Le mauvais procès de l’indécence

Les défenseurs des animaux n’oublient pas la souffrance des êtres humains. Aimer les bêtes, c’est aussi gagner en humanité

A la suite de la publication du Plaidoyer pour les animaux, en octobre, l’un des reproches que j’ai le plus souvent entendu est qu’il est indécent de tourner son attention vers les animaux et de vouloir améliorer leur sort alors que tant de souffrances affligent les hommes en Syrie, au Soudan et ailleurs. Le simple fait d’avoir de la considération pour les animaux serait une insulte au genre humain. Asséné avec un élan d’indignation qui a l’air de reposer sur les plus hautes vertus, cet argument peut sembler faire mouche, mais dès qu’on l’examine un peu, on s’aperçoit qu’il est parfaitement dépourvu de logique.

Si le fait de consacrer quelques-unes de nos pensées, de nos paroles et de nos actions à la réduction des souffrances innommables que nous infligeons délibérément aux autres êtres sensibles que sont les animaux constitue une offense aux souffrances humaines, qu’en est-il alors d’écouter France Musique, de faire du sport et d’aller se faire bronzer sur une plage ? Ceux qui s’adonnent à ces activités et à bien d’autres deviendraient-ils d’abominables individus du fait qu’ils ne consacrent pas l’intégralité de leur temps à remédier à la famine en Somalie ?

Comme le remarque justement Luc Ferry :  » J’aimerais bien qu’on m’explique en quoi le fait de torturer viendrait en aide aux humains. Le sort des chrétiens d’Irak est-il amélioré parce qu’on dépèce en Chine des chiens vivants par milliers chaque année avant de les laisser crever pendant des heures, attendu que plus leur douleur est atroce, meilleure est leur chair. Est-ce parce qu’on maltraite ici les canidés qu’on est plus sensible au malheur des Kurdes ? (…) Chacun d’entre nous peut s’occuper des siens, de sa famille, de son métier et s’engager en plus en politique ou dans la vie associative sans pour autant massacrer des animaux. « 

Si quelqu’un consacrait 100 % de son temps au travail humanitaire, on ne pourrait que l’encourager à continuer. Il est d’ailleurs à parier qu’une personne douée d’un tel altruisme serait également bienveillante à l’égard des animaux. La bienveillance n’est pas une denrée que l’on doit distribuer avec parcimonie comme un gâteau au chocolat. C’est une manière d’être, une attitude, l’intention de faire le bien de tous ceux qui entrent dans le champ de notre attention et de remédier à leur souffrance. En aimant aussiles animaux, on n’aime pas moins les hommes, on les aime mieux, car la bienveillance est plus vaste et donc de meilleure qualité. Celui qui n’aime qu’une petite partie des êtres sensibles, voire de l’humanité, fait preuve d’une bienveillance partiale et étriquée.

Pour ceux qui n’œuvrent pas jour et nuit à soulager les misères humaines, quel mal y aurait-il à alléger les souffrances des animaux plutôt que de jouer aux cartes ? Le sophisme de l’indécence qui consiste à décréter qu’il est immoral de s’intéresser au sort des animaux alors que des millions d’humains meurent de faim n’est le plus souvent qu’une dérobade facile de la part de ceux qui ne font pas grand-chose ni pour les uns ni pour les autres. A quelqu’un qui ironisait sur l’utilité ultime de ses actions caritatives, Sœur Emmanuelle répliqua :  » Et vous, monsieur, qu’est-ce que vous faites pour l’humanité ? « 
Combat sur tous les fronts

Dans mon humble cas, le mauvais argument de l’indécence est d’ailleurs plutôt incongru puisque l’organisation humanitaire que j’ai fondée, Karuna-Shechen, soigne 100 000 patients par an et 25 000 enfants étudient dans les écoles que nous avons construites. Œuvrer pour épargner d’immenses souffrances aux animaux ne diminue pas d’un iota ma détermination à remédier aux misères humaines. La souffrance inutile doit être pourchassée où qu’elle soit, quelle qu’elle soit. Le combat doit être mené sur tous les fronts, et il peut l’être.

Se préoccuper du sort de quelque 1,6 million d’autres espèces qui peuplent la planète n’est ni irréaliste ni indécent, car, la plupart du temps, il n’est pas nécessaire de choisir entre le bien-être des humains et celui des animaux. Nous vivons dans un monde essentiellement interdépendant, où le sort de chaque être est intimement lié à celui des autres. Il ne s’agit donc pas de ne s’occuper que des animaux, mais de s’occuper aussi des animaux. En vérité, nous perdrons ou gagnerons tous ensemble, car la surconsommation de viande dans les pays riches à cause de l’élevage industriel entretient la faim dans le monde. Elle constitue aussi la deuxième cause d’émissions de gaz à effet de serre (après les bâtiments et avant les transports) et, cerise sur le gâteau, elle est également nocive pour la santé humaine.

