Les Justes de Camus

Dans les catégories « théâtre » et « argumentation », je vous conseille vivement la lecture de la pièce intitulée Les Justes d’Albert Camus.

De fait, cette pièce, facile d’accès, permet de nourrir une réflexion sur la légitimité du terrorisme et ses limites; les idées que l’on défend méritent-elles l’acceptation d’actes atroces voire même injustes? Peut-on tuer un seul être innocent sous prétexte d’en sauver plusieurs? Le règlement des conflits et des problèmes passe-t-il par l’élimination des individus qui semblent en être la source?

C’est le refus de lancer une bombe sur la calèche transportant le grand-duc, lequel est accompagné de ses deux neveux, qui déclenche cette discussion et remet ainsi en cause notre propre lecture de la pièce. Effectivement, au début, on serait tenté de comprendre les motivations du groupe qui lutte contre l’oppression, qui aspire à un monde meilleur et juste pour tous. Mais après, il est bien difficile de prendre position et on en conclut bien vite qu’il n’existe pas de solutions simples à des problèmes compliqués, que la mort, acte de destruction, est incompatible avec un idéal qui, lui, aurait pour objectif de construire un avenir, que l’on ne peut négliger les effets immédiats pour n’envisager qu’un avenir incertain…

A mon avis, on sort de cette lecture avec beaucoup plus de questions que de réponses mais c’est justement ce qui fait grandir intellectuellement l’individu car il est amené à réfléchir constamment aux décisions qu’il pourrait prendre; la simplicité n’est pas de ce monde et penser le contraire, n’est-ce pas tout simplement continuer à croire aux contes de fées?

Bonne lecture…

Du Bellay: étude linéaire de « Nouveau venu… »

Voici une lecture faite avec mes élèves de première dans le cadre de l’objet d’étude « Poésie » pour lequel j’ai retenu le thème de la fuite du temps. Vous pouvez vous en servir pour vous entraîner en voyant ce que vous êtes en mesure de dire sur le texte et en lisant l’étude qui suit après coup.

Joachim du Bellay (1522-1560), Les Antiquités de Rome, 1558

Nouveau venu, qui cherches Rome en Rome
Et rien de Rome en Rome n’aperçois,
Ces vieux palais, ces vieux arcs que tu vois,
Et ces vieux murs, c’est ce que Rome on nomme.

Vois quel orgueil, quelle ruine et comme
Celle qui mit le monde sous ses lois,
Pour dompter tout, se dompta quelquefois,
Et devint proie au temps, qui tout consomme.

Rome de Rome est le seul monument,
Et Rome Rome a vaincu seulement.
Le Tibre seul, qui vers la mer s’enfuit,

Reste de Rome. Ô mondaine inconstance !
Ce qui est ferme est par le temps détruit,
Et ce qui fuit au temps fait résistance.

Dans ce sonnet (2 quatrains, 2 tercets, écrit en décasyllabes, rimes embrassées puis plates et croisées), opposition entre ce qui était et ce qui est après l’action du temps ; deux entités pour un même nom : la Rome originelle et celle marquée par le temps.

1er mouvement = les deux visages de Rome

Répétition du nom Rome 5 fois dans 1er quatrain et expression « Rome en Rome »v1 et v2 qui met en évidence la double entité :

- la Rome antique, quête du voyageur (cf. verbe « cherches ») et du poète en particulier. Seulement, emploi de la tournure impersonnelle « Nouveau venu » généralise le propos et montre que ce que le poète découvre est vérifiable par quiconque vient à Rome.

- La Rome du XVIème siècle, présentée aux vers 3 et 4, marquée par le temps qui transforme les choses : cf. champ lexical des monuments accompagné de l’adj. « vieux ».

Seuls points communs : un même nom conservé à travers le temps « ce que Rome on nomme » et les bâtiments « palais », « arcs », « murs » mais ce fond commun est réduit au « rien » v. 2 d’où échec dans la recherche. A noter, la succession des groupes nominaux qui fait déjà apparaître la déchéance (palais = édifice grandiose pour arriver aux « murs » qui symbolisent la ruine)

Autre système d’opposition qui souligne l’échec : la quête, active, devient simple constat visuel « aperçois » et « vois » en fin de vers, marqué par la passivité et donc l’impuissance.

2ème mouvement = la grandeur et la décadence

Dans ce quatrain, mise en évidence de l’opposition entre le passé et le présent.

v.5 : parallélisme antithétique opposant l’ « orgueil », rappel d’un passé glorieux et la « ruine », symbole d’un présent décadent – opposition paroxysmique

Tout le quatrain est construit là-dessus + opposition au niveau des temps.

- passé glorieux, souligné par la toute puissance : v.6, personnification, verbe à l’actif « mit », sentiment de domination absolue « le monde » et « sous ses lois » + déictique en début de vers « Celle » qui la met en valeur ; v. 7, expression du but « pour » qui souligne toujours l’action, la domination par l’emploi du verbe « dompter » et caractère d’absolu par l’emploi du pronom indéfini « tout ».

- présent décadent : « ruine » placé avant la coupe d’où sa mise en valeur (la chute est d’autant plus rude que c’est celle d’une grande civilisation) ; chiasme v. 7 qui marque la chute avec passage de l’actif à la forme pronominale (actif intransitif) + adverbe de temps « quelquefois » = faible fréquence, derniers sursauts avant la mort, pour arriver à un état de passivité au v.8 « devint proie » (à noter métaphore de la bête qui fait perdre de sa grandeur à la ville). Perte de pouvoir au profit du « temps » qui devient sujet « qui » et est caractérisé par son pouvoir absolu « tout » et destructeur « consomme » / consume en référence à l’incendie de R

dernier mouvement = action du temps et bilan

Les 4 premiers vers des deux tercets servent à démontrer la thèse de l’auteur développée dans les deux derniers vers.

v. 9 et 10 : parallélisme entre les deux vers et écho avec ce qui précède, insiste sur le pouvoir destructeur du temps.

v.9 : la Rome du XVIème n’est que l’ombre de son illustre ancêtre – association de « seul » à « monument » qui affaiblit le nom.

v.10 : disparition d’un empire – l’action a été l’autodestruction – les conquêtes romaines n’ont abouti à rien, perte d’un passé historique avec « seulement » mis en valeur en fin de vers ce qui minimise l’action « vaincu » écho avec « veni, vidi, vici »

v.11 et 12 : ce qui reste du passé historique = le Tibre donc un fleuve toujours en mouvement. Cf. présent « s’enfuit » et « reste » + enjambement et écho avec la métaphore de l’eau d’où seul moyen d’échapper au temps est d’être toujours en mouvement.

