Livre II, 15
Extrait 2
Montaigne parle ici spécialement du désir des hommes envers les femmes, épouses ou maîtresses. Il a compris que les femmes savaient se faire désirer en dressant des obstacles et des freins � leur conquête et que le désir de la possession n’est entretenu que parce qu’on sait cette possession temporaire et précaire…
Le desir et la jouyssance nous mettent pareillement en peine. La rigueur des maistresses est ennuyeuse, mais l’aisance et la facilité l’est, � vray dire, encores plus : d’autant que le mescontentement et la cholere naissent de l’estimation, en quoy nous avons la chose desirée, aiguisent l’amour, et le reschauffent ; mais la satieté engendre le dégoust : c’est une passion mousse, hebetée, lasse, et endormie. […]
Pourquoy inventa Popæa de masquer les beautez de son visage, que pour les rencherir � ses amants ? Pourquoy a l’on voilé jusques au dessoubs des talons ces beautez, que chacun desire montrer, que chacun desire voir ? Pourquoy couvrent elles de tant d’empeschemens les uns sur les autres les parties où loge principallement nostre desir et le leur ? Et � quoy servent ces gros bastions, dequoy les nostres viennent d’armer leurs flancs, qu’� leurrer nostre appetit, et nous attirer � elles en nous esloignant ? […]
A quoy sert l’art de ceste honte virginalle ? ceste froideur rassise, ceste contenance severe, ceste profession d’ignorance des choses qu’elles sçavent mieux que nous qui les en instruisons, qu’� nous accroistre le desir de vaincre, gourmander et fouler � nostre appetit toute ceste ceremonie et ces obstacles ? Car il y a non seulement du plaisir, mais de la gloire encore, d’affolir et desbaucher ceste molle douceur et ceste pudeur infantine, et de ranger � la mercy de nostre ardeur une gravité froide et magistrale : ” C’est gloire, disent-ils, de triompher de la rigueur, de la modestie, de la chasteté, et de la temperance ; et qui desconseille aux Dames ces parties l� , il les trahit, et soy-mesmes “. Il faut croire que le coeur leur fremit d’effroy, que le son de nos mots blesse la pureté de leurs oreilles, qu’elles nous en haissent et s’accordent � nostre importunité d’une force forcée. La beauté, toute puissante qu’elle est, n’a pas dequoy se faire savourer sans ceste entremise. Voyez en Italie, où il y a plus de beauté � vendre, et de la plus fine, comment il faut qu’elle cherche d’autres moyens estrangers et d’autres arts pour se rendre aggreable ; et si, � la verité, quoy qu’elle face, estant venale et publique, elle demeure foible et languissante. Tout ainsi que mesme en la vertu, de deux effects pareils, nous tenons neantmoins celuy-l� le plus beau et plus digne, auquel il y a plus d’empeschement et de hasard proposé. […]
Nous avons pensé attacher plus ferme le noeud de nos mariages pour avoir osté tout moyen de les dissoudre ; mais d’autant s’est dépris et relasché le noeud de la volonté et de l’affection, que celuy de la contraincte s’est estroicy. Et, au rebours, ce qui tint les mariages � Rome si long temps en honneur et en seurté, fut la liberté de les rompre qui voudroit. Ils aymoient mieux leurs femmes, d’autant qu’ils les pouvoient perdre ; et en pleine licence de divorces, il se passa cinq cens ans et plus, avant que nul s’en servist.
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Pour mieux comprendre :
Montaigne décrit les stratagèmes des femmes pour augmenter et entretenir le désir masculin.