Victor HugoBug-Jargal première version est présenté comme un « extrait d’un ouvrage inédit : Les contes sous la tente ». Mais dans cet ouvrage publié en 1818 il y a cependant plus qu’une simple nouvelle militaire ; les problèmes sociaux et humains de l’esclavage et de la ségrégation raciale y tiennent une place prépondérante .

D’ailleurs les problèmes de l’esclavage ont été déjà traités par Marivaux dans L’Ile des esclaves (1725), par Montesquieu dans L’Esprit des lois, par Voltaire dans son Dictionnaire philosophique, par Rousseau dans le Contrat social et par tant d’autres. Il faudrait rechercher l’originalité du récit de Hugo, ailleurs que dans les thèmes. Peut-être la trouve-t-on dans la solution que l’auteur préconise pour résoudre les problèmes de l’esclavage et certaines questions d’ordre moral. Si l’on jette un regard rétrospectif sur l’histoire d’Haïti et dans une optique africaine, on s’aperçoit qu’il s’agit en somme d’une histoire d’Africains venus d’horizons divers apprenant progressivement à se connaître. On peut même dire dans ce cas que c’est pour la première fois qu’un écrivain occidental parle de l’Afrique non seulement à partir d’Haïti, mais de toutes les Caraïbes.

En concevant le personnage de Bug Jargal, Hugo a eu recours à l’antithèse, pour montrer l’absurdité de l’esclavage, esclave de sang royal, Bug-Jargal vaut mieux que son maître. L’auteur lui attribue des qualités exceptionnelles qui le mettent bien au dessus de ceux qui font de lui une marchandise. Bug Jargal se présente ainsi : « Ecoute, mon père était roi au pays de Kakongo. Il rendait la justice à ses sujets devant sa porte… Nous vivions heureux et puissants.
Des Européens vinrent ; ils nous vendirent ! »

Victor Hugo exploite ici un thème déjà connu, celui du valet dont les valeurs morales et intellectuelles dépassent de loin celles de son maître. Comment ne pas songer à cette phrase prononcée par le Figaro dans le barbier de Séville : «Aux vertus qu’on exige dans un domestique, votre excellence connaît-elle beaucoup de maîtres qui fussent dignes d’être valet» Cette idée chère à Hugo trouvera son illustration dans le personnage de Ruy Blas, ce laquais élevé au rang de premier ministre. En abordant la révolte des opprimés de Saint-Domingue en 1791, ses origines, ses causes et ses conséquences, le romancier n’avait pas l’intention de faire une oeuvre historique. Néanmoins, la deuxième version, si l’on excepte les éléments inventés, peut servir de livre d’histoire. Hugo y narre les faits selon leur ordre chronologique exactement comme les ont rapportés les historiens.

Elvire Maurouard

[Photo d’Elvire Maurouard par Alain HERMAN]