Idée d’infini avec CCL « vers la mer » et mobilité qui s’opposent au vers 12 « reste » ainsi que « Rome » à la césure comme pour marquer l’arrêt.

Exclamative du vers 12 : constatation résignée et amertume.

v.13 et 14 : parallélisme pour résumé, bilan.

v.13 : écho avec vers 9 et 10 et répond à la conclusion du vers 8 « proie au temps » = « le temps détruit » + développement en une sorte de sentence généralisante (imprécision de « ce qui » et verbe au présent ») = la fermeté n’offre aucune résistance au temps

v.14 : écho avec le vers 11 « s’enfuit » = « fuit » et à nouveau effet de sentence avec utilisation du présent ; chute, conclusion du sonnet = la seule réponse à l’action du temps « résistance », le seul moyen d’appartenir à l’éternité est le mouvement.

Le commentaire organisé: correction de l’exercice sur Ronsard

Afin d’éviter une éventuelle frustration, je vous donne une proposition de corrigé pour le tableau proposant l’analyse du poème de Ronsard: « Quand vous serez bien vieille… »

L’objectif était de trouver un plan de commentaire:

citation

procédés

interprétation

« Quand vous serez »

Proposition subordonnée de temps, verbe au futur, pronom personnel de 2ème pers.

Introduit le tableau, avenir de la destinatrice

« bien vieille »

Adverbe d’intensité accompagnant l’adj.

Insistance sur l’âge, pesanteur

« au soir »

CC Temps

Réalisme mais aussi image de la fin de la vie = poncif de la littérature qui associe la journée, les saisons et la vie

« à la chandelle »

CC Manière

Réalisme + même poncif de la fin de journée

« assise auprès du feu »

Participe passé et CC de lieu

Fatigue, défaillance physique (besoin de bien s’éclairer pour voir)

« dévidant et filant »

Participes présents, rythme régulier

Occupations calmes et monotones, décomposition des actions d’où lenteur.

« direz »

Verbe au futur de l’indicatif

Autre activité d’Hélène

« chantant mes vers »

Participe présent, adj. possessif

Rôle du poète, célébration

« en vous émerveillant »

gérondif

Extase, charme ; orgueil

« Ronsard »

Nom du poète, discours direct

Signature, vit dans les mémoires, célébration du poète lui-même

« me célébrait »

Pronom personnel objet, verbe à l’imparfait

Inversion des condition, nostalgie du passé

« du temps que j’étais belle »

Subordonnée de temps, imparfait

Perte de la beauté, action du temps

« Lors vous n’aurez servante oyant telle nouvelle »

Proposition principale, négative

Tableau du futur, Expression de la solitude

« Déjà »

Adverbe de temps

Précipitation du temps

« sous le labeur à demi sommeillant »

Cause et manière

Idée de peine et de fatigue

« au bruit de Ronsard »

Expression de la cause, nom du poète

Célébration du poète et de sa poésie

« qui […] ne s’aille réveillant »

Participe présent, antithèse avec « sommeillant »

Poète qui rend actif

« bénissant votre nom »

Participe présent, lexique religieux

Rôle du poète

« de louange immortelle »

CC de moyen, lexique religieux

Moyen de qualifier la poésie et d’encenser son rôle.

« Je serai sous la terre »

1ère pers du sg, euphémisme, futur

Ronsard envisage son avenir après la mort

« et fantôme sans os »

Champ lexical de la mort

Pas de disparition totale, absence de souffrance physique

« par les ombres myrteux »

CC de lieu, lexique appartenant à la tradition latine

Cadre idyllique

« je prendrai mon repos »

Futur et euphémisme

Sorte d’activité douce et non subie

« vous serez au foyer »

Opposition avec ce qui précède, futur, CC de lieu

Pas de changement d’état d’où monotonie

« une vieille accroupie »

G.N constitué d’un adjectif substantivé

Insiste sur la vieillesse et la fatigue physique

« regrettant »

Participe présent

Expression d’un regret qui dure

«mon amour et votre fier dédain »

C.O.D

Nostalgie à l’égard de l’amour du poète, regret de n’y avoir répondu, accusation pour l’attitude d’Hélène

« Vivez »

impératif

Immédiateté, conseil

« si m’en croyez »

condition

Renforce le rôle du poète, celui qui sait

« n’attendez à demain »

Impératif et CC de temps

Conseil qui se fait plus pressant

« dès aujourd’hui »

CC de temps, opposition avec « demain »

Caractère d’urgence

« Cueillez […] les roses de la vie »

Impératif et métaphore

Carpe diem d’Horace, symbole de fragilité et de beauté mais aussi caractère éphémère

Comme je vous le signalais dans l’article précédent, une fois cette étape faite, il convient de focaliser son attention sur la colonne « interprétation » afin d’isoler les idées les plus importantes. De fait, le commentaire n’a pas la prétention de tout dire sur un texte mais a surtout pour visée de montrer en quoi il est intéressant voire original.

Pour le texte de Ronsard, il est assez aisé de voir que les deux personnes présentes dans le texte s’opposent et que ce poème dépasse la simple conversation galante. Du coup, on pourrait proposer un plan du type:

I- Deux destins antagonistes

1- l’aspect physique (souffrance pour Hélène, un corps qui n’est plus sous l’emprise du temps pour Ronsard)

2- l’aspect moral (solitude, regret, ennui chez Hélène; idée de bonheur, de plénitude et de repos pour Ronsard)

II- Le rôle de la poésie et du poète

1- la célébration de la femme aimée (aspect lyrique du poème, centré sur la personne d’Hélène)

2- la philosophie du « carpe diem » (aspect didactique du poème avec un enseignement universel)

Certains pourront s’étonner d’un plan en seulement deux parties (et il est possible d’organiser autrement les axes de façon à faire trois parties, en dissociant par exemple l’étude du destin d’Hélène et celui de Ronsard). Cependant, dans un commentaire, l’objectif est bien d’organiser les idées et d’éviter de se répéter. C’est pourquoi, il ne faut avoir aucune réserve quant à un plan en seulement deux parties, accepté par les correcteurs (c’est surtout le contenu – les idées-  qui déterminera la note finale et non « l’emballage » si le reste est vide)

Virgile, la mort de Laocoon

Laocoon, ductus Neptuno sorte sacerdos,
sollemnis taurum ingentem mactabat ad aras.
Ecce autem gemini a Tenedo tranquilla per alta –
horresco referens — immensis orbibus angues
incumbunt pelago, pariterque ad litora tendunt;
pectora quorum inter fluctus arrecta iubaeque
sanguineae superant undas; pars cetera pontum
pone legit, sinuatque immensa uolumine terga.
Fit sonitus spumante salo; iamque arua tenebant,
ardentisque oculos suffecti sanguine et igni,

sibila lambebant linguis uibrantibus ora.
Diffugimus uisu exsangues: illi agmine certo
Laocoonta petunt; et primum parua duorum
corpora natorum serpens amplexus uterque
implicat, et miseros morsu depascitur artus;
post ipsum auxilio subeuntem ac tela ferentem
corripiunt, spirisque ligant ingentibus; et iam
bis medium amplexi, bis collo squamea circum
terga dati, superant capite et ceruicibus altis.
Ille simul manibus tendit diuellere nodos,
perfusus sanie uittas atroque ueneno,
clamores simul horrendos ad sidera tollit:
quales mugitus, fugit cum saucius aram
taurus, et incertam excussit ceruice securim.

