Comme nostre esprit s’empesche soy-mesmes
Publié le 24 août 2006 par elise dans Livre IIQu’est-ce qui détermine nos choix ? Le plus souvent, nos hésitations portent sur des choses infimes et ne tiennent qu’à un détail. Montaigne s’en amuse et, dans ce chapitre du deuxième livre des Essais, court mais non dénué de verve et d’humour, il explore et illustre à la fois les méandres de l’esprit humain dans ses irrésolutions, ses dilemmes et ses choix sans motifs. Il réfute la thèse des stoïciens selon laquelle nos choix sont guidés par le simple hasard. Montaigne au contraire soutient que « aucune chose ne se presente à nous où il n’y ait quelque difference, pour legere qu’elle soit ». Il illustre cette idée par des images parlantes.
C’est une plaisante imagination de concevoir un esprit balancé justement entre deux pareilles envyes. Car il est indubitable qu’il ne prendra jamais party, d’autant que l’application et le choix porte inequalité de prix ; et qui nous logeroit entre la bouteille et le jambon, avec egal appetit de boire et de manger, il n’y auroit sans doute remede que de mourir de soif et de faim. Pour pourvoir à cet inconvenient, les Stoïciens, quand on leur demande d’où vient en nostre ame l’election de deux choses indifferentes, et qui faict que d’un grand nombre d’escus nous en prenions plustost l’un que l’autre, estans tous pareils, et n’y ayant aucune raison qui nous incline à la preference, respondent que ce mouvement de l’ame est extraordinaire et déreglé, venant en nous d’une impulsion estrangere, accidentale, et fortuite. Il se pourroit dire, ce me semble, plustost, que aucune chose ne se presente à nous où il n’y ait quelque difference, pour legere qu’elle soit ; et que, ou à la veuë, ou à l’attouchement, il y a tousjours quelque plus qui nous tente et attire, quoy que ce soit imperceptiblement.
Pareillement qui presupposera une fisselle egallement forte par tout, il est impossible de toute impossibilité qu’elle rompe ; car par où voulez vous que la faucée commence ? et de rompre par tout ensemble, il n’est pas en nature. Qui joindroit encore à cecy les propositions Geometriques qui concluent par la certitude de leurs demonstrations le contenu plus grand que le contenant, le centre aussi grand que sa circonference, et qui trouvent deux lignes s’approchans sans cesse l’une de l’autre et ne se pouvans jamais joindre, et la pierre philosophale, et quadrature du cercle, où la raison et l’effect sont si opposites, en tireroit à l’adventure quelque argument pour secourir ce mot hardy de Pline, solum certum nihil esse certi, et homine nihil miserius aut superbius*.
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Note :
« Il n’y a rien de certain que l’incertitude, et rien de plus misérable ni de plus superbe que l’homme. » Extrait des Histoires Naturelles de Pline l’Ancien. Cet auteur latin du Ier siècle ap. JC, est comme Montaigne, un adepte de Sénèque et du stoïcisme.
