Il y a quelques années, ce livre était au programme des terminales dans l’objet d’étude « littérature et image ». De fait, il nous fallait étudier en parallèle le film du même nom de Welles.
Maintenant, je pense qu’il s’agit là d’un classique que tout lycéen se doit de découvrir pour la simple raison qu’il touche à des problèmes de société intéressants, tout en les déclinant sur le mode de l’absurde. Par conséquent, il permet de voir aussi comment le roman a évolué dans sa forme en ne visant plus à donner une représentation réaliste du monde.
L’article ci-dessous, porte sur la culpabilité de K, le personnage principal. J’espère qu’il vous donnera envie de découvrir ce livre déconcertant à première vue.
Les questions que se pose tout lecteur et tout spectateur du Procès sont « De quoi K. est-il coupable ? » et « K est-il coupable ? » L’arrestation du personnage ne repose sur aucun délit précis quelque soit l’œuvre (celle de Kafka comme celle de Welles) et elle restera informulée. Alors que dans le roman, K clame son innocence dès son arrestation, le personnage de Welles bien que se prétendant innocent semble embarrassé par un sentiment sinon de culpabilité du moins de responsabilité. L’arrestation de K met en relief plusieurs attitudes révélatrices d’une certaine forme de culpabilité.
I. Une innocence d’apparence.
La notion de culpabilité est d’abord niée par J.K. Arrêté sans mandat d’arrêt, le tribunal ne fournit pas de chef d’accusation. Il n’y a pas de mobile, pas de délit : on le prend pour un autre (« Vous êtes peintre en bâtiment ? » ). Il est arrêté mais laissé en liberté, J.K non seulement ne comprend pas ce qui lui arrive mais est conforté dans son innocence ; il se croit victime d’une erreur, il est un » condamné innocent ». De même dans le film, même s’il identifie l’inspecteur comme tel, il ne songe pas qu’on vienne l’arrêter d’autant plus que les premières questions portent sur Mlle Bürstner ou Mme Grubach. Son malaise cependant face au représentant de l’ordre laisse à penser qu’il n’est pas tranquille. Il ne peut rester en place, sans cesse il bouge pour ranger son pantalon, prendre sa chemise, ses chaussures…
Pourtant, il admet devant son oncle qu’« il ne s’agit pas d’un procès devant la justice ordinaire. ». Aussi, progressivement, J.K va-t-il davantage chercher à prouver sa culpabilité plutôt que son innocence. Cette question de sa culpabilité s’impose à lui au moment même de son arrestation, « Je suis accusé sans même pouvoir arriver à trouver la moindre faute qu’on puisse me reprocher », question qu’il rejette dans un premier temps et qu’il détourne puisqu’il considère que le plus important est de savoir « par qui [il est] arrêté ». En décidant de prendre en charge son procès, en refusant l’aide de son avocat, c’est reconnaître que lui seul est capable de comprendre et de trouver de quoi il est coupable. Il cherche effectivement d’abord à « éliminer a priori toute idée de culpabilité ». Pour cela il est confronté au système judiciaire. Ignorant la loi, il est alors amené à « songer uniquement à son intérêt », « Envoyer une requête immédiatement », « harceler chaque jour les employés ». Certaines de ces activités semblent innocentes mais d’autres le sont beaucoup moins et l’amènent à la « faute ». Cette démarche exige de lui une certaine introspection dont nous ignorons pratiquement tout où, obsédé par son arrestation, il cherche à prouver son innocence et en oublie ainsi son travail à la banque.
Certes, J.K ne trouve pas l’origine de sa culpabilité ou du moins la faute n’est jamais explicitement donnée. Pourtant, c’est sans aucune réticence qu’il accepte de suivre ses bourreaux, bien plus, il les attendait. Il accepte donc un verdict qui ne lui a jamais été signifié, comme s’il était évident. On peut donc penser qu’il se reconnaît coupable.