Laocoon, conduit par le sort comme prêtre de Neptune,
Immolait sur les autels sacrés un immense taureau.
Or voici que, de Ténédos, par les profondeurs tranquilles
-je le rapporte avec horreur- deux serpents aux orbes gigantesques recouvrent la haute mer, et se dirigent ensemble vers le rivage ; leur poitrail dressé à travers les flots et leur crête sanguinolente dépassent les ondes ; l’autre partie, en arrière, s’étend sur la haute mer, et leur énorme échine se tord en spirale. Un bruit se fait entendre sur la mer écumante ; et déjà ils gagnaient la côte, et infectés de sang et de feu quant à leurs yeux ardents (leurs yeux ardents infectés…),
ils léchaient leur gueule sifflante avec leur langue qui vibrait. A cette vue, nous fuyons de toutes parts, exsangues : ceux-ci, en une colonne assurée, se dirigent sur Laocoon ; et d’abord l’un et l’autre serpent enlaçant les petits corps des deux enfants, les enserrent, et dévorent leurs pauvres membres en les mordant ; ensuite ils se saisissent de « Laocoon » lui même qui leur (les enfants) venait en aide et brandissait ses traits, et ils l’entravent de leurs immenses spirales ; et déjà, par deux fois, ayant entouré le milieu de son corps, par deux fois ayant enroulé autour de son cou leur échine écailleuse, ils se dressaient au-dessus de sa tête avec leur nuque surélevée. Lui, en même temps, cherche à défaire leurs nœuds avec ses mains, imbibé quant à ses bandelettes (les bandelettes imbibées) de bave et de noir venin, en même temps il pousse des cris horribles vers les cieux : « son cri est » tel un mugissement, lorsque le taureau blessé fuit l’autel et secoue de sa nuque la hache mal assurée.

Les parents dans les contes de Perrault

Voici un rapide billet pour répondre à une demande concernant les parents chez Perrault.

Dans la mesure où je n’enseigne plus en terminale cette année (non par obligation mais par choix), l’étude ne sera probablement pas aussi détaillée que les précédentes. Il n’empêche que je vous livre mes impressions sur le sujet.

Lorsque l’on regarde tous les contes, on s’aperçoit que l’image des parents n’est guère florissante. Par là, ils constituent bien souvent une épreuve ou sont, du moins, à l’origine des épreuves imposées aux enfants.

Prenons quelques exemples:

Dans « Peau d’âne », les parents se résument à la seule présence du père puisque la maman meurt au début du conte. Bien que faisant tout pour s’attirer les bonnes grâces de sa fille, cela est purement intéressé puisqu’il a des désirs incestueux pour elle. Quant à sa jeunesse, on ne sait pas grand chose mais on peut penser que le père a surtout vu dans sa fille une image de sa propre femme. Vers la fin du conte, il vient au mariage mais son attitude reste cependant ambiguë.

Pour ce qui est de la Belle au bois dormant, on pourrait penser que ses parents sont exemplaires puisqu’ils organisent une grande réception pour elle afin qu’elle soit gâtée par le sort. Seulement, c’est bien leur négligence qui va condamner la jeune fille.

Chez Cendrillon, le père est absent et par conséquent, non seulement il ne participe pas à l’éducation de sa fille mais il n’est pas en mesure non plus de la défendre face à sa belle-mère.

Le petit chaperon rouge pâtit ausii d’une négligence de sa mère qui n’a pas su l’éduquer convenablement en la mettant en garde contre les loups et en ne lui inculquant pas des valeurs comme la prudence.

Riquet à la Houppe ne semble guère plus gâté, désolée qu’est sa mère de sa laideur. C’est à peine s’il elle est reconnaissante envers la fée qui le dote d’une grande intelligence. Il en va d’ailleurs de même pour les jeunes filles.

On pourrait trouver d’autres exemples (La mère dans « Barbe bleue » qui se satisfait du mariage dans la mesure où le gendre est riche, les parents du petit poucet qui abandonnent malgré toute circonstance atténuante leurs enfants, l’ogresse dans le même conte qui semble accepter assez aisément le meurtre de ses filles).

Du coup, les images positives des parents sont assez rares: la belle au bois dormant devient une bonne mère, Grisélidis est parfaite…

Pour résumer, les parents, s’ils sont démissionnaires (pour employer un terme plutôt moderne) sont responsables de la peine de leurs enfants à quelques exceptions près.

On peut donc en conclure que les contes participent autant à l’éducation des enfants que des parents auxquels revient l’obligation de bien élever leurs enfants.

Le commentaire organisé: trouver des axes de lecture

Le commentaire organisé est l’exercice d’écriture qui séduit de plus en plus d’élèves. De fait, l’avantage de ce type d’écriture est de reposer exclusivement sur un texte issu du corpus contrairement à la dissertation ou à l’écriture d’invention.

L’exercice en lui-même n’est pas si difficile que cela mais il nécessite, cependant, une bonne maîtrise des outils d’analyse littéraire, ceci dans le but d’éviter l’écueil majeur: la paraphrase.

Sinon, son caractère rigoureux est une chance pour qui ne sait pas toujours bien organiser ses réflexions.

En fait, la principale difficulté tient au fait de trouver ces fameux axes de lecture. Le tout n’est pas d’être original mais de rendre compte d’une lecture approfondie du texte pour mettre en valeur ce qui en constitue l’intérêt d’un point de vue littéraire et, par conséquent, en justifie son étude.

D’ores et déjà, on peut dire que sa place dans un corpus lui confère du sens. C’est pourquoi la (ou les) question(s) sur le corpus en première partie de l’épreuve peut (peuvent) vous orienter. Seulement ceci ne saurait constituer l’ensemble du devoir. Sinon, quel serait l’ intérêt de vous proposer un second exercice?

Aussi, le seul moyen, à mon sens, pour bien réussir  ce type d’écriture est de procéder, dans un premier temps, à une lecture linéaire avisée dans le but de repérer les procédés d’écriture et de constituer des axes et des sous-axes.

