Syngué sabour, pierre de patience – Atiq Rahimi

27 05 2009

Une femme. Seule. Un homme. Allongé. Dans le coma. Atiq Rahimi fait parler cette femme, qui va révéler ses meurtrissures les plus intimes à son mari tombé inconscient après avoir reçu une balle dans la nuque. C’est comme un flot, d’abord mince, puis enorme et incessant, qui se déverse dans cette chambre d’une maison encore debout au milieu d’une ville devastée par la guérilla, « en Afghanistan ou ailleurs » dit l’épigraphe.

Le Coran, les quatre-vingt dix neufs noms d’Allah et une montagne de confessions autour du sujet sans doute le plus tabou dans bien des religions, le sexe. Et tout y passe : la prostitution, l’inceste, le viol, l’adultère, la stérilité, les règles. On se dit que tout ça, c’est pour crever un abcès, faire sauter la soupape énorme qu’écrase la religion, la culture, la tradition. L’auteur use d’un style dépouillé qui fait penser à ces indications qu’ajoute l’auteur dans une pièce de théâtre, il ne serait d’ailleurs pas étonnant de retrouver ce récit adapté pour les planches.

Pas un instant on ne perd de l’intérêt à lire ce récit. Les relations de cette femme avec son beau-père, le conte philosophique de sa tante, la signification de cette « pierre de patience », on trouve là matière à réflexion sur la vie et le sens qu’on lui donne.

Mais la fin laisse songeur car il semble finalement que c’est la religion qui l’emporte, que le sort de cette femme n’est que le résultat de ses actes et non d’une société étriquée dans ses dogmes. Et c’est assez décevant, pour un livre écrit à la mémoire d’une poétesse Afghane « sauvagement assassinée par son mari ».




La cathédrale de la mer – Ildefonso FALCONES

23 05 2009

J’aime les romans historiques. Pas ceux, à la Ken Follet, où le poids de l’histoire ecrase littéralement les personnages et le lecteur. Non, ceux du quotidien, de l’individu et ce roman, au lieu de raconter trois générations à la suite, parle d’un homme, Arnaud Estanyol et de sa parentée. Les fées ne se sont pas penchées sur le berceau d’ Arnaud Estanyol. Arrivé dans des circonstances dramatiques à Barcelone, dans les bras de son père, alors qu’il avait quelques mois, il subit d’abord l’effroyable méchanceté de ses cousins et bien d’autres avanies avant d’embrasser la noble corporation des porteurs de marchandises (sortes de dockers de l’époque), qui consacrent leur temps libre à transporter d’énormes pierre destinées à l’une des cathédrale de la ville (Santa Maria de la Mer, d’où le titre).

En dépit d’un premier chapitre particulièrement plein de cette cruauté qu’on aime à étaler dans les romans d’aujourd’hui, ce livre assez épais se lit avidement. Ildefonse Falcones réussit, à mon sens, à éviter le genre égocentrique catalan (« c’est nous les plus beaux ») et à rendre l’intrigue suffisament passionnante pour que l’on supporte, voire que l’on suive avec intérêt, l’exposé détaillé du régime des gambistes (dernière profession de notre héros), des lois s’appliquant aux juifs, de la condition des prostituées, ou de la stricte morale de la corporation des porteurs de marchandises. On apprend quantité de choses et tout cela prend une forme si concrète qu’on a l’impression d’avoir été transporté et parachuté dans ce 14e siècle, aux débuts de l’inquisition.

On lui pardonnera alors quelques biais : d’abord, la condition des êtres humains est décrite sous un angle quasi-marxiste avant la lettre, où le peuple est conscient de sa condition d’exploité, et où la cathédrale, seconde héroïne du roman, qui est la seule à être financée par le « peuple », devient une sorte de symbole de justice et d’égalité sociale. Mais un pauvre docker sentait-il, à l’époque, toute l’injustice d’être né pauvre et de devoir le rester? Accordons au moins à l’auteur l’honnêteté, dans une post-face de préciser ce qui, dans la narration, tient de la fiction et ce qui a existé.

