A propos Stéphane Pellicier

Je suis titulaire du CAPES de philosophie et j'enseigne depuis 1994. J'ai été en poste dans différents lycées de la Loire : - Honoré d'Urfé et d'Alembert à Saint-Etienne - Simone Weil à Saint-Priest-en-Jarez - François Mauriac à Andrézieux-Bouthéon - Beauregard à Montbrison - Lycée du Forez à Feurs Depuis septembre 2004, j'enseigne au lycée l'Astrée de Boën-sur-Lignon.

Les critiques de la psychanalyse : Alain et Popper


  Dès la publication de ses premiers travaux, Freud a fait face à des critiques de sa théorie. En faisant émerger la notion d’inconscient psychique Freud allait en effet bouleverser, non seulement la médecine, en redéfinissant ce que peut pouvait signifier d’être « malade » (les causes d’une pathologie peuvent ne pas être organiques mais psychologiques); mais il venait aussi contester la conception classique du sujet en philosophie, en révélant des processus psychiques qui échappent à sa connaissance et à sa maîtrise.
  La critique du philosophe Alain, telle qu’elle est développée dans ce texte par exemple, porte justement sur cette remise en cause du sujet qui serait impliquée par la théorie freudienne : Alain reproche à Freud d’inventer un « autre moi » en chacun de nous (un « mauvais ange », un « diabolique conseiller ») qui pourrait nous servir à remettre en question la responsabilité que nous avons sur nos actes. Nous pourrions, lorsque nous voudrions nous dédouaner de l’une de nos actions ou de ses conséquences, invoquer ce « double » pour affirmer que nous n’avons pas mal agi, ou que nous ne pouvions pas faire autrement, qu’au final cette action n’est pas la nôtre… C’est pour cela que l’extrait se termine sur la phrase « contre quoi il faut comprendre qu’il n’y a point de pensée en nous sinon par l’unique sujet, je » et qu’Alain la commente en disant « cette remarque est d’ordre moral ». Il considère que la théorie de Freud est non seulement erronée mais aussi dangereuse, car en contestant la souveraineté que le sujet est censé avoir sur lui-même, elle ouvre la voie à toutes les conduites de fuite, elle fournit un alibi à celui qui voudrait fuir sa responsabilité morale.
  La critique du philosophe des sciences Karl Popper est d’une toute autre nature. Il ne se place pas sur le plan moral, ou ne regrette pas que la théorie de Freud porte atteinte à la dignité ou à la grandeur de l’homme, en tant que sujet. Son point de vue, sa critique, sont de nature épistémologique : il conteste le statut scientifique que Freud a toujours voulu donner à ses hypothèses. En appliquant ici son concept de falsifiabilité qui lui sert à établir la frontière entre les vraies et les fausses sciences, Popper souligne que le fait que la théorie de Freud puisse expliquer tous les phénomènes sur lesquels elle est susceptible de s’appliquer (les manifestations des actes psychiques des hommes) sans exception et sans pouvoir jamais être mise en défaut, n’est pas la preuve de la force de cette théorie, mais au contraire sa faiblesse. S’est justement parce qu’elle est à l’abri de tout démenti qu’elle n’est pas scientifique. Un énoncé réellement scientifique peut et doit se soumettre au contrôle de l’expérience. On doit pouvoir au moins imaginer des observations futures possibles qui le corroboreraient ou l’invalideraient (ainsi en est-il de la théorie de la relativité d’Einstein qui postule qu’aucune particule ne peut se dépasser plus vite que la lumière : si un jour une observation venait à contredire cette affirmation, il faudrait revenir sur la validité de toute la théorie). Dans le cas de la théorie de Freud, tout phénomène même apparemment en contradiction avec ses principes peut être, par la magie de l’interprétation, peut être rendu compatible avec celle-ci.

Le mauvais procès de l’indécence

Les défenseurs des animaux n’oublient pas la souffrance des êtres humains. Aimer les bêtes, c’est aussi gagner en humanité

A la suite de la publication du Plaidoyer pour les animaux, en octobre, l’un des reproches que j’ai le plus souvent entendu est qu’il est indécent de tourner son attention vers les animaux et de vouloir améliorer leur sort alors que tant de souffrances affligent les hommes en Syrie, au Soudan et ailleurs. Le simple fait d’avoir de la considération pour les animaux serait une insulte au genre humain. Asséné avec un élan d’indignation qui a l’air de reposer sur les plus hautes vertus, cet argument peut sembler faire mouche, mais dès qu’on l’examine un peu, on s’aperçoit qu’il est parfaitement dépourvu de logique.