Pour ce faire, rien de tel que l’élaboration d’un tableau. En voici deux ayant le même esprit. A vous de voir lequel vous satisfait le plus.

Citations

Procédés

Interprétation du procédé

 

 

 

Dans la première colonne, vous allez recopier des expressions du texte en prenant soin de bien noter la ligne ou le vers. La seconde colonne va mettre en évidence tous les procédés d’écriture (lexique, figures de style, type de phrase…). Quant à la dernière, elle a pour but de donner un sens au procédé et non pas à la seule citation. En effet, pour éviter la paraphrase, votre analyse ne doit pas commencer par l’expression « ici, l’auteur dit que… »!

L’intérêt de ce premier tableau est qu’il vous permet d’exploiter tout le texte. L’inconvénient est qu’il est parfois difficile d’y repérer certains procédés comme l’antithèse, le parallélisme…qui peuvent s’étendre sur plusieurs phrases. Du coup, il convient de le construire en étant toujours vigilant à ce qui précède.

Le deuxième tableau permet d’éviter ce problème et  d’orienter la recherche des procédés. Son inconvénient est qu’il nécessite parfois de nombreuses lectures du texte alors que le temps vous est compté!

 

citations

procédés

interprétations

Lexique

 

 

 

 

Enonciation

 

 

 

 

Type de phrase

 

 

 

 

Verbes

(temps et mode)

 

 

 

 

Figures de style

 

 

 

 

Si le texte à étudier est un poème, il convient, en outre de repérer tous les procédés spécifiques à ce genre (rythme -rejet, contre-rejet, enjambement…- et sonorités-rimes, allitération…-). A noter tout de même qu’il n’est pas exclu que cette recherche soit aussi intéressante dans un autre genre!

Après ce premier travail, il faut focaliser votre attention sur la colonne « interprétation ». De fait, en fonction des éléments qui reviennent, vous pourrez isoler les idées fortes (constituant les sous-axes) pour ensuite les réunir en axes.

Voici l’exercice que j’ai proposé à mes élèves. A vous de vous entraîner!

Quand vous serez bien vieille, au soir à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz chantant mes vers, en vous émerveillant :
« Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle. »

Lors vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,
Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de Ronsard ne s’aille réveillant,
Bénissant votre nom de louange immortelle.

Je serai sous la terre, et fantôme sans os
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos ;
Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie

Ronsard, Sonnets pour Hélène, 1578, II, 24 

citation

procédés

interprétation

« Quand vous serez »

Proposition subordonnée de temps, verbe au futur, pronom personnel de 2ème pers.

Introduit le tableau, avenir de la destinatrice

« bien vieille »

 

 

 

Insistance sur l’âge, pesanteur

« au soir »

 

Réalisme mais aussi image de la fin de la vie = poncif de la littérature qui associe la journée, les saisons et la vie

« à la chandelle »

CC Manière

 

 

 

« assise auprès du feu »

Participe passé et CC de lieu

Fatigue, défaillance physique (besoin de bien s’éclairer pour voir)

« dévidant et filant »

Participes présents, rythme régulier

 

 

.

« direz »

 

 

Autre activité d’Hélène

« chantant mes vers »

Participe présent, adj. possessif

Rôle du poète, célébration

« en vous émerveillant »

gérondif

 

 

 

« Ronsard »

Nom du poète, discours direct

Signature, vit dans les mémoires, célébration du poète lui-même

« me célébrait »

 

Inversion des condition, nostalgie du passé

« du temps que j’étais belle »

Subordonnée de temps, imparfait

 

 

 

 

« Lors vous n’aurez servante oyant telle nouvelle »

Proposition principale, négative

Tableau du futur, Expression de la solitude

« Déjà »

 

 

Précipitation du temps

« sous le labeur à demi sommeillant »

Cause et manière

 

 

 

« au bruit de Ronsard »

Expression de la cause, nom du poète

Célébration du poète et de sa poésie

« qui […] ne s’aille réveillant »

 

 

 

Poète qui rend actif

« bénissant votre nom »

Participe présent, lexique religieux

 

 

« de louange immortelle »

CC de moyen, lexique religieux

Moyen de qualifier la poésie et d’encenser son rôle.

« Je serai sous la terre »

 

 

 

Ronsard envisage son avenir après la mort

« et fantôme sans os »

Champ lexical de la mort

 

 

 

« par les ombres myrteux »

CC de lieu, lexique appartenant à la tradition latine

 

 

 

« je prendrai mon repos »

 

 

Sorte d’activité douce et non subie

« vous serez au foyer »

Opposition avec ce qui précède, futur, CC de lieu

Pas de changement d’état d’où monotonie

« une vieille accroupie »

G.N constitué d’un adjectif substantivé

 

 

 

« regrettant »

Participe présent

 

 

«mon amour et votre fier dédain »

C.O.D

Nostalgie à l’égard de l’amour du poète, regret de n’y avoir répondu, accusation pour l’attitude d’Hélène

« Vivez »

 

 

Immédiateté, conseil

« si m’en croyez »

condition

 

 

 

« n’attendez à demain »

Impératif et CC de temps

Conseil qui se fait plus pressant

« dès aujourd’hui »

 

 

 

Caractère d’urgence

« Cueillez […] les roses de la vie »

 

 

 

 

Carpe diem d’Horace, symbole de fragilité et de beauté mais aussi caractère éphémère

corpus sur la fuite du temps

Joachim du Bellay (1522-1560)

Les Antiquités de Rome, 1558

Nouveau venu, qui cherches Rome en Rome
Et rien de Rome en Rome n’aperçois,
Ces vieux palais, ces vieux arcs que tu vois,
Et ces vieux murs, c’est ce que Rome on nomme.

Vois quel orgueil, quelle ruine et comme
Celle qui mit le monde sous ses lois,
Pour dompter tout, se dompta quelquefois,
Et devint proie au temps, qui tout consomme.

Rome de Rome est le seul monument,
Et Rome Rome a vaincu seulement.
Le Tibre seul, qui vers la mer s’enfuit,

Reste de Rome. Ô mondaine inconstance !
Ce qui est ferme est par le temps détruit,
Et ce qui fuit au temps fait résistance.

Pierre Corneille (1606-1684)
"Marquise, si mon visage...", 1658
 
Marquise, si mon visage
A quelques traits un peu vieux,
Souvenez-vous qu'à mon âge
Vous ne vaudrez guère mieux.
 
Le temps aux plus belles choses
Se plaît à faire un affront:
Il saura faner vos roses
Comme il a ridé mon front.
 
Le même cours des planètes
Règle nos jours et nos nuits:
On m'a vu ce que vous êtes;
Vous serez ce que je suis.
 
