Du Bellay: étude linéaire de “Nouveau venu…”

Publié le 2 novembre 2007 par emmanuelle dans EAF - 1ères

Voici une lecture faite avec mes élèves de première dans le cadre de l’objet d’étude “Poésie” pour lequel j’ai retenu le thème de la fuite du temps. Vous pouvez vous en servir pour vous entraîner en voyant ce que vous êtes en mesure de dire sur le texte et en lisant l’étude qui suit après coup.

Joachim du Bellay (1522-1560), Les Antiquités de Rome, 1558

Nouveau venu, qui cherches Rome en Rome
Et rien de Rome en Rome n’aperçois,
Ces vieux palais, ces vieux arcs que tu vois,
Et ces vieux murs, c’est ce que Rome on nomme.

Vois quel orgueil, quelle ruine et comme
Celle qui mit le monde sous ses lois,
Pour dompter tout, se dompta quelquefois,
Et devint proie au temps, qui tout consomme.

Rome de Rome est le seul monument,
Et Rome Rome a vaincu seulement.
Le Tibre seul, qui vers la mer s’enfuit,

Reste de Rome. Ô mondaine inconstance !
Ce qui est ferme est par le temps détruit,
Et ce qui fuit au temps fait résistance.

Dans ce sonnet (2 quatrains, 2 tercets, écrit en décasyllabes, rimes embrassées puis plates et croisées), opposition entre ce qui était et ce qui est après l’action du temps ; deux entités pour un même nom : la Rome originelle et celle marquée par le temps.

1er mouvement = les deux visages de Rome

Répétition du nom Rome 5 fois dans 1er quatrain et expression « Rome en Rome »v1 et v2 qui met en évidence la double entité :

- la Rome antique, quête du voyageur (cf. verbe « cherches ») et du poète en particulier. Seulement, emploi de la tournure impersonnelle « Nouveau venu » généralise le propos et montre que ce que le poète découvre est vérifiable par quiconque vient à Rome.

- La Rome du XVIème siècle, présentée aux vers 3 et 4, marquée par le temps qui transforme les choses : cf. champ lexical des monuments accompagné de l’adj. « vieux ».

Seuls points communs : un même nom conservé à travers le temps « ce que Rome on nomme » et les bâtiments « palais », « arcs », « murs » mais ce fond commun est réduit au « rien » v. 2 d’où échec dans la recherche. A noter, la succession des groupes nominaux qui fait déjà apparaître la déchéance (palais = édifice grandiose pour arriver aux « murs » qui symbolisent la ruine)

Autre système d’opposition qui souligne l’échec : la quête, active, devient simple constat visuel « aperçois » et « vois » en fin de vers, marqué par la passivité et donc l’impuissance.

2ème mouvement = la grandeur et la décadence

Dans ce quatrain, mise en évidence de l’opposition entre le passé et le présent.

v.5 : parallélisme antithétique opposant l’ « orgueil », rappel d’un passé glorieux et la « ruine », symbole d’un présent décadent – opposition paroxysmique

Tout le quatrain est construit là-dessus + opposition au niveau des temps.

- passé glorieux, souligné par la toute puissance : v.6, personnification, verbe à l’actif « mit », sentiment de domination absolue « le monde » et « sous ses lois » + déictique en début de vers « Celle » qui la met en valeur ; v. 7, expression du but « pour » qui souligne toujours l’action, la domination par l’emploi du verbe « dompter » et caractère d’absolu par l’emploi du pronom indéfini « tout ».

- présent décadent : « ruine » placé avant la coupe d’où sa mise en valeur (la chute est d’autant plus rude que c’est celle d’une grande civilisation) ; chiasme v. 7 qui marque la chute avec passage de l’actif à la forme pronominale (actif intransitif) + adverbe de temps « quelquefois » = faible fréquence, derniers sursauts avant la mort, pour arriver à un état de passivité au v.8 « devint proie » (à noter métaphore de la bête qui fait perdre de sa grandeur à la ville). Perte de pouvoir au profit du « temps » qui devient sujet « qui » et est caractérisé par son pouvoir absolu « tout » et destructeur « consomme » / consume en référence à l’incendie de R

dernier mouvement = action du temps et bilan

Les 4 premiers vers des deux tercets servent à démontrer la thèse de l’auteur développée dans les deux derniers vers.

v. 9 et 10 : parallélisme entre les deux vers et écho avec ce qui précède, insiste sur le pouvoir destructeur du temps.

v.9 : la Rome du XVIème n’est que l’ombre de son illustre ancêtre – association de « seul » à « monument » qui affaiblit le nom.

v.10 : disparition d’un empire – l’action a été l’autodestruction – les conquêtes romaines n’ont abouti à rien, perte d’un passé historique avec « seulement » mis en valeur en fin de vers ce qui minimise l’action « vaincu » écho avec « veni, vidi, vici »

v.11 et 12 : ce qui reste du passé historique = le Tibre donc un fleuve toujours en mouvement. Cf. présent « s’enfuit » et « reste » + enjambement et écho avec la métaphore de l’eau d’où seul moyen d’échapper au temps est d’être toujours en mouvement.

Idée d’infini avec CCL « vers la mer » et mobilité qui s’opposent au vers 12 « reste » ainsi que « Rome » à la césure comme pour marquer l’arrêt.

Exclamative du vers 12 : constatation résignée et amertume.

v.13 et 14 : parallélisme pour résumé, bilan.

v.13 : écho avec vers 9 et 10 et répond à la conclusion du vers 8 « proie au temps » = « le temps détruit » + développement en une sorte de sentence généralisante (imprécision de « ce qui » et verbe au présent ») = la fermeté n’offre aucune résistance au temps

v.14 : écho avec le vers 11 « s’enfuit » = « fuit » et à nouveau effet de sentence avec utilisation du présent ; chute, conclusion du sonnet = la seule réponse à l’action du temps « résistance », le seul moyen d’appartenir à l’éternité est le mouvement.

Un commentaire pour “Du Bellay: étude linéaire de “Nouveau venu…””

  1. Achart dit :

    Merci beaucoup pour cette gentille initiative “gratuite” d’une bien meilleure qualité que les plan “creux” et PAYANTS sur des sites que je ne nommerais pas (connus de tous).
    Je l’ai justement sur ma liste de texte de bac, et je me suis ré-entraînée avec un même texte vu sous un autre jour…
    Bonne continuation à vous

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