De juger de la mort d’autruy
Publié le 23 août 2006 par elise dans Livre IILivre II, 13
Montaigne évoque à nouveau le thème de la mort attendue stoïquement. A travers l’exemple qui suit, il montre que l’homme ne peut soutenir la pensée de sa mort, excepté lorsqu’il prémédite son suicide ou après qu’une longue maladie l’a accoutumé à cette idée.
Tullius Marcellinus, jeune homme Romain, voulant anticiper l’heure de sa destinée pour se deffaire d’une maladie qui le gourmandoit plus qu’il ne vouloit souffrir, quoy que les medecins luy en promissent guerison certaine, sinon si soudaine, appella ses amis pour en deliberer. Les uns, dit Seneca, luy donnoyent le conseil que par lascheté ils eussent prins pour eux mesmes ; les autres, par flaterie, celuy qu’ils pensoyent luy devoir estre plus agreable. Mais un Stoïcien luy dit ainsi : “Ne te travaille pas, Marcellinus, comme si tu deliberois de chose d’importance ; ce n’est pas grand’ chose que vivre, tes valets et les bestes vivent ; mais c’est grand’ chose de mourir honestement, sagement, et constamment. Songe combien il y a que tu fais mesme chose, manger, boire, dormir ; boire, dormir, et manger. Nous roüons sans cesse en ce cercle ; non seulement les mauvais accidens et insupportables, mais la satieté mesme de vivre donne envie de la mort”. Marcellinus n’avoit besoing d’homme qui le conseillast, mais d’homme qui le secourut. Les serviteurs craignoyent de s’en mesler, mais ce philosophe leur fit entendre que les domestiques sont soupçonnez, lors seulement qu’il est en doubte, si la mort du maistre a esté volontaire ; autrement qu’il seroit d’aussi mauvais exemple de l’empescher, que de le tuer, d’autant que
Invitum qui servat, idem facit occidenti.
Apres il advertit Marcellinus qu’il ne seroit pas messeant, comme le dessert des tables se donne aux assistans, nos repas faicts, aussi la vie finie, de distribuer quelque chose à ceux qui en ont esté les ministres.
Or estoit Marcellinus de courage franc et liberal : il fit departir quelque somme à ses serviteurs, et les consola. Au reste, il n’y eut besoing de fer, ny de sang ; il entreprit de s’en aller de ceste vie, non de s’en fuir ; non d’eschapper à la mort, mais de l’essayer. Et, pour se donner loisir de la marchander, ayant quitté toute nourriture, le troisiesme jour après, estant faict arroser d’eau tiede, il defaillit peu à peu, et non sans quelque volupté, à ce qu’il disoit. De vray, ceux qui ont eu ces deffaillances de coeur, qui prennent par foiblesse, disent n’y sentir aucune douleur, voire plustost quelque plaisir comme d’un passage au sommeil et au repos.
Voyla des morts estudiées et digerées.