Cependant j'ai quelques charmes
Qui sont assez éclatants
Pour n'avoir pas trop d'alarmes
De ces ravages du temps.
 
Vous en avez qu'on adore;
Mais ceux que vous méprisez
Pourraient bien durer encore
Quand ceux-là seront usés.
 
Ils pourront sauver la gloire
Des yeux qui me semblent doux,
Et dans mille ans faire croire
Ce qu'il me plaira de vous.
 
Chez cette race nouvelle,
Où j'aurai quelque crédit,
Vous ne passerez pour belle
Qu'autant que je l'aurai dit.
 
Pensez-y, belle Marquise;
Quoiqu'un grison fasse effroi,
Il vaut bien qu'on le courtise
Quand il est fait comme moi.

Charles Baudelaire (1821-1867)

Les Fleurs du Mal, 1857, « Spleen et idéal »

LXXXV – « L’Horloge »

Horloge! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit: « Souviens-toi!
Les vibrantes Douleurs dans ton cœur plein d’effroi
Se planteront bientôt comme dans une cible;

Le Plaisir vaporeux fuira vers l’horizon
Ainsi qu’une sylphide au fond de la coulisse;
Chaque instant te dévore un morceau du délice
A chaque homme accordé pour toute sa saison.

Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote: Souviens-toi! – Rapide, avec sa voix
D’insecte, Maintenant dit: Je suis Autrefois,
Et j’ai pompé ta vie avec ma trompe immonde!

Remember! Souviens-toi! prodigue! Esto memor!
(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or!

Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup! c’est la loi.
Le jour décroît; la nuit augmente; souviens-toi!
Le gouffre a toujours soif; la clepsydre se vide.

Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard,
Où l’auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
Où le Repentir même (oh! la dernière auberge!),
Où tout te dira: Meurs, vieux lâche! il est trop tard! »

Guillaume Apollinaire (1880-1918)

Alcools, 1913, « Automne malade »

Automne malade et adoré
Tu mourras quand l’ouragan soufflera dans les roseraies
Quand il aura neigé
Dans les vergers

Pauvre automne
Meurs en blancheur et en richesse
De neige et de fruits mûrs
Au fond du ciel
Des éperviers planent
Sur les nixes nicettes aux cheveux verts et naines
Qui n’ont jamais aimé

Aux lisières lointaines
Les cerfs ont bramé

Et que j’aime ô saison que j’aime tes rumeurs
Les fruits tombant sans qu’on les cueille
Le vent et la forêt qui pleurent
Toutes leurs larmes en automne feuille à feuille
Les feuilles
Qu’on foule
Un train
Qui roule
La vie
S’écoule

Comme pour la préparation du baccalauréat, il n’y a rien de plus efficace que de faire des exercices, je vous propose celui-ci basé sur la poésie.

Comme d’habitude, dans un premier temps, il convient de dresser un tableau permettant de mettre en évidence les caractéristiques de chacun des poèmes. Les catégories les plus pertinentes ici sont:

- l’époque et le mouvement littéraire

- la forme des poèmes

- la situation d’énonciation

- le registre

- le thème

A partir de ce travail de repérage, on peut aisément envisager les questions suivantes:

- Comment les auteurs évoquent-ils le motif de la fuite du temps? (il s’agira de voir ce qui, d’un point de vue thématique, revient ou diffère selon les auteurs)

- Quelle est la visée de chacun des poèmes? (outre le fait d’évoquer la fuite du temps, on pourra s’attacher à l’énonciation afin de mesurer le caractère plus ou moins personnel de chacun des poèmes de même qu’aux registres utilisés)

- En quoi ce corpus souligne-t-il l’évolution formelle du genre poétique? (il conviendra ici de distinguer les formes fixes et le poème en vers libres, de s’attacher au rythme des vers ainsi qu’à l’usage des sonorités)

- En vous basant sur les textes de Corneille et de Baudelaire vous direz en quoi le motif littéraire de la fuite du temps permet d’engager une réflexion sur la condition humaine. (il faudra, pour ce faire, mesurer l’action du temps sur l’homme – décrépitude, mort – et montrer la réaction de ce dernier face à cet état – impuissance, carpe diem, vanité de l’existence…)

Bon entraînement!

Le Procès de Kafka

Il y a quelques années, ce livre était au programme des terminales dans l’objet d’étude « littérature et image ». De fait, il nous fallait étudier en parallèle le film du même nom  de Welles.

Maintenant, je pense qu’il s’agit là d’un classique que tout lycéen se doit de découvrir pour la simple raison qu’il touche à des problèmes de société intéressants, tout en les déclinant sur le mode de l’absurde. Par conséquent, il permet de voir aussi comment le roman a évolué dans sa forme en ne visant plus à donner une représentation réaliste du monde.

L’article ci-dessous, porte sur la culpabilité de K, le personnage principal. J’espère qu’il vous donnera envie de découvrir ce livre déconcertant à première vue.

Les questions que se pose tout lecteur et tout spectateur du Procès sont « De quoi K. est-il coupable ? » et « K est-il coupable ? » L’arrestation du personnage ne repose sur aucun délit précis quelque soit l’œuvre (celle de Kafka comme celle de Welles) et elle restera informulée. Alors que dans le roman, K clame son innocence dès son arrestation, le personnage de Welles bien que se prétendant innocent semble embarrassé par un sentiment sinon de culpabilité du moins de responsabilité. L’arrestation de K met en relief plusieurs attitudes révélatrices d’une certaine forme de culpabilité.

I.                   Une innocence d’apparence. 

La notion de culpabilité est d’abord niée par J.K. Arrêté sans mandat d’arrêt, le tribunal ne fournit pas de chef d’accusation. Il n’y a pas de mobile, pas de délit : on le prend pour un autre (« Vous êtes peintre en bâtiment ? » ). Il est arrêté mais laissé en liberté, J.K non seulement ne comprend pas ce qui lui arrive mais est conforté dans son innocence ; il se croit victime d’une erreur, il est un  » condamné innocent ». De même dans le film, même s’il identifie l’inspecteur comme tel, il ne songe pas qu’on vienne l’arrêter d’autant plus que les premières questions portent sur Mlle Bürstner ou Mme Grubach. Son malaise cependant face au représentant de l’ordre laisse à penser qu’il n’est pas tranquille. Il ne peut rester en place, sans cesse il bouge pour ranger son pantalon, prendre sa chemise, ses chaussures…

Pourtant, il admet devant son oncle qu’« il ne s’agit pas d’un procès devant la justice ordinaire. ». Aussi, progressivement, J.K va-t-il davantage chercher à prouver sa culpabilité plutôt que son innocence. Cette question de sa culpabilité s’impose à lui au moment même de son arrestation, « Je suis accusé sans même pouvoir arriver à trouver la moindre faute qu’on puisse me reprocher », question qu’il rejette dans un premier temps et qu’il détourne puisqu’il considère que le plus important est de savoir « par qui [il est] arrêté ». En décidant de prendre en charge son procès, en refusant l’aide de son avocat, c’est reconnaître que lui seul est capable de comprendre et de trouver de quoi il est coupable. Il cherche effectivement d’abord à « éliminer a priori toute idée de culpabilité ». Pour cela il est confronté au système judiciaire. Ignorant la loi, il est alors amené à « songer uniquement à son intérêt », « Envoyer une requête immédiatement », « harceler chaque jour les employés ». Certaines de ces activités semblent innocentes mais d’autres le sont beaucoup moins et l’amènent à la « faute ». Cette démarche exige de lui une certaine introspection dont nous ignorons pratiquement tout où, obsédé par son arrestation, il cherche à prouver son innocence et en oublie ainsi son travail à la banque.

