le “registre” épidictique?
Publié le 13 janvier 2008 par emmanuelle dans EAF - 1ères, Le dico de françaisDans la rhétorique, nous pouvons distinguer plusieurs exercices qui font souvent le bonheur des concepteurs des écritures d’invention.
Ici ne nous retiendrons que deux aspects: le judiciaire et l’épidictique.
Le judiciaire, comme son nom l’indique, fait référence à des situations de justice et se divise en deux exercices opposés: le plaidoyer et le réquisitoire.
Le plaidoyer consiste à prendre la défense d’une personne en justifiant son comportement par exemple. Au contraire, le réquisitoire va avoir pour but d’expliquer les objets de la condamnation.
L’épidictique, dont le nom vient du verbe grec “deiknumi” signifiant montrer, se divise aussi en deux parties opposées qui sont l’éloge et le blâme.
Un éloge (qui est un nom masculin!) revient à souligner les qualités physiques et morales d’une personne ou bien l’excellence d’un comportement. Le blâme, quant à lui, va s’attacher aux défauts d’une personne ou d’un comportement.
Peut-on parler de “registre” épidictique ou bien s’agit-il d’un genre? Dans certains manuels, vous trouverez ce terme classé dans la rubrique “registre” ce qui, en certaines circonstances, peut s’avérer juste. Cependant, on peut remarquer que l’épidictique est souvent combiné avec un autre registre (le lyrique ou l’épique pour l’éloge, le polémique pour le blâme par exemple). Dans ce cas, il est plutôt légitime d’y voir un genre.
A noter, enfin, que certains passages de la littérature peuvent relever de plusieurs genres ou registre. Prenons l’exemple de la lettre écrite par Mme de Rênal. Puisqu’il s’agit d’une lettre, on peut parler de genre épistolaire. Seulement, l’intention étant de prendre la défense de Julien Sorel, il est aussi juste de parler de plaidoyer. Aussi, l’essentiel est-il de toujours justifier avec clarté ses propos.
Malgré toutes les promesses de prudence faites au directeur de sa conscience et à son mari, à peine arrivée à Besançon elle écrivit de sa main à chacun des trente-six jurés:
« Je ne paraîtrai point le jour du jugement, monsieur, parce que ma présence pourrait jeter de la défaveur sur la cause de M. Sorel. Je ne désire qu’une chose au monde et avec passion, c’est qu’il soit sauvé. N’en doutez point, l’affreuse idée qu’à cause de moi un innocent a été conduit à la mort empoisonnerait le reste de ma vie et sans doute l’abrégerait. Comment pourriez-vous le condamner à mort, tandis que moi je vis? Non, sans doute, la société n’a point le droit d’arracher la vie, et surtout à un être tel que Julien Sorel. Tout le monde, à Verrières, lui a connu des moments d’égarement. Ce pauvre jeune homme a des ennemis puissants; mais, même parmi ses ennemis (et combien n’en a-t-il pas!) quel est celui qui met en doute ses admirables talents et sa science profonde? Ce n’est pas un sujet ordinaire que vous allez juger, monsieur. Durant près de dix-huit mois nous l’avons tous connu pieux, sage, appliqué; mais, deux ou trois fois par an, il était saisi par des accès de mélancolie qui allaient jusqu’à l’égarement. Toute la ville de Verrières, tous nos voisins de Vergy où nous passons la belle saison, ma famille entière, M. le sous-préfet, lui-même, rendront justice à sa piété exemplaire; il sait par coeur toute la sainte Bible. Un impie se fût-il appliqué pendant des années à apprendre le livre saint? Mes fils auront l’honneur de vous présenter cette lettre: ce sont des enfants. Daignez les interroger, monsieur, ils vous donneront sur ce pauvre jeune homme tous les détails qui seraient encore nécessaires pour vous convaincre de la barbarie qu’il y aurait à le condamner. Bien loin de me venger, vous me donneriez la mort.
« Qu’est-ce que ses ennemis pourront opposer à ce fait? La blessure qui a été le résultat d’un de ces moments de folie que mes enfants eux-mêmes remarquaient chez leur précepteur, est tellement peu dangereuse, qu’après moins de deux mois elle m’a permis de venir en poste de Verrières à Besançon. Si j’apprends, monsieur, que vous hésitiez le moins du monde à soustraire à la barbarie des lois un être si peu coupable, je sortirai de mon lit, où me retiennent uniquement les ordres de mon mari, et j’irai me jeter à vos pieds.
« Déclarez, monsieur, que la préméditation n’est pas constante, et vous n’aurez pas à vous reprocher le sang d’un innocent », etc., etc.
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