Apologie de Raimond de Sebonde (2)

Publié le 22 novembre 2006 par dans Livre I

Livre II, chapitre XII

Après être revenu sur les raisons pour lesquelles il a entrepris la traduction de l’Å“uvre de Raymond Sebon, Montaigne mène une réflexion sur la foi.
« De nom et de baptême, il est chrétien; il va à la messe pour suivre la coutume, mais le christianisme ne joue aucun rôle dans sa vie intérieure; s’il a en lui laissé des traces, ce sont des habitudes de gestes et de langage. Montaigne n’est pas plus chrétien que Voltaire ; il l’est beaucoup moins que Gide. »
(André Maurois / 1885-1967)
Parce que sa foi est relative, elle ne l’empêche pas de repousser les certitudes et les dogmes catholiques. Au contraire, Montaigne montre une grande tolérance vis-à -vis de l’idéologie protestante, présentée ici dans la Théologie naturelle de Raymond Sebonde. Montaigne avait traduit cette Å“uvre en 1569 dans un contexte de guerre civile entre catholiques et protestants, guerre dont il assista au paroxysme sanglant trois ans après : la Saint-Barthélémy le 24 août 1572.
Je trouvay belles les imaginations de cet autheur, la contexture de son ouvrage bien suyvie, et son dessein plein de pieté. Par ce que beaucoup de gens s’amusent à le lire, et notamment les dames, à qui nous devons plus de service, je me suis trouvé souvent à mesme de les secourir, pour descharger leur livre de deux principales objections qu’on luy faict. Sa fin est hardie et courageuse, car il entreprend par raisons humaines et naturelles, establir et verifier contre les atheistes tous les articles de la religion Chrestienne. En quoy, à dire la verité, je le trouve si ferme et si heureux que je ne pense point qu’il soit possible de mieux faire en cet argument là ; et croy que nul ne l’a esgalé. Cet ouvrage me semblant trop riche et trop beau, pour un autheur, duquel le nom soit si peu conneu, et duquel tout ce que nous sçavons, c’est qu’il estoit Espagnol, faisant profession de Medecine à Thoulouse, il y a environ deux cens ans, je m’enquis autrefois à Adrianus Turnebus, qui sçavoit toutes choses, que ce pouvoit estre de ce livre ; il me respondit, qu’il pensoit que ce fust quelque quinte essence tirée de S. Thomas d’Aquin : car, de vray, cet esprit là , plein d’une erudition infinie et d’une subtilité admirable, estoit seul capable de telles imaginations. Tant y a que, quiconque en soit l’autheur et inventeur (et ce n’est pas raison d’oster sans plus grande occasion à Sebonde ce tiltre) c’estoit un tres-suffisant homme, et ayant plusieurs belles parties.
La premiere reprehension qu’on fait de son ouvrage, c’est que les Chrestiens se font tort de vouloir appuyer leur creance par des raisons humaines, qui ne se conçoit que par foy, et par une inspiration particuliere de la grace divine. En cette objection, il semble qu’il y ait quelque zele de pieté, et à cette cause nous faut-il avec autant plus de douceur et de respect essayer de satisfaire à ceux qui la mettent en avant. Ce seroit mieux la charge d’un homme versé en la Theologie, que de moy, qui n’y sçay rien.
Toutefois je juge ainsi, qu’à une chose si divine et si haultaine, et surpassant de si loing l’humaine intelligence, comme est cette verité, de laquelle il a pleu à la bonté de Dieu nous esclairer, il est bien besoin qu’il nous preste encore son secours, d’une faveur extraordinaire et privilegiée, pour la pouvoir concevoir et loger en nous ; et ne croy pas que les moyens purement humains en soyent aucunement capables. Et s’ils l’estoient, tant d’ames rares et excellentes, et si abondamment garnies de forces naturelles és siecles anciens, n’eussent pas failly par leur discours, d’arriver à cette cognoissance. C’est la foy seule qui embrasse vivement et certainement les hauts mysteres de nostre Religion. Mais ce n’est pas à dire, que ce ne soit une tresbelle et treslouable entreprinse d’accommoder encore au service de nostre foy, les utils naturels et humains, que Dieu nous a donnez. Il ne fault pas doubter que ce ne soit l’usage le plus honorable que nous leur sçaurions donner , et qu’il n’est occupation ny dessein plus digne d’un homme Chrestien que de viser par tous ses estudes et pensemens à embellir, estendre et amplifier la verité de sa creance. Nous ne nous contentons point de servir Dieu d’esprit et d’ame : nous luy devons encore, et rendons une reverence corporelle ; nous appliquons noz membres mesmes, et noz mouvements et les choses externes à l’honorer. Il en faut faire de mesme, et accompaigner nostre foy de toute la raison qui est en nous, mais tousjours avec cette reservation, de n’estimer pas que ce soit de nous qu’elle despende, ny que nos efforts et arguments puissent atteindre à une si supernaturelle et divine science.
Si elle n’entre chez nous par une infusion extraordinaire ; si elle y entre non seulement par discours, mais encore par moyens humains, elle n’y est pas en sa dignité ny en sa splendeur. Et certes je crain pourtant que nous ne la jouyssions que par cette voye. Si nous tenions à Dieu par l’entremise d’une foy vive ; si nous tenions à Dieu par luy, non par nous ; si nous avions un pied et un fondement divin, les occasions humaines n’auroient pas le pouvoir de nous esbranler, comme elles ont ; nostre fort ne seroit pas pour se rendre à une si foible batterie ; l’amour de la nouvelleté, la contraincte des Princes, la bonne fortune d’un party, le changement temeraire et fortuite de nos opinions, n’auroient pas la force de secouër et alterer nostre croyance ; nous ne la lairrions pas troubler à la mercy d’un nouvel argument, et à la persuasion, non pas de toute la Rhetorique qui fut onques ; nous soustiendrions ces flots d’une fermeté inflexible et immobile. (…)
Si ce rayon de la divinité nous touchoit aucunement, il y paroistroit par tout : non seulement nos parolles, mais encore nos operations en porteroient la lueur et le lustre. Tout ce qui partiroit de nous, on le verroit illuminé de ceste noble clarté. Nous devrions avoir honte, qu’és sectes humaines il ne fut jamais partisan, quelque difficulté et estrangeté que maintinst sa doctrine, qui n’y conformast aucunement ses deportemens et sa vie : et une si divine et celeste institution ne marque les Chrestiens que par la langue. (…)
 » Si nous avions une seule goutte de foy, nous remuerions les montaignes de leur place « , dict la saincte parole : nos actions qui seroient guidées et accompaignées de la divinité, ne seroient pas simplement humaines, elles auroient quelque chose de miraculeux, comme nostre croyance.
Les uns font accroire au monde, qu’ils croyent ce qu’ils ne croyent pas. Les autres en plus grand nombre, se le font accroire à eux mesmes, ne sçachants pas penetrer que c’est que croire.

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Pour mieux comprendre :
Reprenant un argument contesté de l’ouvrage de Sebond, Montaigne démontre que la foi n’est pas un produit de la raison humaine, mais qu’elle est bien une grâce placée par Dieu en chacun. En effet, la raison n’a que le pouvoir de fortifier la foi venue de Dieu et de la maintenir dans sa perfection contre les tentations et les défauts humains.

Pour en savoir plus :
L’intégralité de l’Apologie de Raymond Sebond, version traduite par Guy de
Pernon.
Pour en savoir plus sur
Raymond Sebond.

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