Les pages de Montesquieu sur « les lois de l’esclavage » étaient l’aboutissement de réflexions poursuivies pendant de longues années. Elle s’élève dans L’Esprit des lois[1] à l’occasion d’un problème tout théorique, hérité des ouvrages juridiques romains, celui de la liberté personnelle et de l’esclavage. Celui-ci en principe n’existe plus en France  au XVIIIème siècle, mais comme dans tous les traités de droit, Montesquieu juge nécessaire de lui consacrer dans l’esprit des lois, tout le livre XV, intitulé Comment les lois de l’esclavage civil ont un rapport avec la nature du climat. Au cours de son étude, il rencontre un problème bien réel, celui des esclaves noirs dans les colonies. Déjà dans Les Lettres persanes il avait déjà dénoncé l’esclavage, disant qu’il accoutume les hommes aux pensées lâches, et corrompt à la fois l’esclave et le maître.  Il revient  à la même idée dans L’Esprit des Lois. L’esclavage « n’est pas bon par sa nature : il n’est  utile ni au maître, ni à l’esclave ; à celui-ci, parce qu’il ne peut rien faire par vertu ; à celui-là, parce que qu’il contracte avec ses esclaves toutes sortes de mauvaises habitudes, qu’il s’accoutume insensiblement à manquer à toutes les vertus morales, qu’il devient fier, prompt à la colère, voluptueux, cruel ». Si, dans les régimes despotiques, il n’est pas plus à charge que la condition  de sujet, dans la monarchie il s’oppose au principe selon lequel il ne faut pas avilir la nature humaine, et dans la démocratie, il est contraire à la constitution, en donnant à quelques citoyens « une puissance et un luxe qu’ils ne doivent point avoir » Après l’examen des principes, Montesquieu passe à l’étude juridique de l’esclavage, pour laquelle il se réfère d’ailleurs exclusivement au droit romain ; il discute les trois fondements de l’esclavage admis par les jurisconsultes, le droit de la guerre, la vente de sa propre personne, la naissance, et il conclut que l’esclavage est également contraire au droit naturel et au droit civil[2] . Ensuite conformément à son habitude d’aller des idées aux faits, il envisage l’esclavage dans l’histoire. La  condamnation qu’il porte est catégorique. Il rapporte avec mépris l’aveu de Lopès de Gomara, disant que les Espagnols avaient  fondé leur droit de réduire les Américains en esclavage sur leur nourriture grossière, sur leur usage du tabac, sur la différence des coutumes (p ; 328-329) Il dénonce aussi l’illusion selon laquelle l’esclavage serait un bon moyen de travailler à la propagation de la religion chrétienne. Il rappelle les abus auxquels cette théorie conduisit les Espagnols en Amérique, et dès lors se dispense de commenter l’anecdote, racontée par le Père Labat, selon laquelle Louis XIII avait d’abord répugné à établir l’esclavage dans les colonies françaises, et y avait consenti consenti quand on l’avait persuadé que c’était la voie la plus sûre pour convertir les Nègres (Ibid., p.329)     C’est seulement au chapitre V que les Nègres font vraiment leur entrée dans la discussion de Montesquieu. Il écrit alors le chapitre fameux dont le retentissement a sans doute plus fait pour leur cause que tous les traités. C’est à l’humour que Montesquieu fait appel pour couvrir de ridicule les thèses esclavagistes. Il reprend tous les arguments allégués pour démontrer l’infériorité des Nègres sur les Blancs : aspect physique, usage des peuples asiatiques de recruter les eunuques de préférence parmi les nègres ; importance attachée de tout temps à la couleur, puisque les Egyptiens faisaient périr les hommes aux cheveux roux ; indifférence des Nègres pour les biens recherchés par les Européens. La plaisanterie se fait sanglante à la fin pour l’hypocrisie des civilisés et pour la futilité des politiques : « Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes  pas nous-mêmes chrétiens.De petits esprits exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains. Car, si elle était telle qu’ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ? »

Une émotion rare chez Montesquieu perceptible dans ces derniers mots. Le chapitre s’adresse plutôt à l’esprit qu’au cœur. C’est une démonstration par l’absurde, au bout de laquelle Montesquieu ne pense pas qu’un esprit sain et honnête puisse conclure autrement qu’à la suppression de l’esclavage des Nègres, mois par pitié que par justice.

Dans les chapitres suivants  Montesquieu continue une critique sociale et morale de l’esclavage avec des raisonnements dont on comprend mal que la valeur ait pu ensuite être discutée. Les partisans les plus acharnés de l’esclavage, dit-il, en auraient horreur pour eux-mêmes. Chaque homme, en particulier, serait heureux de disposer de la personne et des biens des autres et pour voir si ces désirs sont légitimes, il suffit de les confronter aux désir de tous « Le cri pour l’esclavage est donc le cri du luxe et de la volupté, et non pas celui de la félicité publique[3] »      La pensée de Montesquieu sur le problème de l’esclavage est donc résolument révolutionnaire et s’élève à la fois contre les usages et contre les théories admises de son temps. Elle est le résultat d’une réflexion sur la nature de l’homme et sur les rapports qui existent entre les hommes dans le monde. Ainsi s’expliquent certains traits qui pourraient déconcerter. D’abord c’est une doctrine abstraite, dans laquelle n’intervient aucune connaissance directe et personnelle des êtres et des situations. Montesquieu s’est documenté sur la question dans les livres de voyageurs, comme en témoignent les notes innombrables qu’il a prises, il a appliqué ses principes aux faits, et il en a tiré les conclusions logiques. D’où l’allure un peu rigide de son exposé : on n’y sent aucune sympathie pour les souffrances des opprimés ; leurs qualités ou leurs défauts en tant qu’individu ou que le peuple n’importent pas ; Montesquieu, qui n’ignore pas les imputations relatives à la stupidité ou à la cruauté des Nègres dans la littérature des voyages, ne se laisse pas détourner de son propos : il suffit qu’ils soient hommes pour que la justice doive s’appliquer à eux comme aux autres. Le seul sentiment exprimé est l’indignation envers les Européens qui refusent d’appliquer cette justice. Une telle position est inébranlable, et les passions ne peuvent rien contre  elle. On comprend que sur le plan des idées Montesquieu n’ait de dette envers personne et que son opinion surgisse brusquement au milieu d’un chœur presque unanimement contraire : sa raison l’a conduit, et ne s’est laissée influencer par rien.  Les idées exposées par Montesquieu ouvrirent une discussion générale, qui dura à peu près sans interruption jusqu’à la fin du siècle. L’Encyclopédie adopte sans réserve la position de Montesquieu, et le chevalier de Jaucourt, dans son article sur l’esclavage, se propose de prouver que celui-ci « blesse la liberté de l’homme, qu’il est contraire au droit naturel et civil, qu’il choque les formes des meilleurs gouvernements, et qu’enfin il est inutile par lui-même[4] », sommaire qui reprend exactement celui de L’Esprit des lois.


[1] Ibid, livre XV, chap I, t.I,I, p.325-326

[2] Ibid, p ; 328-329.

[3] Montesquieu Esprit des Lois, liv.XV, chap.IX, Ed.Masson, t.I, I, p.334)

[4] Encyclopédie, tV, 1755, p.936-937