Un personnage noir dans l’œuvre de Chateaubriand

 

         Chateaubriand, rédigeant Les Natchez, y introduit le personnage d’un esclave nègre, Imley. Ce n’est à la vérité qu’un personnage épisodique, mais il figure dans deux scènes fortement colorées. Dans l’une, à Céluta qui s’est réfugié auprès des cabanes des esclaves, Imley raconte sa vie. Soupçonné par son maître de fomenter une révolte, il a été vendu dans une exploitation campagnarde, au bord de Meschacebé. Sur l’autre rive du fleuve habite une esclave dont il est amoureux, Iséphar, et tous les soirs ils se rejoignent dans une île au milieu du fleuve : 

« Je reçois Izépahar au moment où elle sort de l’onde ; je la cache dans mon sein ; je lui sers d’abri et de vêtement ; nos baisers sont plus lents que ceux des brises qui caressent les fleurs de l’aloès au déclin du jour ; deux beaux serpents noirs s’entrelacent moins étroitement : nous sommeillons au bord du fleuve en disputant de paresse avec ses ondes. »

  Leurs plaisirs amoureux s’interrompent parfois pour des conversations où ils rappellent le souvenir de leur patrie, et c’est pour Chateaubriand l’occasion de faire un tableau séduisant, mais un peu fantaisiste, de la vie des peuples africains :

  « Nous parlons de la patrie : nous chantons Niang, Zanhar, et les amours des lions. Je reprends toutes les nuits la parure que tu me vois et que je portais quand j’étais libre sous les bananiers de Madinga.  J’agite la force de ma main dans les airs ; il me semble que je lance encore la sagaie contre le tigre ou que j’enfonce dans la gueule de la panthère mon bras entouré d’une écorce. Ces souvenirs remplissent mes yeux de larmes plus douces que celles du benjoin, ou que la fumée de la pipe chargée d’encens. Alors je crois boire avec Izéphar le lait du coco sous l’arcade de figuiers ; je m’imagine errer avec une gazelle à travers les forêts de girofliers, d’acajou et de sandals. »

Mais c’est à l’amour qu’il revient irrésistiblement, et il termine sa confidence en célébrant la beauté de sa bien-aimée :

  « Que tu es belle, ô mon Izéphar ! tu rends délicieux tout ce qui touche à tes charmes. Je voudrais dévorer les feuilles de ton lit, car ta couche est divine comme le nid des hirondelles africaines, comme ce nid qu’on sert à la table de nos rois et que composent avec des débris de fleurs les aromates les plus précieux. »

  Pour rendre l’ardeur avec laquelle Imley a parlé, Chateaubriand recourt à une expression imagée : « Il baisait l’air en feu autour de lui, et chargeait l’éther brûlant d’aller trouver les lèvres de la femme aimée par sa route impatiente des désirs[1]. »

  Dans un autre épisode, Imley, fait prisonnier par les Français au cours de la guerre entre ceux-ci et les Indiens, est traduit en jugement devant le Conseil de la colonie. Là au lieu de s’humilier et de supplier pour sa vie, il contrefait ses juges, continue ses moqueries au milieu de la torture, danse quand il est condamné au gibet, et pour échapper au supplice, se suicide en avalant sa langue.

  En deux scènes, Chateaubriand a donc esquissé le caractère de l’Africain en réunissant en Imley quelques-uns des traits rapportés par les voyageurs : la passion sincère et brûlante, l’amour de la patrie, le courage. Si le tableau doit un peu trop à l’imagination, il n’en laisse pas moins une impression profonde.


[1] Chateaubriand, Les Natchez, Editions G. Chinard, p.398-399.