Cédric Vilani : « Il faut réapprendre à réfléchir dur »

INTERVIEW – À 40 ans, c’est le génie des maths français. Un peu fantasque (il arbore toujours une araignée en boutonnière), Cédric Villani, qui se surnomme « la lady gaga des Maths », a été décoré en 2010 de la médaille Fields, l’équivalent du prix Nobel. Ses spécialités? La « théorique cinétique » et « le transport optimal ». Des sujets obscurs, mais son ouvrage Théorème vivant, a été un best seller.

Pourquoi les élèves français ne sont-ils pas bons en maths?
D’abord parce que nous manquons de profs de maths et avons un problème criant de recrutement. Si les mathématiques ont une histoire glorieuse, si elles sont une fierté nationale, comment expliquer que cette discipline soit celle qui souffre le plus d’une crise des vocations ? Pourquoi les enseignants en maths, qui ne sont pas forcément plus mauvais qu’ailleurs, sont-ils devenus si rares ? Il doit être bien frustrant d’être enseignant en mathématiques aujourd’hui alors que, de simplification en simplification, les programmes ont fondu. L’incompréhension manifestée à l’égard d’une discipline dont les tenants et aboutissants sont mal compris, qui passe pour ennuyeuse et inutilement technique, qui rendrait malheureux, tout cela a des répercussions sur le niveau des élèves. La finalité de cette activité ne saute pas aux yeux : les enseignants eux-mêmes sont souvent désarçonnés par la sempiternelle question « les maths, à quoi ça sert ? »

Les études Pisa ont toujours révélé l’anxiété des élèves français à l’égard des mathématiques…
Cette matière ne va pas de soi, elle est anxiogène partout et pas seulement en France ! Personne ne naît mathématicien, on le devient. C’est une activité que vous devez travailler, qui demande du temps, de bons enseignants. Alors que certaines matières peuvent, à la limite, s’apprendre sans ces professeurs, les mathématiques s’acquièrent avec la transmission. Notre cerveau est fait pour parler les langues, il n’est pas fait pour parler les maths. C’est une activité contre-nature.

Que préconisez-vous pour que nous soyons meilleurs?
Les élèves n’apprennent plus à raisonner. C’est un peu partout le cas, mais en France on a vraiment lâché du terrain. C’est grave. On ne sait plus faire des démonstrations. Apprendre à « programmer », c’est quelque chose que tous les écoliers de France devraient faire. C’est une vraie gymnastique qui, pour le coup, n’est pas innée. En maths, les contenus ne sont pas si importants : l’immense majorité des élèves oubliera le détail de ce qu’ils ont appris au collège et au lycée. Et ce n’est pas grave, il n’y a pas un théorème qui soit indispensable dans la vie de tous les jours. On peut vivre en ignorant celui de Pythagore pourvu qu’on sache qu’il existe un lien entre les longueurs des côtés d’un triangle rectangle. Les maths sont un atout pour le raisonnement logique organisé. Il faut réapprendre à conceptualiser, à réfléchir dur, voilà ce qu’on attend d’un cours de maths. D’autre part, on ne sait pas vraiment détecter les très bons matheux. L’aptitude à compter n’est pas la même chose que l’aptitude à faire des maths, des gens sont incapables de faire du calcul mental et ont de très bons raisonnements, et vice versa. Il y a plusieurs profils de matheux : il y a ceux qui ne font pas de fautes et des originaux, des inventifs, ceux à côté desquels on peut passer plus facilement.

Manquons-nous d’une culture mathématique?
« Un type qui ne comprend rien aux maths est un fieffé imbécile, un point c’est tout! » La réflexion n’est pas de moi mais de Boris Vian. Ingénieur, romancier, poète, musicien, il était une preuve vivante que la science, la technologie et la culture vont bien ensemble. Plus qu’une culture mathématique, c’est d’une culture scientifique et technique que nous manquons. Mais il faut être dans le dosage. Si vous remplacez tous les cours de maths par des cours de culture mathématique, cela va être la catastrophe, et si vous remplacez toutes les activités dures par des jeux, cela va s’écrouler. Il faut du ludique mais à petite dose, il faut trouver le bon équilibre.

Le journal du dimanche, 30 novembre 2013.