En nous préoccupant du massacre en masse des animaux, nous n’oublions pas le sort des Syriens, nous faisons simplement preuve de bienveillance.

Par Matthieu Ricard
Le Monde 16 décembre 2014.

Matthieu Ricard est moine bouddhiste et écrivain. Son dernier ouvrage,  » Plaidoyer pour les animaux  » est paru chez Allary Editions, 370 pages, 20,90 €

Superhéros pour les garçons, cuisine pour les filles

A la veille de Noël, la délégation aux droits des femmes du Sénat dénonce les jouets stéréotypés

Qui n’a jamais fait cette expérience dans une boutique de jouets :  » C’est pour une fille ou pour un garçon ? « , demande le vendeur avant d’orienter vers le rayon qui convient, rose pour les filles, bleu pour les garçons. D’un côté, des déguisements de princesse, des poupons, des perles, du maquillage, des dînettes, voire des ustensiles de ménage ; de l’autre, des panoplies de superhéros, des véhicules en tous genres, des jeux de construction et d’adresse. Les jouets sont un terrain d’expression particulièrement prolifique de stéréotypes.

Cette situation est régulièrement dénoncée par les associations féministes. Elle est jugée suffisamment préoccupante pour que la délégation aux droits des femmes du Sénat, présidée par la sénatrice UDI Chantal Jouanno, se penche sur le sujet dans un rapport publié jeudi 18 décembre.

L’analyse des catalogues de jouets est instructive. Les petites filles qui sourient sur le papier glacé sont toujours habillées en rose ou violet, tandis que les garçons sont en bleu, gris ou noir. Des codes couleur appliqués sur les jouets eux-mêmes. D’où l’impression d’être face à  » deux univers séparés qui ne semblent pas susceptibles de se rejoindre « , relève le rapport. Les garçons sont représentés  » comme les héros d’univers exceptionnels qui évoluent dans des univers de combats (…), poursuit-il. Quand ils jouent avec des voitures, ils utilisent des véhicules aux caractéristiques techniques exceptionnelles (turbo, vitesse, infrarouge, radars). « 
Charte de bonnes pratiques

Les filles, elles, sont des  » protagonistes d’histoires du quotidien : petites mamans équipées de poussettes, s’occupant de ménage et de cuisine « . Leur univers est marqué par le maternage, le rêve et l’apparence physique, tandis que celui des garçons est axé sur la technique, le combat, la violence et le dépassement de soi.

Un concentré de clichés qui constitue  » une dégradation évidente par rapport à un idéal de société d’égalité où filles et garçons se verraient proposer les mêmes opportunités « , affirme la délégation. Cette segmentation  » pose aussi la question de l’épanouissement de garçons qui ne seraient pas à l’aise dans la compétition et les performances « , relèvent les auteurs. Or les jouets, rappellent-ils, ont un rôle capital dans la formation de l’enfant, en contribuant à la construction de son identité. Seules 33 % des pages des catalogues étudiés présentent des jouets  » mixtes « .

Cette sexualisation à outrance remonte aux années 1990. Elle est la conséquence de l’arrivée dans ce secteur des méthodes de marketing, propices à la schématisation – les fabricants jouent sur des repères facilement identifiables par le plus grand nombre – et de la mondialisation de ce marché, donc de la standardisation des produits. La segmentation filles-garçons permet aussi aux entreprises de dégager plus de bénéfices : les jouets s’échangent moins dans les fratries. Une fille peut à la rigueur se servir des Playmobil de son frère. Un petit garçon ne récupérera jamais le vélo rose de sa sœur.

A qui la faute ? Les intervenants se renvoient la balle : pour les spécialistes du marketing, ce sont les parents qui sont responsables ; pour les parents, ce sont les spécialistes du marketing ; et pour les professionnels de la petite enfance, ce sont les deux premiers… S’il n’est pas simple de faire pression sur des marques, les parents ont pourtant un rôle non négligeable  » dans l’ouverture du champ des possibles « , selon les sénateurs.

L’objectif est de tendre non pas vers des jouets uniformément neutres, mais d’associer tous les jouets aux deux sexes. La délégation propose une série de mesures pour y parvenir : mettre en place une charte de bonnes pratiques dans les grandes enseignes, valoriser celles qui la mettent en œuvre et, au contraire, dénoncer les pratiques contestables, privilégier les jouets non sexistes dans les commandes publiques ou encore former des professionnels de l’enfance sur les moyens de favoriser le  » jouer ensemble « .

Article écrit par
Gaëlle Dupont
© Le Monde