J’aime les romans historiques. Pas ceux, à la Ken Follet, où le poids de l’histoire ecrase littéralement les personnages et le lecteur. Non, ceux du quotidien, de l’individu et ce roman, au lieu de raconter trois générations à la suite, parle d’un homme, Arnaud Estanyol et de sa parentée. Les fées ne se sont pas penchées sur le berceau d’ Arnaud Estanyol. Arrivé dans des circonstances dramatiques à Barcelone, dans les bras de son père, alors qu’il avait quelques mois, il subit d’abord l’effroyable méchanceté de ses cousins et bien d’autres avanies avant d’embrasser la noble corporation des porteurs de marchandises (sortes de dockers de l’époque), qui consacrent leur temps libre à transporter d’énormes pierre destinées à l’une des cathédrale de la ville (Santa Maria de la Mer, d’où le titre).
En dépit d’un premier chapitre particulièrement plein de cette cruauté qu’on aime à étaler dans les romans d’aujourd’hui, ce livre assez épais se lit avidement. Ildefonse Falcones réussit, à mon sens, à éviter le genre égocentrique catalan (« c’est nous les plus beaux ») et à rendre l’intrigue suffisament passionnante pour que l’on supporte, voire que l’on suive avec intérêt, l’exposé détaillé du régime des gambistes (dernière profession de notre héros), des lois s’appliquant aux juifs, de la condition des prostituées, ou de la stricte morale de la corporation des porteurs de marchandises. On apprend quantité de choses et tout cela prend une forme si concrète qu’on a l’impression d’avoir été transporté et parachuté dans ce 14e siècle, aux débuts de l’inquisition.
On lui pardonnera alors quelques biais : d’abord, la condition des êtres humains est décrite sous un angle quasi-marxiste avant la lettre, où le peuple est conscient de sa condition d’exploité, et où la cathédrale, seconde héroïne du roman, qui est la seule à être financée par le « peuple », devient une sorte de symbole de justice et d’égalité sociale. Mais un pauvre docker sentait-il, à l’époque, toute l’injustice d’être né pauvre et de devoir le rester? Accordons au moins à l’auteur l’honnêteté, dans une post-face de préciser ce qui, dans la narration, tient de la fiction et ce qui a existé.
On doutera aussi qu’un happy end aussi…radical soit probable, mais il nous fait tellement de bien! Et on est reconnaissant, finalement, à Falcones de nous avoir permis d’entrouvrir une porte sur le passé et de nous y avoir fait entrer de plein pied, pour le sentir presque dans sa chair.