Certes, J.K ne trouve pas l’origine de sa culpabilité ou du moins la faute n’est jamais explicitement donnée. Pourtant, c’est sans aucune réticence qu’il accepte de suivre ses bourreaux, bien plus, il les attendait. Il accepte donc un verdict qui ne lui a jamais été signifié, comme s’il était évident. On peut donc penser qu’il se reconnaît coupable. 

II.                Une culpabilité « sexuelle » :

Même Joseph K. a une attitude pour le moins ambiguë avec les femmes dans le roman, Welles a mis l’accent sur la culpabilité sexuelle. L’image révèle lors de la scène de l’arrestation de manière fugace un nu au dessus de sa tête. Le directeur de la banque laisse entendre que K est un coureur de jupons, il le surprend dans le film avec un paquet contenant un gâteau pour Mlle Bürstner, il laisse entendre qu’Irmie, la jeune cousine, pourrait être une bien jeune conquête d’un homme qu’il faut dès lors « surveiller ». Les rapports même qu’il entretient avec Mlle Bürstner sont pour le moins trouble. Le roman est moins orienté dans ce sens, même si l’on retrouve des idées semblables. K se laisse aller à des pensées presque obscènes en imaginant les relations entre la femme de l’huissier et l’étudiant. De même, il marque une franche hostilité à l’égard du capitaine Lanz, homme courtois qui fait le baise-main, alors que  K. baise plutôt la gorge de Mlle Bürstner. Il n’hésite pas à passer d’une femme à l’autre, ne cherchant à satisfaire que des appétits sexuels.

Le personnage réifie les femmes qui deviennent soit objet sexuel soit adjuvant pour son procès et c’est bien cela que lui reproche l’aumônier des prisons dans  la cathédrale. 

III.             Une culpabilité sociale et familiale

K. est un personnage qui est loin d’être vraiment sympathique, il éprouve un sentiment de supériorité qui fait de lui un tyran dans son univers professionnel. Il est carriériste et s’oppose ainsi au directeur adjoint. Il méprise les employés de la banque qui, selon lui, ne mérite pas le titre de collègue. Dans le film, le carriérisme n’est visible que lors de la discussion qu’il entretient avec le directeur, ou lorsqu’il refuse catégoriquement de recevoir sa cousine ou encore quand il accepte à peine de parler avec son oncle.

J.K est coupable à l’égard des inspecteurs. Lorsque J.K se rend au tribunal pour la première fois, il expose au juge la vénalité et la malhonnêteté des inspecteurs venus l’arrêter : aussi, les deux inspecteurs sont-ils punis et châtiés par un bourreau. Témoin de cette scène, puisqu’elle a lieu dans un débarras de la banque, J.K regrette de les avoir dénoncés, précise les véritables raisons de son comportement. A travers les deux inspecteurs, ce sont les agissements de l’administration judiciaire qu’il voulait dénoncer et Franz et Willem ne sont que des victimes des ces méthodes : Dès lors, il essaie de se racheter en tentant de soudoyer, en vain, le bourreau pour qu’il mette fin à leurs supplices, il se sent mal à l’aise mais pour autant il ne se considère coupable. Il fait preuve cependant de lâcheté car, il ne s’interpose pas vraiment pour empêcher le châtiment et veut à tout prix garder cela caché. Il ment prétendant que les cris sont ceux d’un chien. Reconnaît-il malgré tout, intérieurement, une certaine culpabilité mais refuserait-il de le reconnaître publiquement ? A-t-il honte d’être à l’origine du châtiment et de ne pouvoir l’empêcher ? Employés subalternes, Franz et Willem sont comme J.K condamnés à subir la violence arbitraire de ceux qui s’arrogent le droit de les juger. On retrouve cette même lâcheté, lorsque chez son avocat, il se limite à observer l’humiliation subie par Block chez son avocat. Il demeure sans réaction face à des hommes que l’on traite comme des chiens. K. sera puni en mourant comme un chien.

Il fait preuve d’une certaine inconséquence. A plusieurs reprises, K. montre son incapacité à assumer ses responsabilités. A plusieurs reprises, son attitude relève du renoncement. Il nie la validité de son procès, il oublie le procès pour rejoindre Léni, il congédie l’avocat sans avoir envisagé d’autres recours…

K. est coupable envers sa famille qu’il néglige, il fait preuve d’une certaine indifférence. Son oncle lui reproche de pas s’occuper de sa cousine : « Tu ne la vois jamais » et J.K se sent d’autant plus coupable d’avoir oublié la date d’anniversaire de  sa cousine que dans une lettre à son père elle affirme qu’il est très gentil avec elle et qu’il lui a envoyé des chocolats. Très touché, il décide de se racheter et de lui faire parvenir régulièrement des places de théâtre. Cette indifférence frappe tout son entourage. Ainsi, progressivement, tous les personnages qui l’entourent disparaissent car ils ne peuvent l’aider, ils ne sont donc pas dignes d’intérêt.

