La Reine noire d’Apollinaire

Dans la poésie d’Apollinaire, la beauté féminine se définit souvent par l’harmonie des formes. Beauté et abstraction vont de pair; un visage aimable, un corps bien proportionné contiennent en eux-mêmes leur propre valeur esthétique. La femme y est généralement vue au repos, dans une attitude qui la fait ressembler à une oeuvre d’art, c’est le cas de « La Reine noire ». Ce poème posthume publié aux Editions Fontfroide Bibliothèque artistique et littéraire en 1985 regroupe des poèmes inédits d’Apollinaire. La « Reine noire » est donc peu connue. La Reine noireLa reine de Saba, nue, devant les miroirs

Belle comme les blanches contemplait ses dents blanches,

Ses toisons sombres, son corps bleu, ses cheveux noirs

Qui touffus et huilés lui tombaient sur les hanches. Callipyge, les seins droits, la reine souriaitSongeant, elle la beauté noire

Aux femmes blanches, à cheveux blonds, à peau d’ivoire

Or frappée d’un mystère, la reine de Saba

Fit appeler un mage et sérieuse demanda

« Pourquoi

Aux pays noirs de la nuit les femmes sont-elles blanches ?

Pourquoi

Ai-je donc la peau sombre sous l’éternel soleil ? » L’allusion à l’Orient est un élément constitutif des légendes qui entourent la Vierge noire. En fait, c’est toujours l’antique initiation égyptienne qui se perpétue. Nous pensons à Isis, déesse Mére-terre. L’éternel féminin incarne de la manière la plus parfaite, les aspirations spirituelles et les désirs sensuels. La femme noire, la reine de Saba réalise l’équilibre du couple qui est à l’origine de toute vie. C’est à Homère que l’on doit dans la littérature occidentale les premières mentions des nègres et de leur pays. L’Iliade débute sur un banquet chez les nègres « sans reproches », auquel participent les dieux de l’Olympe, ayant à leur tête Zeus en personne. Ici Apollinaire perpétue une longue tradition. La beauté se fait nègre. La voix est musicienne : elle porte un livre conçu comme un espace musical qui libère tout un monde de sons. Une tête, un visage : nous y sommes. L’amour est avant tout le désir fou d’un visage. Un visage, une image comme Epiphanie. Dans la mesure où il y a amour, il y a épiphanie expérience sensible, physique et mentale, irremplaçable, du surgissement en un clin d’œil de l’invisible vrai au cœur du visible relatif. « Callipyge, les seins droits, la reine souriait » Heure de l’être où l’amour déborde le geste, où l’esprit hante le corps. Tendresse comme un rêve de l’esprit qui s’incarne dans le geste d’un corps. Le corps traverse le temps et découvre tout à coup qu’il signifie des choses qui transpercent la stricte temporalité : « Pourquoi Ai-je donc la peau sombre sous l’éternel soleil ? » se demande la reine de Saba. La tendresse reste difficile même quand elle prend la poésie pour témoin, parce qu’elle est aux frontières de la chair et de la raison, du corps et de l’esprit, parce qu’elle est prise de conscience de la teneur d’éternité des temps de l’amour. Mais parce que ces mots mesurés purifient le désir, la tendresse nous sauve de la violence.