Apologie de Raimond de Sebonde

Publié le 21 novembre 2006 par dans Livre I

Livre II, chapitre XII

Montaigne relate ici les faits à l’origine de son « Apologie de Raymond Sebond » en 1569 : la demande expresse de son père quelques temps avant sa mort.
Le père de Montaigne, Pierre Eyquem, a joué un rôle déterminant dans sa carrière politique comme littéraire. Lui-même a commencé comme négociant en poisson séché et vins de Bordeaux avant d’être anobli et de devenir maire de Bordeaux -charge à laquelle son fils lui succédera. Dans sa biographie  » Montaigne à cheval « , Jean Lacouture écrit les ambitions et le projet pédagogique de Pierre Eyquem pour son fils Michel :
« Ce ‘Micheau’ qui lui est né en 1533, Pierre a voulu en faire une petite merveille, le produit modèle d’une pédagogie inspirée du grand Erasme et de son De Pueris – latin précoce, liberté d’allure, arts appliqués, douceur des échanges « . Il a voulu également  » le poser en gentilhomme authentique, en seigneur de grand style, par qui sa maison se fera enfin reconnaître. »
Ce père a aussi influencé la réussite littéraire de son fils, comme le fait comprendre ce passage des Essais rédigé en 1580. Montaigne montre ici aussi sa reconnaissance à l’égard de son père.
Entre autres, Pierre Bunel, homme de grande reputation de sçavoir en son temps, ayant arresté quelques jours à Montaigne en la compagnie de mon pere, avec d’autres hommes de sa sorte, luy fit present au desloger d’un livre qui s’intitule Theologia naturalis sive Liber creaturarum magistri Raimondi de Sebonde. Et par ce que la langue Italienne et Espagnolle estoient familieres à mon pere, et que ce livre est basty d’un Espagnol barragoiné en terminaisons Latines, il esperoit qu’avec bien peu d’ayde il en pourroit faire son profit, et le luy recommanda, comme livre tres-utile et propre à la saison, en laquelle il le luy donna ; ce fut lors que les nouvelletez de Luther commençoient d’entrer en credit et esbranler en beaucoup de lieux nostre ancienne creance. En quoy il avoit un tresbon advis, prevoyant bien par discours de raison, que ce commencement de maladie declineroit aisément en un execrable atheisme ; car le vulgaire n’ayant pas la faculté de juger des choses par elles mesmes, se laissant emporter à la fortune et aux apparences, apres qu’on luy a mis en main la hardiesse de mespriser et contreroller les opinions qu’il avoit euës en extreme reverence, comme sont celles où il va de son salut, et qu’on a mis aucuns articles de sa religion en doubte et à la balance, il jette tantost apres aisément en pareille incertitude toutes les autres pieces de sa creance, qui n’avoient pas chez luy plus d’authorité ny de fondement, que celles qu’on luy a esbranlées ; et secoue comme un joug tyrannique toutes les impressions qu’il avoit receues par l’authorité des loix, ou reverence de l’ancien usage, entreprenant deslors en avant de ne recevoir rien à quoy il n’ait interposé son decret, et presté particulier consentement.
Or, quelques jours avant sa mort, mon pere, ayant de fortune rencontré ce livre soubs un tas d’autres papiers abandonnez, me commanda de le luy mettre en François. Il faict bon traduire les autheurs, comme celuy-là , où il n’y a guere que la matiere à representer ; mais ceux qui ont donné beaucoup à la grace, et à l’elegance du langage, ils sont dangereux à entreprendre, nommément pour les rapporter à un idiome plus foible. C’estoit une occupation bien estrange et nouvelle pour moy ; mais estant de fortune pour lors de loisir, et ne pouvant rien refuser au commandement du meilleur pere qui fut onques, j’en vins à bout, comme je peuz ; à quoy il print un singulier plaisir, et donna charge qu’on le fist imprimer ; ce qui fut executé apres sa mort.

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