II. Une culpabilité « sexuelle » :
Même Joseph K. a une attitude pour le moins ambiguë avec les femmes dans le roman, Welles a mis l’accent sur la culpabilité sexuelle. L’image révèle lors de la scène de l’arrestation de manière fugace un nu au dessus de sa tête. Le directeur de la banque laisse entendre que K est un coureur de jupons, il le surprend dans le film avec un paquet contenant un gâteau pour Mlle Bürstner, il laisse entendre qu’Irmie, la jeune cousine, pourrait être une bien jeune conquête d’un homme qu’il faut dès lors « surveiller ». Les rapports même qu’il entretient avec Mlle Bürstner sont pour le moins trouble. Le roman est moins orienté dans ce sens, même si l’on retrouve des idées semblables. K se laisse aller à des pensées presque obscènes en imaginant les relations entre la femme de l’huissier et l’étudiant. De même, il marque une franche hostilité à l’égard du capitaine Lanz, homme courtois qui fait le baise-main, alors que K. baise plutôt la gorge de Mlle Bürstner. Il n’hésite pas à passer d’une femme à l’autre, ne cherchant à satisfaire que des appétits sexuels.
Le personnage réifie les femmes qui deviennent soit objet sexuel soit adjuvant pour son procès et c’est bien cela que lui reproche l’aumônier des prisons dans la cathédrale.
III. Une culpabilité sociale et familiale
K. est un personnage qui est loin d’être vraiment sympathique, il éprouve un sentiment de supériorité qui fait de lui un tyran dans son univers professionnel. Il est carriériste et s’oppose ainsi au directeur adjoint. Il méprise les employés de la banque qui, selon lui, ne mérite pas le titre de collègue. Dans le film, le carriérisme n’est visible que lors de la discussion qu’il entretient avec le directeur, ou lorsqu’il refuse catégoriquement de recevoir sa cousine ou encore quand il accepte à peine de parler avec son oncle.
J.K est coupable à l’égard des inspecteurs. Lorsque J.K se rend au tribunal pour la première fois, il expose au juge la vénalité et la malhonnêteté des inspecteurs venus l’arrêter : aussi, les deux inspecteurs sont-ils punis et châtiés par un bourreau. Témoin de cette scène, puisqu’elle a lieu dans un débarras de la banque, J.K regrette de les avoir dénoncés, précise les véritables raisons de son comportement. A travers les deux inspecteurs, ce sont les agissements de l’administration judiciaire qu’il voulait dénoncer et Franz et Willem ne sont que des victimes des ces méthodes : Dès lors, il essaie de se racheter en tentant de soudoyer, en vain, le bourreau pour qu’il mette fin à leurs supplices, il se sent mal à l’aise mais pour autant il ne se considère coupable. Il fait preuve cependant de lâcheté car, il ne s’interpose pas vraiment pour empêcher le châtiment et veut à tout prix garder cela caché. Il ment prétendant que les cris sont ceux d’un chien. Reconnaît-il malgré tout, intérieurement, une certaine culpabilité mais refuserait-il de le reconnaître publiquement ? A-t-il honte d’être à l’origine du châtiment et de ne pouvoir l’empêcher ? Employés subalternes, Franz et Willem sont comme J.K condamnés à subir la violence arbitraire de ceux qui s’arrogent le droit de les juger. On retrouve cette même lâcheté, lorsque chez son avocat, il se limite à observer l’humiliation subie par Block chez son avocat. Il demeure sans réaction face à des hommes que l’on traite comme des chiens. K. sera puni en mourant comme un chien.
Il fait preuve d’une certaine inconséquence. A plusieurs reprises, K. montre son incapacité à assumer ses responsabilités. A plusieurs reprises, son attitude relève du renoncement. Il nie la validité de son procès, il oublie le procès pour rejoindre Léni, il congédie l’avocat sans avoir envisagé d’autres recours…
K. est coupable envers sa famille qu’il néglige, il fait preuve d’une certaine indifférence. Son oncle lui reproche de pas s’occuper de sa cousine : « Tu ne la vois jamais » et J.K se sent d’autant plus coupable d’avoir oublié la date d’anniversaire de sa cousine que dans une lettre à son père elle affirme qu’il est très gentil avec elle et qu’il lui a envoyé des chocolats. Très touché, il décide de se racheter et de lui faire parvenir régulièrement des places de théâtre. Cette indifférence frappe tout son entourage. Ainsi, progressivement, tous les personnages qui l’entourent disparaissent car ils ne peuvent l’aider, ils ne sont donc pas dignes d’intérêt.
