un régal.

L’histoire de cette jeune fille excessive en tout, exclusive, passionnée, hypersensible, effroyablement romantique (imaginer ce que serait mourrir ensevelie sous la neige – on pense forcément aux films des 4 filles du Dr. March, je ne sais pas pourquoi…). Le style est dépouillé mais toujours recherché, les rats de l’Opéra sont bien croqués dans tous les sens figurés du terme…La fin a déplu à de nombreux blogo-chroniqueurs, y faire apparaître la vraie Amélie N. peut sembler une facilité, ça me semble d’une logique implacable. L’histoire se terminait trop bien, Plectrude était sauvée de la noyade, il fallait que son double véritable – c’est du moins ce qui saute aux yeux du lecteur que je suis – viennent lui pourrir la vie, non mais!

C’est sans doute, avec l’Hygiène de l’assassin, l’un des meilleurs opus de notre écrivaine nationale (bon, ok, je n’en n’ai lu que trois ou quatre :-) )




La Sombra del viento (L’ombre du vent) – Carlos Ruiz Zafon

20 06 2009

Manifestement, ce roman suscite ou l’enthousiasme ou l’indifférence. Je pense savoir pourquoi. Je ne reviens pas sur l’intrigue qui est une sorte d’allégorie de passage à l’âge adulte d’un jeune homme à Barcelone au début du 20ème.

Le style de l’auteur est des plus classiques pour un roman espagnol, disons, d’il y a deux générations. Dans un espagnol assez académique, l’intrigue se noue à partir d’un lieu où l’on rend un hommage marqué à la magie des vieux livres et aux bouquinistes. On pense tout de suite au Nom de la Rose pour le côté labyrinthe et mystique. Le passage de relais entre le père et le fils n’est pas sans rappeler « Los Cipreses creen en Dios » (José María Gironella). Mais en dehors du plaisir – pour ceux qui connaissent – que donne l’évoquation de certains quartiers de Barcelone, cela reste assez convenu.

On baigne dans une atmosphère de sécurité totale, même dans les moments de dangers : on sent que le héros est entouré de gens qui l’aiment ou qui lui veulent du bien. On est sûr qu’il sera protégé de la déchéance quoi qu’il arrive et que, au final, les méchants seront punis.  Ce qui participe de cette atmosphère, c’est le décor : on a l’impression que ces quartiers de Barcelone ont été reconstruits quelque part pour y faire jouer nos protagonistes. Rien ou presque ne peut situer avec certitude le roman à une période de l’histoire de cette ville : son ancienne splendeur industrielle, son régionalisme exacerbé, par exemple, sont pratiquement absents. Non, l’auteur nous a plongé dans un passé virtuel, une Barcelone plongée dans un passé intellectuel où les livres sont les plus importants.

Tout cela fait que quand on lit ce livre, on pense à sa grand-mère, à un tiède après-midi à ne rien faire, à un doux sentiment d’enfance, et on se laisse (pour les admirateurs) ou pas (pour les indifférents) bercer par cette histoire agréable à lire et sans vilaine surprise.




A case of exploding mangoes – Mohammed Hanif

7 06 2009

Il faut sans doute un peu de patience. La patience de se plonger dans un monde âpre, le monde des militaires, de la marche au pas, des mouvements réglés au milimètre des parades militaires, le monde des dictateurs militaires – ici, le Général Zia, dictateur du Pakistan pendant dix ans, de leur paranoïa, de leur solitude et de leurs problèmes médicaux.

Tout commence avec l’arrestation de cet officier, fils d’un colonnel « suicidé », lorsque son camarade de chambrée disparaît soudainement. Nous somme en code 6 de sécurité, le maximum, car la sécurité du « président » dictateur est dangereusement menacée, ainsi qu’une sourate le lui a révélé un matin. Nous suivons parallèlement l’interrogation, la torture et la mise au cachot de l’officier et la vie du Général dans les semaines qui précèdent sa fin brutale. Et l’on comprend enfin pourquoi les mangues, pourquoi ce corbeau, pourquoi le crotale, pourquoi parfois, il vaut mieux ne pas mettre en route l’air conditionné.