On doutera aussi qu’un happy end aussi…radical soit probable, mais il nous fait tellement de bien! Et on est reconnaissant, finalement, à Falcones de nous avoir permis d’entrouvrir une porte sur le passé et de nous y avoir fait entrer de plein pied, pour le sentir presque dans sa chair.




Enterrez-moi sous le carrelage – Pavel Sanaev

18 05 2009

Une grand-mère qui sur-couve son petit-fils et jure comme un charretier, le premier chapitre n’est pas agréable à lire, il dérange. Et puis le héros s’explique à la fin du chapitre : elle était comme ça, la mère-grand, elle jurait tout le temps, alors aseptiser son langage, c’est aseptiser tout le roman. Donc, voilà, nous dit-il,  mon histoire.

Ecrit à la première personne, ce roman est d’une grande force car il invite à entrer dans la tête d’un petit garçon qui comprend tout le tragique de sa situation, entre une mère un peu irresponsable et exclue de sa vie par ses grands-parents, et une grand-mère qui ne vit, ne respire et ne pense que par son petit garçon malade et chétif.

Cette grand-mère qui nous fascine et nous terrorise en même temps que le petit garçon, cette histoire que l’on ne peut plus lâcher quand on a accepté la condition de départ, tout cela fait oublier des procédés narratifs un peu trop visibles, où l’auteur se refuse à exposer les faits et les circonstances autrement qu’à travers les paroles des personnages. Visibles, mais aussi naturels : une grand-mère pendue au téléphone pour y raconter sa triste vie, rien de plus commun dans le paysage domestique russe.

Certains lecteurs français vont trouver grostesque, voire « carnavalesque » tout ce qui se produit ici, mais c’est qu’ils ne se doutent pas que de tels personnages ont bel et bien existé -ce roman autobiographique a fait grand bruit en Russie  car il égratignait des icônes comparables à Gabin – et qu’il n’y a pratiquement rien d’improbable dans toute cette histoire. Et c’est bien ce qui en fait sa force.

Un film du réalisateur Snejkine met à l’écran de façon assez réussie cette histoire tragique.




L’Acquittement – Gaétan Soucy

16 05 2009

J’ai voulu lire ce livre parce qu’il parlait du pardon, du moins, c’est ce que Gaétan Soucy affirmait dans une émission radio. Pourtant, et si l’intrigue de ce roman tourne autour d’un homme qui vient, vingt ans après, demander pardon à une ancienne élève, c’est bien le deuil qui domine l’ensemble de ce récit écrit avec un style déjà très maîtrisé et une langue qui élève le lecteur au-dessus de la majorité des romans contemporains.

Deuil du héros, dont le père est mort trop tôt, dont l’épouse, si elle existe, serait morte aussi. Deuil de l’élève, dont la mère est morte, et de son frère dont une amie, peut-être est morte. Que de conditionnel et de « peut-être », dans tout cela! Mais c’est bien normal, avec l’Angoisse du Héron, minuscule oeuvre parfaitement aboutie écrite par le même auteur dix ans plus tard, j’avais compris qu’il ne fallait pas s’attendre à ce que les choses soient toujours ce qu’elles paraissent. Aussi, on sort toujours un peu décontenancé parce qu’une lettre écrite par la femme du héros serait en fait écrite par quelqu’un d’autre, parce qu’un ourson trouvé serait celui d’une petite fille, et finalement celui du fils du héros, parce qu’on n’est pas sûr de démêler le vrai du faux ou plutôt le certain de l’incertain dans toute cette histoire.

Et c’est une petite faiblesse peut-être que j’ai éprouvé dans le décalage entre la beauté de l’écriture, la simplicité des personnages et de l’histoire et ce jeu de faux-semblants qui déroutent la pensée et détournent de l’essentiel. On ne sait trop ce qu’on doit retenir :  Le but philosophique du héros ou sa schizophrénie?

Peut-être ai-je eu tord de lire un écrit plus tardif avant celui-ci car du coup, il me paraît plus faible, moins bien équilibré et la nouveauté de ces changements radicaux de perspective s’estompe.

En tout cas, à lire ne serait-ce que pour le plaisir de lire un français de haut vol, qui n’est pas sans rappeler la maîtrise de Michel Rio, mais en plus fluide.