K. est à la fois associal et rouage de cette société. Welles présente K. souvent seul dans d’immenses espaces vides, ou en constant décalage par rapport aux autres comme le fait K quand il souligne que son personnage ne comprend plus l’italien que par bribes. Pour O. Welles, cependant « K n’est pas coupable de ce qu’on lui reproche, mais il est coupable tout de même : il appartient à une société coupable, il collabore avec elle. » Pour Welles, comme pour Kundera, la faute revient d’abord à un système, système qui détruit l’homme et a fortiori l’homme qui refuse de se soumettre. Cette thématique d’un système totalitaire et destructeur est présent dans le roman comme dans le film. Dans le roman, l’arrestation de K préfigure des scènes qui ne seront que trop courantes dans les sociétés totalitaires du XXe. Tous les personnages appartiennent à la justice et le réquisitoire de K s’apparente à une réunion politique dans laquelle les rôles sont distribués à l’avance. Les insignes permettent d’en distinguer les membres. Comme dans toute société disciplinaire, la justice n’est nulle part et partout. Cette puissance obscure est incarnée par l’écrasement permanent des personnages, et représentée à l’écran par les innombrables scènes filmées en plongée qui écrasent les personnages, par les décors démesurés qui font paraître les êtres infimes et impuissants. Les différents personnages sont tous difformes, mal foutus, dépravés, et au service d’un ordre qui les dépasse et que nul ne remet en question, pas plus K que les autres, K qui referme la porte du cagibi après avoir proposé de l’argent, qui rejette violemment sa cousine, qui cesse toute activité et rejoint le troupeau lorsque l’heure a sonné, qui se sert de Block pour avoir des informations mais le méprise… Le personnage se montre très froid quand il traverse la place où se tiennent des hommes et des femmes à demi vêtu. K est coupable donc d’appartenir à une telle société. Tout comme les autres, il a fermé les yeux et ferme les yeux sur certaines choses
IV. Une culpabilité métaphysique.
La présence de la parabole de la loi dans les deux œuvres conduit à un sens symbolique. L’homme est condamné à la culpabilité, chacun est confronté à un gardien et une porte. K est condamné pour avoir manqué de spiritualité comme cela est indiqué dans la scène de la cathédrale. En l’absence de toute information claire sur la culpabilité de J.K, on ne peut que faire des suppositions. La parabole de la porte de la loi peut toutefois nous aider à comprendre. En effet une lecture allégorique s’impose comme la représentation de la condition humaine. Comme l’homme de la campagne, J.K est condamné pour n’avoir pas osé franchir la porte. Au delà de tout contexte religieux, la prêtre parle davantage en qualité de représentant de la justice qu’en celle de représentant de l’église, d’autant qu’il n’y a aucune référence à Dieu; cette porte ouvre sur le salut, la liberté, la vie, aussi bien que sur la mort. Elle représente l’impossibilité pour l’homme d’accéder, au sens de sa vie, à la vérité, à sa vérité. Le gardien de la porte, représente la justice : il est aussi vénal qu’elle et aussi mystérieux et aussi secret qu’elle quand il dit enfin » Personne que toi n’avait le droit d’entrer ici, car cette entrée n’était faite que pour toi. »Les mécanismes de la justice, loin d’être une aide pour J.K sont autant d’obstacles qu’il ne parvient pas à franchir. Comme l’homme de la campagne il est condamné à attendre le verdict sans appel de juges qu’il ne voit jamais. Comme l’homme de la campagne il n’aura été confronté qu’à des officiers subalternes, mais suffisamment puissants pour lui imposer leur pouvoir car ils représentent une loi, inaccessible et incompréhensible mais qui justifie que J.K meure. La mort de J.K illustre l’impossibilité, ou l’incapacité, même s’il a essayé d’être plus actif que l’homme de la campagne qui lui se contente d’attendre passivement, d’imposer sa propre loi. Il meurt « comme un chien », déshumanisé à l’extrême, contraint d’accepter son sort sans même espérer la moindre dignité.
Cette culpabilité est aussi une culpabilité existentielle, K se sent coupable d’abord de ne pas avoir d’existence propre, il cherche ses papiers pour justifier son existence. Ses papiers sont dédaignés par les gardiens. K est aussi coupable d’exister, d’être, il est accusé parce qu’il est J. K et J. K. est accusé parce qu’il est.
La culpabilité de K fonctionne sur différents plans : elle relève de sa propre personne, de ses relations avec autrui, mais aussi de sa nature d’être humain. Il est coupable tout comme la justice est vénale et ridicule. On est face à une société malade et coupable qui ne peut que broyer l’individu.