La théâtralité dans Jacques le Fataliste
Publié le 13 juin 2007 par emmanuelle dans RéviserOn a toujours salué l’originalité du roman de Diderot dans la mesure où il se distinguait du genre par bien des aspects. Un de ceux-ci est bien sûr la théâtralité sur laquelle je vous propose de revenir (d’autant plus que ce thème n’a pas été proposé jusqu’à maintenant -croisons donc les doigts pour vendredi!). A noter au passage que Diderot s’est particulièrement intéressé à ce genre (cf. Paradoxe sur le comédien) et qu’il s’est prononcé en faveur du drame bourgeois.
1- Les dialogues
Voici un des traits les plus évidents. De fait, au théâtre tout passe par les échanges entre les personnages et c’est ainsi que l’action avance. Dans le roman de Diderot, il en va de même puisqu’à bien y regarder il n’y a pas grand chose en terme d’action, lesquelles passent par le récit entre les personnages.
On peut d’ailleurs repérer plusieurs strates au niveau des dialogues. Ainsi s’instaure-t-il un dialogue entre le narrateur et le lecteur à qui l’on prête quelques répliques (Ceci apparaît dans le théâtre moderne qui parle de lui-même, invite le spectateur à réfléchir sur l’action qui se déroule sous ses yeux). L’autre dialogue qui est la structure même du roman est celui qui intervient dans le récit-cadre entre Jacques et son maître, lesquels sont invités à rencontrer d’autres personnages avec lesquels ils dialoguent à leur tour comme l’hôtesse par exemple. Enfin, dans les récits assumés par les personnages, on peut trouver d’autres exemples d’échanges comme celui qui nous est rapporté par Jacques entre Aubertot et La Pelletier par exemple. Bref, les situations de dialogues ne manquent pas !
2- La typologie du texte de théâtre
Hormis les dialogues, d’autres signes formels appartiennent au domaine du théâtre. On peut déjà relever les didascalies qui ont plusieurs fonctions dans Jacques le Fataliste. Les plus faciles à identifier sont celles qui nous indiquent le changement de personnage dans une situation de dialogue. D’autres, comme au théâtre et inscrites en italique (du moins dans mon édition, je ne sais pas pour les autres) nous informent sur des gestes (« regarde sa montre ») ou sur le ton que le personnage adopte au moment de parler. Enfin, certaines permettent de définir un espace théâtral avec ce qui se passe sur scène et ce qui se passe en dehors de la scène (c’est le cas lors de l’échange entre l’hôtesse et ses hôtes, lorsque celle-ci est interrompue par ses gens).
Dans le cas de répliques brèves se succédant et reprenant souvent les termes de la réplique précédente, on peut parler de stichomythie, d’autant plus que ce type intervient au théâtre dans mes moments de tension, comme c’est le cas ici avec les scènes de querelle par exemple entre Jacques et son maître.
Enfin, pour expliquer ce qui s’est passé en dehors de la scène, les personnages ont recours au récit que l’on trouve aussi dans la dramaturgie classique (même si là , c’est moins évident dans la mesure où cela relève aussi du roman).
3- Le découpage du roman
Le roman peut être découpé sinon en actes et en scènes, du moins en tableaux que le voyage de Jacques et son maître rythmerait en fonction des changements de décors. On pourrait ainsi très bien imaginer des didascalies du type « un soir, à la campagne », « dans une auberge », « dans un château »…
De la même manière, un épisode long comme celui de Mme de la Pommeraye semble suivre l’action dramatique avec en scène d’exposition le fait que le Marquis des Arcis n’aime plus Mme de la Pommeraye ce qui entraîne le désir de vengeance et sa mise en Å“uvre (d’où nÅ“ud dramatique et action) pour aboutir au dénouement sous forme de révélation finale et de pardon.
4- Les registres
Le registre tragique paraît dans quelques situations comme celle évoquée ci-dessus : la vengeance pour sauver son honneur. Par ailleurs, le fatalisme peut être considéré comme une composante du tragique avec cette idée que l’homme n’est pas libre de ses choix et que sa vie est gouvernée par une force supérieure incarnée par le « là -haut » qui scande le texte.
Cependant ce sont surtout les emprunts au registre comique qui dominent dans l’Å“uvre. On peut identifier les grands ressorts du comique comme le comique de situation (quiproquo sur Nicole), le comique de gestes (répétition des mêmes gestes par le maître), le comique de mots (Gousse affirmant que son dernier se porte encore mieux que les autres puisqu’il est mort), le comique de caractère à travers des personnages-type comme celui du chirurgien.
5- Les genres et les thèmes
Å“uvre composite, Jacques le Fataliste aime à exploiter aussi différents genres théâtraux comme la farce (chutes de cheval, arroseur-arrosé comme Gousse…), le vaudeville (basé sur le trio femme, mari, amant), la comédie de mÅ“urs (à travers les chirurgiens), la comédie critique du XVIIIème siècle (réflexion sur les classes sociales, les privilèges accordés aux grands), le drame bourgeois (épisode de Mme de la Pommeraye).
6- L’intertextualité
On trouve dans le roman des références explicites à différentes pièces de théâtre, en particulier à Molière (Les fourberies de Scapin et le fameux « qu’allait-il faire dans cette galère ! », Le Médecin malgré lui dans le dialogue entre la femme du narrateur et Gousse) et à Goldoni avec l’hôte comparé au Bourru Bienfaisant. ( ces références sont indiquées en notes dans l’édition Pockett).
Le personnage de Jacques rappelle par certains aspects Figaro - deux valets impertinents, qui peuvent tenir tête à leur maître, qui maîtrisent l’art du langage (pensez à la tirade de God-dam dans Le mariage de Figaro), une même philosophie du rire à savoir qu’il est préférable de rire des événements graves pour se dispenser d’en pleurer (dans le Barbier de Séville) , réflexion sur les classes sociales, rivalité amoureuse -Figaro/Le Comte/Suzanne ; Jacques/Le maître/Denise (à nouveau dans Le mariage de Figaro). A noter que La Mère coupable, dernier volet de la trilogie de Beaumarchais est un drame bourgeois.
7- La réflexion sur le théâtre
Le roman peut apparaître comme un laboratoire d’expérimentation permettant à Diderot de mettre en avant sa conception du théâtre mais pas seulement. En effet, dans l’épisode de Mme de la Pommeraye, à l’issue de l’histoire, le maître commente la manière dont l’hôtesse a présenté Mlle d’Aisnon afin d’appuyer sa théorie selon laquelle cette dernière n’était pas si honnête. Il évoque à ce moment des théoriciens du théâtre comme Aristote mais surtout il montre à quel point la présentation des caractères compte pour rendre crédible une histoire. En ce sens, il rejoint Beaumarchais qui dans son Essai sur le genre dramatique sérieux critique la tragédie par le choix de l’époque et le type de personnages, impropres à susciter une quelconque identification chez le spectateur.
La théâtralité est donc bien présente dans Jacques le Fataliste. D’ailleurs, pour s’en convaincre, il suffit de voir que ce “roman” a été adapté à la scène. Aussi, pour compléter cette étude, je vous invite à consulter cet autre site qui développe les théories de Diderot sur le théâtre: Jacques le fataliste


Compteur
15 octobre 2007 Ã 5:48
merci beaucoup des renseignements fournis surtout en ce qui concerne le programme de littérature. Je suis en term. littéraire et votre site m’aide beaucoup dans mes recherches et mon travail d’analyse.