K. est à la fois associal et rouage de cette société. Welles présente K. souvent seul dans d’immenses espaces vides, ou en constant décalage par rapport aux autres comme le fait K quand il souligne que son personnage ne comprend plus l’italien que par bribes. Pour O. Welles, cependant « K n’est pas coupable de ce qu’on lui reproche, mais il est coupable tout de même : il appartient à une société coupable, il collabore avec elle. » Pour Welles, comme pour Kundera, la faute revient d’abord à un système, système qui détruit l’homme et a fortiori l’homme qui refuse de se soumettre. Cette thématique d’un système totalitaire et destructeur est présent dans le roman comme dans le film. Dans le roman, l’arrestation de K préfigure des scènes qui ne seront que trop courantes dans les sociétés totalitaires du XXe. Tous les personnages appartiennent à la justice et le réquisitoire de K s’apparente à une réunion politique dans laquelle les rôles sont distribués à l’avance.  Les insignes permettent d’en distinguer les membres. Comme dans toute société disciplinaire, la justice n’est nulle part et partout. Cette puissance obscure est incarnée par l’écrasement permanent des personnages, et représentée à l’écran par les innombrables scènes filmées en plongée qui écrasent les personnages, par les décors démesurés qui font paraître les êtres infimes et impuissants. Les différents personnages sont tous difformes, mal foutus, dépravés, et au service d’un ordre qui les dépasse et que nul ne remet en question, pas plus K que les autres, K qui referme la porte du cagibi après avoir proposé de l’argent,  qui rejette violemment sa cousine, qui cesse toute activité et rejoint le troupeau lorsque l’heure a sonné, qui se sert de Block pour avoir des informations mais le méprise… Le personnage se montre très froid quand il traverse la place où se tiennent des hommes et des femmes à demi vêtu. K est coupable donc d’appartenir à une telle société. Tout comme les autres, il a fermé les yeux et ferme les yeux sur certaines choses

IV.              Une culpabilité métaphysique.

La présence de la parabole de la loi dans les deux œuvres conduit à un sens symbolique. L’homme est condamné à la culpabilité, chacun est confronté à un gardien et une porte. K est condamné pour avoir manqué de spiritualité comme cela est indiqué dans la scène de la cathédrale. En l’absence de toute information claire sur la culpabilité de J.K, on ne peut que faire des suppositions. La parabole de la porte de la loi peut toutefois nous aider à comprendre. En effet une lecture allégorique s’impose comme la représentation de la condition humaine. Comme l’homme de la campagne, J.K est condamné pour n’avoir pas osé franchir la porte. Au delà de tout contexte religieux, la prêtre parle davantage en qualité de représentant de la justice qu’en celle de représentant de l’église, d’autant qu’il n’y a aucune référence à Dieu; cette porte ouvre sur le salut, la liberté, la vie, aussi bien que sur la mort. Elle représente l’impossibilité pour l’homme d’accéder, au sens de sa vie, à la vérité, à sa vérité. Le gardien de la porte, représente la justice : il est aussi vénal qu’elle et aussi mystérieux et aussi secret qu’elle  quand il dit enfin  » Personne que toi n’avait le droit d’entrer ici, car cette entrée n’était faite que pour toi. »Les mécanismes de la justice, loin d’être une aide pour J.K sont autant d’obstacles qu’il ne parvient pas à franchir. Comme l’homme de la campagne il est condamné à attendre le verdict sans appel de juges qu’il ne voit jamais. Comme l’homme de la campagne il n’aura été confronté qu’à des officiers subalternes, mais suffisamment puissants pour lui imposer leur pouvoir car ils représentent une loi, inaccessible et incompréhensible mais qui justifie que J.K meure.  La mort de J.K illustre l’impossibilité, ou l’incapacité, même s’il a essayé d’être plus actif que l’homme de la campagne qui lui se contente d’attendre passivement, d’imposer sa propre loi. Il meurt « comme un chien », déshumanisé à l’extrême, contraint d’accepter son sort sans même espérer la moindre dignité.

Cette culpabilité est aussi une culpabilité existentielle, K se sent coupable d’abord de ne pas avoir d’existence propre, il cherche ses papiers pour justifier son existence. Ses papiers sont dédaignés par les gardiens. K est aussi coupable d’exister, d’être, il est accusé parce qu’il est J. K et J. K. est accusé parce qu’il est.

La culpabilité de K fonctionne sur différents plans : elle relève de sa propre personne, de ses relations avec autrui, mais aussi de sa nature d’être humain. Il est coupable tout comme la justice est vénale et ridicule. On est face à une société malade et coupable qui ne peut que broyer l’individu.

 

Comment décrire la forme d’un poème

En classe de première, vous abordez un nouvel objet d’étude: la poésie.

Bien sûr, ce n’est pas totallement une nouveauté dans la mesure où vous avez déjà étudié des poèmes mais, ce qui change, c’est que l’on va vous demander des connaissances sur ce genre tant d’un point de vue historique que d’un point de vue formel. Aussi faut-il maîtriser la versification afin de pouvoir identifier les formes poétiques avec précision.

Déjà, nous pouvons classer les poèmes dans trois grandes catégories:

- le poème de forme fixe (sonnet, ballade, rondeau, pantoum…). Comme son nom l’ondique, il adopte une forme canonique, il suit un schéma bien précis.

- le poème en vers libres. Il est écrit en vers mais ces derniers sont en nombre inégal, de longueur variée et présentent des rimes différentes.

- le poème en prose. Il est constitué de paragraphes et non plus de strophes. Il présente une progression qui permet d’en faire un tout cohérent. Le travail poétique se fait surtout sur les sonorités, le rythme et les figures de style.

Maintenant, un petit conseil. Lorsque vous repérez une forme fixe, il vous faut en définir précisément les caractéristiques. Pour ce faire, procédez en entonnoir c’es-à-dire partez des unités maximales, à savoir les strophes pour arriver aux unités minimales que sont les rimes.

Soit le poème suivant:

Pierre Corneille (1606-1684) "Marquise, si mon visage...", 1658
Marquise, si mon visage
A quelques traits un peu vieux,
Souvenez-vous qu'à mon âge
Vous ne vaudrez guère mieux.
 
Le temps aux plus belles choses
Se plaît à faire un affront:
Il saura faner vos roses
Comme il a ridé mon front.
 
Le même cours des planètes
Règle nos jours et nos nuits:
On m'a vu ce que vous êtes;
Vous serez ce que je suis.
 
Cependant j'ai quelques charmes
Qui sont assez éclatants
Pour n'avoir pas trop d'alarmes
De ces ravages du temps.
 
Vous en avez qu'on adore;
Mais ceux que vous méprisez
Pourraient bien durer encore
Quand ceux-là seront usés.
 
Ils pourront sauver la gloire
Des yeux qui me semblent doux,
Et dans mille ans faire croire
Ce qu'il me plaira de vous.
 
Chez cette race nouvelle,
Où j'aurai quelque crédit,
Vous ne passerez pour belle
Qu'autant que je l'aurai dit.
 
Pensez-y, belle Marquise;
Quoiqu'un grison fasse effroi,
Il vaut bien qu'on le courtise

Quand il est fait comme moi.

Il est composé de huit strophes qui sont des quatrains car constituées de quatre vers. Les vers comportent sept syllabes (heptasyllabes). Les rimes sont croisées (ABAB) et alternent entre rimes féminines et rimes masculines. En dernier lieu, on peut définir la quantité de ces rimes: pauvres, suffisantes ou riches.