Ce qui caractérise ce premier roman, c’est un tableau – précieux pour le lecteur occidental – sans concession et très précis du Pakistan de 1988, c’est l’humour dont il est semé et le détachement – dira-t-on cynisme ? – qui s’en dégage. Plusieurs épisodes, dans cette atmosphère lourde d’ambitions personnelles, de suspicions, d’intrigues et de codes, sont à proprement parler hilarants, à commencer par la consultation médicale du Général, en passant par l’épitaphe sur la tombe du Brigadier TM, la découverte horrifiée par plusieurs personnages du monde des civils et pour finir avec l’apothéose finale du meurtre à plusieurs mains, élément qui n’est pas sans rappeler « Six persons » de V.Swarup. Oups, j’ai osé comparer un auteur indien et un auteur pakistanais! Je ne pense pas qu’ils m’en voudront. Etonnament, je n’hésiterais pas non plus à le classer dans la catégorie « romans gays ».

Bref, un roman qu’il serait urgent de traduire dans la langue de Molière.




Syngué sabour, pierre de patience – Atiq Rahimi

27 05 2009

Une femme. Seule. Un homme. Allongé. Dans le coma. Atiq Rahimi fait parler cette femme, qui va révéler ses meurtrissures les plus intimes à son mari tombé inconscient après avoir reçu une balle dans la nuque. C’est comme un flot, d’abord mince, puis enorme et incessant, qui se déverse dans cette chambre d’une maison encore debout au milieu d’une ville devastée par la guérilla, « en Afghanistan ou ailleurs » dit l’épigraphe.

Le Coran, les quatre-vingt dix neufs noms d’Allah et une montagne de confessions autour du sujet sans doute le plus tabou dans bien des religions, le sexe. Et tout y passe : la prostitution, l’inceste, le viol, l’adultère, la stérilité, les règles. On se dit que tout ça, c’est pour crever un abcès, faire sauter la soupape énorme qu’écrase la religion, la culture, la tradition. L’auteur use d’un style dépouillé qui fait penser à ces indications qu’ajoute l’auteur dans une pièce de théâtre, il ne serait d’ailleurs pas étonnant de retrouver ce récit adapté pour les planches.

Pas un instant on ne perd de l’intérêt à lire ce récit. Les relations de cette femme avec son beau-père, le conte philosophique de sa tante, la signification de cette « pierre de patience », on trouve là matière à réflexion sur la vie et le sens qu’on lui donne.

Mais la fin laisse songeur car il semble finalement que c’est la religion qui l’emporte, que le sort de cette femme n’est que le résultat de ses actes et non d’une société étriquée dans ses dogmes. Et c’est assez décevant, pour un livre écrit à la mémoire d’une poétesse Afghane « sauvagement assassinée par son mari ».




La cathédrale de la mer – Ildefonso FALCONES

23 05 2009

J’aime les romans historiques. Pas ceux, à la Ken Follet, où le poids de l’histoire ecrase littéralement les personnages et le lecteur. Non, ceux du quotidien, de l’individu et ce roman, au lieu de raconter trois générations à la suite, parle d’un homme, Arnaud Estanyol et de sa parentée. Les fées ne se sont pas penchées sur le berceau d’ Arnaud Estanyol. Arrivé dans des circonstances dramatiques à Barcelone, dans les bras de son père, alors qu’il avait quelques mois, il subit d’abord l’effroyable méchanceté de ses cousins et bien d’autres avanies avant d’embrasser la noble corporation des porteurs de marchandises (sortes de dockers de l’époque), qui consacrent leur temps libre à transporter d’énormes pierre destinées à l’une des cathédrale de la ville (Santa Maria de la Mer, d’où le titre).

En dépit d’un premier chapitre particulièrement plein de cette cruauté qu’on aime à étaler dans les romans d’aujourd’hui, ce livre assez épais se lit avidement. Ildefonse Falcones réussit, à mon sens, à éviter le genre égocentrique catalan (« c’est nous les plus beaux ») et à rendre l’intrigue suffisament passionnante pour que l’on supporte, voire que l’on suive avec intérêt, l’exposé détaillé du régime des gambistes (dernière profession de notre héros), des lois s’appliquant aux juifs, de la condition des prostituées, ou de la stricte morale de la corporation des porteurs de marchandises. On apprend quantité de choses et tout cela prend une forme si concrète qu’on a l’impression d’avoir été transporté et parachuté dans ce 14e siècle, aux débuts de l’inquisition.

On lui pardonnera alors quelques biais : d’abord, la condition des êtres humains est décrite sous un angle quasi-marxiste avant la lettre, où le peuple est conscient de sa condition d’exploité, et où la cathédrale, seconde héroïne du roman, qui est la seule à être financée par le « peuple », devient une sorte de symbole de justice et d’égalité sociale. Mais un pauvre docker sentait-il, à l’époque, toute l’injustice d’être né pauvre et de devoir le rester? Accordons au moins à l’auteur l’honnêteté, dans une post-face de préciser ce qui, dans la narration, tient de la fiction et ce qui a existé.

