En 1781 sous le pseudonyme de Dr Schwartz, prétendu pasteur suisse, Condorcet publia à Neuchâtel des Réflexions sur l’Esclavage des Nègres. L’épître dédicatoire est adressée aux Nègres esclaves et Condorcet y dit : « mes amis, quoique je ne sois pas de la même couleur que vous, je vous ai toujours regardés comme mes frères. La nature vous a formés pour avoir le même esprit, la même raison, les mêmes vertus que les blancs. Je ne parle ici que de ceux d’Europe, car pour les blancs des colonies, je ne vous fais pas l’injure de les comparer avec vous, je sais votre fidélité, votre probité, votre courage ont fait rougir vos maîtres. Si on allait chercher un homme dans les îles de l’Amérique, ce ne serait point parmi  les gens de chair blanche qu’on le trouverait » (pp.3-4). Parmi les affirmations les plus éclatantes figure celle de la supériorité du droit de la personne humaine sur l’avantage de la société : «  l’intérêt de puissance et de richesse d’une nation doit disparaître devant le droit d’un seul homme, autrement il n’y a plus de différence entre une société réglée et une bande de voleurs (p. 18).  Condorcet dit encore que les vices reprochés aux nègres sont le résultat de l’esclavage.  Ces Réflexions de Condorcet suscitèrent immédiatement dans toute l’Europe de vives approbations ainsi que de violentes réactions.

La campagne abolitionniste reçut bientôt une caution retentissante de Necker, rentré dans la vie privée après avoir été une première fois directeur des finances. Il publia en 1784 son ouvrage De l’Administration des Finances de la France. Entre les multiples sujets qu’il y étudie figure le commerce colonial. « Les colonies de la France », dit-il, « contiennent près de cinq cent mille esclaves, et c’est par le nombre des malheureux qu’on y mesure la fortune ». Ce qui est l’occasion de souligner avec amertume les contradictions des jugements humains : « quel funeste coup d’œil ! Quel profond sujet de réflexion ! Ah que nous sommes inconséquents et dans notre morale, et dans nos principes ! Nous prêchons l’humanité et tous les ans nous allons porter des fers à vingt mille habitants de l’Afrique ! Nous traitons alors de barbares et de brigands les Maures qui, au péril de leur vie, viennent attaquer celle des Européens ; et les Européens sans danger, et comme de simples spéculateurs, vont exciter à prix d’argent le trafic des esclaves, et toutes les scènes sanglantes qui en sont les avant coureurs ! »   Il s’indigne de ce qu’ « une petite différence dans les cheveux ou dans la couleur de l’épiderme suffit pour changer notre respect en mépris, et pour nous engager à placer des êtres semblables à nus, au rang de ces animaux sans intelligence, à qui l’on impose un joug sur la tête, pour se servir impérieusement de leur force et de leur instinct ». Il propose pour finir « un pacte général, par lequel toutes les nations renonceraient d’un commun accord à la traite des Nègres, ce qui ferait tomber l’objection souvent  avancée, qu’une renonciation unilatérale à la traite mettrait la nation qui la ferait en situation d’infériorité par rapport aux autres » (p. 317-319) . L’intervention de Necker était importante, car il jouissait d’une autorité considérable auprès des milieux financiers et commerciaux qui étaient les plus acharnés à la défense de l’esclavage. Aussi suscita-t-elle quelques remous : les uns se félicitèrent de cette adhésion illustre à leur thèse, les autres déplorèrent qu’un homme aussi averti se fût laisser entraîner par des raisonnements spécieux.