Au lecteur


Voici l’ouverture des Essais de Montaigne, rédigée en 1580, alors que ses deux premiers Essais étaient déj� écrits. Il s’agit donc d’un jugement rétrospectif sur son œuvre. C’est le préambule de ce qui allait devenir son blog, quelques quatre cents ans plus tard…

C’est icy un livre de bonne foy, lecteur. Il t’advertit dés l’entrée, que je ne m’y suis proposé aucune fin, que domestique et privée. Je n’y ay eu nulle considération de ton service, ny de ma gloire. Mes forces ne sont pas capables d’un tel dessein. Je l’ay voué � la commodité particuliere de mes parens et amis : � ce que m’ayant perdu (ce qu’ils ont � faire bien tost) ils y puissent retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent plus entiere et plus vifve la connoissance qu’ils ont eu de moy. Si c’eust esté pour rechercher la faveur du monde, je me fusse mieux paré et me presenterois en une démarche estudiée. Je veux qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contantion et artifice* : car c’est moy que je peins. Mes defauts s’y liront au vif, et ma forme naïfve, autant que la reverence publique me l’a permis. Que si j’eusse esté entre ces nations qu’on dict vivre encore sous la douce liberté des premieres loix de nature, je t’asseure que je m’y fusse très-volontiers peint tout entier, et tout nud. Ainsi, lecteur, je suis moy-mesmes la matiere de mon [blog] : ce n’est pas raison que tu employes ton loisir en un subject si frivole et si vain.
A Dieu donq ;

de Montaigne, ce premier de Mars mille cinq cens quatre ving.

Les Essais, Livre I, 1580.

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Note :
* Montaigne se présente comme un simple particulier qui se borne � l’étude de lui-même : il ne prétend pas édifier son lecteur.

Pour mieux comprendre :
Montaigne a commencé ses Essais pour mieux se faire connaître de ses parents et amis, afin de laisser une trace dans leur mémoire. Les Essais sont surtout un exercice de pensée dans lequel il élabore et présente modestement sa propre philosophie � partir de ses lectures, de ses expériences et de ses réflexions, dans un souci constant de se dire. Son exercice de style, résolument moderne, est passé � la postérité.

Pour aller plus loin :
Un article sur Montaigne et la peinture de soi.

Un commentaire pour “Au lecteur”

  1. antonio brito dit :

    Merci. I am using the preface in my portuguese page about montaigne in http://www.olivro.com. Sorry for the english,

    antonio

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