On doutera aussi qu’un happy end aussi…radical soit probable, mais il nous fait tellement de bien! Et on est reconnaissant, finalement, à Falcones de nous avoir permis d’entrouvrir une porte sur le passé et de nous y avoir fait entrer de plein pied, pour le sentir presque dans sa chair.




Enterrez-moi sous le carrelage – Pavel Sanaev

18 05 2009

Une grand-mère qui sur-couve son petit-fils et jure comme un charretier, le premier chapitre n’est pas agréable à lire, il dérange. Et puis le héros s’explique à la fin du chapitre : elle était comme ça, la mère-grand, elle jurait tout le temps, alors aseptiser son langage, c’est aseptiser tout le roman. Donc, voilà, nous dit-il,  mon histoire.

Ecrit à la première personne, ce roman est d’une grande force car il invite à entrer dans la tête d’un petit garçon qui comprend tout le tragique de sa situation, entre une mère un peu irresponsable et exclue de sa vie par ses grands-parents, et une grand-mère qui ne vit, ne respire et ne pense que par son petit garçon malade et chétif.

Cette grand-mère qui nous fascine et nous terrorise en même temps que le petit garçon, cette histoire que l’on ne peut plus lâcher quand on a accepté la condition de départ, tout cela fait oublier des procédés narratifs un peu trop visibles, où l’auteur se refuse à exposer les faits et les circonstances autrement qu’à travers les paroles des personnages. Visibles, mais aussi naturels : une grand-mère pendue au téléphone pour y raconter sa triste vie, rien de plus commun dans le paysage domestique russe.

Certains lecteurs français vont trouver grostesque, voire « carnavalesque » tout ce qui se produit ici, mais c’est qu’ils ne se doutent pas que de tels personnages ont bel et bien existé -ce roman autobiographique a fait grand bruit en Russie  car il égratignait des icônes comparables à Gabin – et qu’il n’y a pratiquement rien d’improbable dans toute cette histoire. Et c’est bien ce qui en fait sa force.

Un film du réalisateur Snejkine met à l’écran de façon assez réussie cette histoire tragique.




L’Acquittement – Gaétan Soucy

16 05 2009

J’ai voulu lire ce livre parce qu’il parlait du pardon, du moins, c’est ce que Gaétan Soucy affirmait dans une émission radio. Pourtant, et si l’intrigue de ce roman tourne autour d’un homme qui vient, vingt ans après, demander pardon à une ancienne élève, c’est bien le deuil qui domine l’ensemble de ce récit écrit avec un style déjà très maîtrisé et une langue qui élève le lecteur au-dessus de la majorité des romans contemporains.

Deuil du héros, dont le père est mort trop tôt, dont l’épouse, si elle existe, serait morte aussi. Deuil de l’élève, dont la mère est morte, et de son frère dont une amie, peut-être est morte. Que de conditionnel et de « peut-être », dans tout cela! Mais c’est bien normal, avec l’Angoisse du Héron, minuscule oeuvre parfaitement aboutie écrite par le même auteur dix ans plus tard, j’avais compris qu’il ne fallait pas s’attendre à ce que les choses soient toujours ce qu’elles paraissent. Aussi, on sort toujours un peu décontenancé parce qu’une lettre écrite par la femme du héros serait en fait écrite par quelqu’un d’autre, parce qu’un ourson trouvé serait celui d’une petite fille, et finalement celui du fils du héros, parce qu’on n’est pas sûr de démêler le vrai du faux ou plutôt le certain de l’incertain dans toute cette histoire.

Et c’est une petite faiblesse peut-être que j’ai éprouvé dans le décalage entre la beauté de l’écriture, la simplicité des personnages et de l’histoire et ce jeu de faux-semblants qui déroutent la pensée et détournent de l’essentiel. On ne sait trop ce qu’on doit retenir :  Le but philosophique du héros ou sa schizophrénie?

Peut-être ai-je eu tord de lire un écrit plus tardif avant celui-ci car du coup, il me paraît plus faible, moins bien équilibré et la nouveauté de ces changements radicaux de perspective s’estompe.

En tout cas, à lire ne serait-ce que pour le plaisir de lire un français de haut vol, qui n’est pas sans rappeler la maîtrise de Michel Rio, mais en plus fluide.