Que nostre desir s’accroist par la malaisance
Publié le 26 août 2006 par elise dans Livre ILivre II, 15
Le désir est d’autant plus grand qu’il est insatisfait, inassouvi, et qu’il porte sur un objet interdit ou inaccessible. Ce qui était déjà vrai du temps de Montaigne et même avant lui, l’est encore aujourd’hui. Laissons cependant l’auteur apporter ses propres exemples, et avancer une explication à ces paradoxes du désir masculin, en évoquant l’instinct animal présent chez l’humain.
Il n’y a raison qui n’en aye une contraire, dit le plus sage party des philosophes. Je remachois tantost ce beau mot qu’un ancien allegue pour le mespris de la vie : Nul bien nous peut apporter plaisir, si ce n’est celuy à la perte duquel nous sommes preparez. Voulant gaigner par là que la fruition de la vie ne nous peut estre vrayement plaisante, si nous sommes en crainte de la perdre. Il se pourroit toutesfois dire, au rebours, que nous serrons et embrassons ce bien, d’autant plus estroit et avecques plus d’affection que nous le voyons nous estre moins seur et craignons qu’il nous soit osté. Car il se sent evidemment, comme le feu se picque à l’assistance du froid, que nostre volonté s’aiguise aussi par le contraste. [...] Et qu’il n’est rien naturellement si contraire à nostre goust que la satieté qui vient de l’aisance, ny rien qui l’aiguise tant que la rareté et difficulté. [...]
Pour tenir l’amour en haleine, Lycurgue ordonna que les mariez de Lacedemone ne se pourroient prattiquer qu’à la desrobée, et que ce seroit pareille honte de les rencontrer couchés ensemble qu’avecques d’autres. La difficulté des assignations, le danger des surprises, la honte du lendemain, [...] c’est ce qui donne pointe à la sauce. Combien de jeux tres-lascivement plaisants naissent de l’honneste et vergongneuse maniere de parler des ouvrages de l’Amour ! La volupté mesme cherche à s’irriter par la douleur. Elle est bien plus sucrée quand elle cuit et quand elle escorche. La Courtisane Flora disoit n’avoir jamais couché avec Pompeius, qu’elle ne luy eust faict porter les merques de ses morsures. [...]
Il en va ainsi par tout : la difficulté donne prix aux choses.
[...] Ce grand Caton se trouva, aussi bien que nous, desgousté de sa femme tant qu’elle fut sienne, et la desira quand elle fut à un autre.
J’ay chassé au haras un vieil cheval duquel, à la senteur des juments, on ne pouvoit venir à bout. La facilité l’a incontinent saoulé envers les siennes ; mais, envers les estrangeres et la premiere qui passe le long de son pastis, il revient à ses importuns hannissements et à ses chaleurs furieuses comme devant.
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Pour mieux comprendre :
Ce sont les obstacles et la retenue qui attisent le désir, encore plus que l’objet du désir lui-même.
Pour en savoir plus :
– Les lois de Lycurgue.