Qu’est-ce qui séduit dans ce dessin datant de 1943 et que Matisse  nomme L’Haïtienne ?  Dans ce portrait, l’œil est émerveillé par l’ondulation des boucles timides  qui rappellent un croissant de lune. La tête est ornée d’un bandeau dont la posture est celle d’une fleur. La parure féminine est, de part en part, apparence, elle adhère au corps, elle est aussi promesse. On découvre des yeux étonnés et des lèvres énigmatiques dans une élégante béatitude. Il n’y a rien de plus subtil, que ce moment où une échancrure rime avec une chair. Les lèvres murmurent un bruit d’étoffes précieuses qui laisse entendre le chuchotement des dentelles.  Ce portrait donne à voir  la lumière du désir,  que le galbe d’une oreille nous révèle dans un surcroît d’intensité et de sensualité heureuse.                     

          Un rapport est instauré, une circularité établie. La fluide douceur de ce portrait nous rappelle que la peinture est avant tout la musique par laquelle on libère une émotion. La vie est ce qui dévie de la règle. Loin de la nier, la verticale met en valeur cette déviation. La révolution dont Matisse est l’auteur ne vise-t-elle-pas à rendre à l’art la condition qui fut la sienne ?  Vivre l’art comme la plaque tournante entre le quotidien et le sacré, le sas entre deux mondes dissemblables, un intermédiaire entre les hommes et les dieux ? A Byzance, Matisse avait dans atelier des photographies de Sainte-Sophie et des spécimens d’art africain.  On sait que Matisse a été l’un des tous premiers peintres à s’intéresser aux statuettes africaines rapportées par les voyageurs au début du 20ème siècle à une époque où elles étaient perçues comme des curiosités exotiques,comme en témoigne sa fameuse sculpture intitulée Les deux négresses. 

          On se souvient de la célèbre définition de Fusées, dans laquelle Baudelaire parlant de Delacroix donne sa propre conception du Beau. L’auteur des Fleurs du Mal  l’illustre avec l’exemple du visage d’une femme :

« Une tête séduisante et belle, une tête de femme, veux-je dire, c’estUne tête qui fait rêver à la fois, -mais d’une manière confuse, -deVolupté et de tristesse; qui comporte une idée de mélancolie, delassitude et même de satiété, -soit une idée contraire, c’est-à-direune ardeur, un désir de vivre..[1]. 

          Henri Matisse dans Propos sur l’art précise : « Le visage humain m’a toujours beaucoup intéressé. J’ai même une assez remarquable mémoire pour les visages, même pour ceux que je n’ai vus qu’une seule fois. En les regardant je ne fais aucune psychologie mais je suis frappé par leur expression souvent particulière et profonde. » Le seul mot qu’on connaisse de Rembrandt est celui-ci : « Je n’ai fait que des portraits[2] »           

          Les femmes, les fleurs, les objets élus par Matisse changent de substance sans rien perdre de leur présence. Loin de devenir plus distants du spectateur, ils s’en rapprochent.Aragon explique que si l’on voulait trouver un équilibre de la « facilité » de Matisse, il faudrait le chercher chez Bach. Mais prévient Matisse, « le modèle ne doit pas être coulé dans le moule d’une théorie ou d’un effet préconçu, il doit vous impressionner, éveiller en vous une émotion qu’ensuite, vous chercherez à exprimer » L’émotion perd ici toute note péjorative pour devenir l’essence même de la peinture. Vers la fin de sa vie, Henri Matisse fit cette confidence au Père Couturier : « On dit que mon art vient de l’esprit. Ce n’est pas vrai : tout ce que j’ai fait, je l’ai fait par passion. » Et l’auteur de L’Haïtienne d’ajouter : « Vous pouvez considérer ce modèle noir comme une cathédrale…Mais de temps en temps il est nécessaire de se rappeler que c’est un Noir et de ne pas le perdre, ni de vous perdre vous-mêmes dans votre construction. » 

Elvire MAUROUARD 


[1] O.C., I, p. 657.

[2] Propos rapportés dans « Matisse-en-France », Aragon, 1971.