Si le fait de consacrer quelques-unes de nos pensées, de nos paroles et de nos actions à la réduction des souffrances innommables que nous infligeons délibérément aux autres êtres sensibles que sont les animaux constitue une offense aux souffrances humaines, qu’en est-il alors d’écouter France Musique, de faire du sport et d’aller se faire bronzer sur une plage ? Ceux qui s’adonnent à ces activités et à bien d’autres deviendraient-ils d’abominables individus du fait qu’ils ne consacrent pas l’intégralité de leur temps à remédier à la famine en Somalie ?

Comme le remarque justement Luc Ferry :  » J’aimerais bien qu’on m’explique en quoi le fait de torturer viendrait en aide aux humains. Le sort des chrétiens d’Irak est-il amélioré parce qu’on dépèce en Chine des chiens vivants par milliers chaque année avant de les laisser crever pendant des heures, attendu que plus leur douleur est atroce, meilleure est leur chair. Est-ce parce qu’on maltraite ici les canidés qu’on est plus sensible au malheur des Kurdes ? (…) Chacun d’entre nous peut s’occuper des siens, de sa famille, de son métier et s’engager en plus en politique ou dans la vie associative sans pour autant massacrer des animaux. « 

Si quelqu’un consacrait 100 % de son temps au travail humanitaire, on ne pourrait que l’encourager à continuer. Il est d’ailleurs à parier qu’une personne douée d’un tel altruisme serait également bienveillante à l’égard des animaux. La bienveillance n’est pas une denrée que l’on doit distribuer avec parcimonie comme un gâteau au chocolat. C’est une manière d’être, une attitude, l’intention de faire le bien de tous ceux qui entrent dans le champ de notre attention et de remédier à leur souffrance. En aimant aussiles animaux, on n’aime pas moins les hommes, on les aime mieux, car la bienveillance est plus vaste et donc de meilleure qualité. Celui qui n’aime qu’une petite partie des êtres sensibles, voire de l’humanité, fait preuve d’une bienveillance partiale et étriquée.

Pour ceux qui n’œuvrent pas jour et nuit à soulager les misères humaines, quel mal y aurait-il à alléger les souffrances des animaux plutôt que de jouer aux cartes ? Le sophisme de l’indécence qui consiste à décréter qu’il est immoral de s’intéresser au sort des animaux alors que des millions d’humains meurent de faim n’est le plus souvent qu’une dérobade facile de la part de ceux qui ne font pas grand-chose ni pour les uns ni pour les autres. A quelqu’un qui ironisait sur l’utilité ultime de ses actions caritatives, Sœur Emmanuelle répliqua :  » Et vous, monsieur, qu’est-ce que vous faites pour l’humanité ? « 
Combat sur tous les fronts

Dans mon humble cas, le mauvais argument de l’indécence est d’ailleurs plutôt incongru puisque l’organisation humanitaire que j’ai fondée, Karuna-Shechen, soigne 100 000 patients par an et 25 000 enfants étudient dans les écoles que nous avons construites. Œuvrer pour épargner d’immenses souffrances aux animaux ne diminue pas d’un iota ma détermination à remédier aux misères humaines. La souffrance inutile doit être pourchassée où qu’elle soit, quelle qu’elle soit. Le combat doit être mené sur tous les fronts, et il peut l’être.

Se préoccuper du sort de quelque 1,6 million d’autres espèces qui peuplent la planète n’est ni irréaliste ni indécent, car, la plupart du temps, il n’est pas nécessaire de choisir entre le bien-être des humains et celui des animaux. Nous vivons dans un monde essentiellement interdépendant, où le sort de chaque être est intimement lié à celui des autres. Il ne s’agit donc pas de ne s’occuper que des animaux, mais de s’occuper aussi des animaux. En vérité, nous perdrons ou gagnerons tous ensemble, car la surconsommation de viande dans les pays riches à cause de l’élevage industriel entretient la faim dans le monde. Elle constitue aussi la deuxième cause d’émissions de gaz à effet de serre (après les bâtiments et avant les transports) et, cerise sur le gâteau, elle est également nocive pour la santé humaine.

En nous préoccupant du massacre en masse des animaux, nous n’oublions pas le sort des Syriens, nous faisons simplement preuve de bienveillance.

Par Matthieu Ricard
Le Monde 16 décembre 2014.

Matthieu Ricard est moine bouddhiste et écrivain. Son dernier ouvrage,  » Plaidoyer pour les animaux  » est paru chez Allary Editions, 370 pages, 20,90 €