Cette façon de procéder présente deux avantages. Tout d’abord, en observant les mêmes données dans les poèmes d’un corpus, vous êtes à même de les comparer. Par ailleurs, en décrivant selon un ordre, vous êtes assurés de ne rien oublier.

Pour le rappel concernant la versification, je ne saurais trop vous conseiller ce site, complet et clair:

http://www.ac-reims.fr/datice/lettres/lycee/methodes/versification/vers.htm

« hymne » de Charles Baudelaire

Charles Baudelaire n’est pas seulement le poète de l’angoisse et de l’horreur comme en témoigne ce poème dans lequel il célèbre la femme, véritable divinité.

 

Hymne

 
   
  A la très-chère, à la très-belle
  Qui remplit mon coeur de clarté,
  A l’ange, à l’idole immortelle,
  Salut en l’immortalité!
   
5 Elle se répand dans ma vie
  Comme un air imprégné de sel,
  Et dans mon âme inassouvie
  Verse le goût de l’éternel.
   
  Sachet toujours frais qui parfume
10 L’atmosphère d’un cher réduit,
  Encensoir oublié qui fume
  En secret à travers la nuit,
   
  Comment, amour incorruptible,
  T’exprimer avec vérité?
15 Grain de musc qui gis, invisible,
  Au fond de mon éternité!
   
  A la très-bonne, à la très-belle,
  Qui fait ma joie et ma santé,
  A l’ange, à l’idole immortelle,
20 Salut en l’immortalité!

Le jour du baccalauréat, vous devrez répondre à une question que votre examinateur aura pris soin de rédiger. Pour analyser ce poème, je vous propose donc celle-ci accompagnée d’un plan permettant d’y répondre.

Comment Baudelaire célèbre-t-il la femme ici? 

I- Un éloge comme parodie d’un cantique religieux

1-       Un hymne en l’honneur de la femme

Déf. : poème chanté en l’honneur d’un dieu, d’un héros, d’un haut personnage.

Ici, la femme = être supérieur, déesse à laquelle l’auteur rend un culte.

Baudelaire détourne les termes réservés à la religion chrétienne : (champ lexical et vocabulaire à connotations mélioratives) « l’ange » v3 ; « idole immortelle » v3 ; « immortalité » v4 ; « mon âme » v7 ; « éternel » v8 ; « encensoir » v11 ; « éternité » v16 ; « Salut » v4 et 20

Forte exploitation de ce lexique présent dans chacune des strophes + titre qui fait écho à un autre poème « Hymne à la beauté » ; permet d’associer le féminin, le charnel, au divin.

2-       La musicalité

La célébration passe aussi par le rythme du poème qui permet une certaine élévation

- répétition du premier et du dernier quatrains quasiment à l’identique = sorte de refrain qui encadre le poème, litanie qui traduit la volonté de porter à l’extrême les qualités de l’aimée et de leur conférer un caractère immuable, éternel et ainsi de les arracher à la corruption du temps.

- v1 et 17 : anaphore de « A la très », formule de célébration + rythme régulier (litanie)

- phrases exclamatives qui traduisent l’élévation v4, 16, 20

- enjambements des strophes 2 et 3 : idée de fluidité (d’ailleurs associés à un lexique suggérant cette idée)

II- Un pouvoir évocateur, révélateur de sensations

Cf. série de correspondances dites « horizontales »

Pour définir la femme et ses facultés, Baudelaire va l’approcher d’équivalents imagés d’un idéal esthétique revêtant la forme d’une impression sensible.

2ème quatrain : identification à l’ « air »v6 et à l’eau « verse »v8. Ici, ce sont surtout le goût et le toucher qui sont sollicités. Ceci est renforcé par l’allitération en nasales qui souligne le mouvement suggestif d’un corps féminin ( « se répand » ; « verse » : verbes de mouvement)

La femme apparaît donc comme un élément indispensable à la vie du poète, un élément actif, un ferment.

3ème quatrain : la femme, l’amour qu’elle inspire et dont elle est la figure visible  s’identifient au parfum = sollicitation de l’odorat. Cf. champ lexical « sachet » ; « parfume » ; « encensoir ».

ambiguïté des senteurs « toujours frais » / « cher réduit » qui évoque la sensualité de l’air alourdi de la chambre des amants

érotisme renforcé par l’image de l’encensoir « à travers la nuit » acte charnel ? (penser à d’autres poèmes comme « Correspondances » ou « La mort des amants »

4ème quatrain : encore sensation olfactive « grain de musc »v 15 = odeur profane liée à l’érotisme (provient des glandes abdominales d’un cervidé mâle, parfum des dandys)

 III- Un pouvoir de transcendance

Cf. correspondance dite « verticale »

Dans ce poème, Baudelaire donne une représentation spiritualisée de la chair car, pour lui, l’érotisme est un médium du transcendant.

Conception  que Baudelaire se fait de la réalité : la matière et l’esprit fournissent l’équivalent symbolique des sentiments et des idées.

Conception aussi que la beauté et la femme ont une origine divine.

1er quatrain : association femme-lumière qui illumine le cœur du poète « qui remplit mon cœur de clarté » : elle joue le rôle de Dieu qui apporte vie, compréhension et connaissance par métaphore de la lumière.

La femme devient une figure céleste « ange » ; « idole » voire sacrilège et ne représente plus le péché (/Eve) mais le salut = rôle christique

Elle permet d’accéder à l’immortalité : cf. son rôle aux côtés du poète de muse inspiratrice. Pour Baudelaire, le poète voit dans la réalité ordinaire un aperçu du Ciel.

2ème quatrain : association femme/sel qui rappelle une image empruntée à la Bible et aux Evangiles « Vous êtes le sel de la terre » pour le Christ. Grâce à la femme, accès à l’immortalité. La sensualité est indissociable de la spiritualité : « mon âme inassouvie » ; « goût de l’éternel »

3ème quatrain : le parfum évoque le souvenir, la réminiscence du divin + « encensoir » utilisé pour honorer la nuit, la femme et l’amour.

4ème quatrain : mystère lié au divin d’où question «  Comment[…] / T’exprimer avec vérité » : alliance des contraires, pouvoir absolu (cf. alpha et oméga) : « Grain de musc » / « éternité »

5ème quatrain : « bonne » peut désigner l’esprit de charité de la femme.

« la joie et la santé » du poète : la femme lui insuffle l’énergie nécessaire à la création, elle est le support de l’imagination poétique.

Conclusion:  célébration particulièrement appuyée de la femme aimée et thème assez traditionnel si ce n’est dans le rapprochement entre sensualité et spiritualité = fort caractère blasphématoire car bien différent de l’idée de vierge présente dans la bible.


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