Bref aperçu sur la situation sociolinguistique d’Haiti de 1804 à nos jours

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La question de l’utilisation des langues en Haïti a été posée dès la naissance de cet Etat en 1804. Rappelons-le, l’indépendance d’Haiti était le résultat d’une soi-disant union d’anciens esclaves noirs, illettrés, unilingues créolophones et de mulâtres lettrés dont la grande majorité était bilingue. Ainsi, dans quelle langue fallait-il rédiger l’acte[1] fondateur ou le premier texte officiel de la nouvelle nation? Serait-ce en créole, idiome né dans l’ancienne colonie et parlé par toute la population, ou en français, langue du colonisateur et parlée par une élite (les affranchis ou les mulâtres)?

Des lors, la question de la politique ou de l’aménagement linguistique était déjà posée, si nous entendons par là, « toute politique conduite par un État à propos d’une ou plusieurs langues parlées dans les territoires relevant de sa souveraineté pour en modifier le corpus ou le statut, généralement pour en conforter l’usage, parfois pour en limiter l’expansion, ou même œuvrer à son éradication[2]»

Malgré toutes les objections auxquelles on pouvait lui attribuer, le français allait être retenu comme étant la langue officielle[3] du pays et le créole sera à son tour employé comme un simple patois ou dialecte.

De 1804 à 1987, le français - langue dominante et minoritaire- a toujours eu le dessus sur le créole -considéré comme une langue vernaculaire- dans toutes les constitutions haïtiennes hormis quelques rares fois où il est fait mention de la question. Soit par exemple l’article 35 de la constitution de 1964 qui stipule:« l’usage du créole est permis et recommandé pour la sauvegarde des intérêts matériels et moraux des citoyens qui ne connaissent pas suffisamment la langue française», ainsi que l’article 24 de la constitution de 1983 qui confère au créole un statut de langue co-nationale avec le français. Par ailleurs, bien que la dernière constitution en date (celle de 1987) élève le créole au rang de langue co-officielle avec le français nous notons une inadéquation entre ce que stipule la loi mère haïtienne et ce qui se fait dans la réalité. Prenons par exemple cette même constitution 1987 qui officialise le créole, elle n’était rédigée qu’en français; la version créole n’est toujours pas officielle car elle a été l’oeuvre de quelques militants. De plus dans la majorité des institutions publiques le français domine au niveau de l’écrit. De nos jours, malgré quelques efforts réalisés par certains créolistes et/ou sociolinguistes, la situation demeure inchangée. Et le créole, longtemps considéré comme un simple vernaculaire continue encore à être victime, puisque inférieur au français. Réfléchissant sur la question de l’utilisation du créole et du français dans les tribunaux haïtiens par exemple, Heidi Fortuné[4] fait remarquer que:

« Il nous est donné de constater un sérieux problème de traduction au niveau de la justice en Haïti. Les procès se tiennent généralement en français. Les jugements sont rendus également dans la langue des blancs venus de l’Hexagone…au nom de la république. Le juge, le Ministère Public, les avocats s’expriment fièrement dans la dialectique de Voltaire. Mais on n’a jamais vu un de ces messieurs plaider ou rendre une décision dans la langue de nos ancêtres. Honte ou complexe ? Ce qui est certain, le pauvre bougre qui est assis sur le banc de l’accusé ne comprend rien de la mascarade qui se fait. Il est là, sur la sellette, à regarder son avocat et le représentant de la société faire de belles envolées juridiques, dire des formules consacrées et des choses qui lui échappent, en se demandant désespérément à quoi jouent ces diables en noir ? On est en train de le sacrifier dans un patois qu’il ne comprend même pas. Le comble de la démagogie, on lui pose des questions en français par l’entremise du magistrat de siège qui, en grand manitou, les lui traduit dans sa langue maternelle”.

D’autres penseurs comme Jean Raspail, dans Punch Caraïbes[5] exagèrent énormément en minimisant le créole en ces termes:

« La langue créole ne sortira jamais de l’enfance, qui marque à la fois son charme et ses limites. La simplification de ses mots, sa simili grammaire, en soulignant l’infantilisme. La simplification, les raccourcis, l’absence des genres et des nombres, la suppression des prépositions et des conjonctions sont le propre du créole…et sont le propre d’un enfant qui commence à parler. »

Pourtant, dans son Dictionnaire de la linguistique Georges Mounin semble prendre le contre-pied de Jean Raspail quand il définit la langue en ces termes: «Tout système de signes vocaux doublement articulés, propre à une communauté humaine donnée. En linguistique, l’allemand littéraire, l’allemande de Souabe, l’alsacien, le breton, le créole de la Guadeloupe sont des langues au même titre.»

De plus malgré tout, cet argument nous paraît intenabe dans la mesure où plusieurs démarches politiques tentent de conférer un vrai statut aux langues créoles; l’on peut citer par exemple l ‘article 213 de la Constitution de 1987 qui a prévu une Académie haïtienne afin de normaliser la langue créole; ou encore récemment en 2001, la mise en place du CAPES créole par le gouvernement français. Dans le cas du créole haitien[6]- ce que traite particulièrement notre article-, il est à souligner que d’importantes recherches se sont déjà effectuées la-dessus, notamment sa standardisation[7] et également son utilisation massive dans l’enseignement/apprentissage, résultat de l’application du décret du 19 Novembre 1979 stipulant en son article 1er: «L’usage du Créole, en tant que langue commune parlée par les 90% de la population haitienne, est permis dans les Ecoles comme langue-instrument et objet d’Enseignement».[8] En revanche, la Réforme Bernard qui optait pour un bilinguisme équilibré n’a jamais été appliqué.

Somme toute, de 1804 à nos jours la situation sociolinguistique d’Haïti se caractérise par l’emploi de deux langues par certains individus d’une même communauté. Au niveau éducatif[9], certains pensent que c’est l’une des causes des échecs des apprenants, alors que d’autres retorquent que le problème se trouve au niveau des méthodes d’enseignement. Mais peu importe l’argument avancé pour défendre sa thèse il demeure évident que que le français continue à dominer sur le créole dans presque toutes les sphères importantes de la vie sociale. Ainsi, sommes-nous en droit de conclure qu’une situation diglossique – français vs créole- règne en Haiti

Bibliographie

- Dany Bebel-Gisler  in La langue Créole Force Jugulée, L’Harmattan, Paris p110

Georges Mounin, de la linguistique, Quadrige PUF,1993, 346p

H. Boyer (dir), Sociolinguistique, territoires et objets, delachaux et Niestlé, Lausanne Suisse, 1996

NUMA, Wander, Le recours à la langue maternelle par des apprenants haïtiens en milieu urbain: le cas de la commune de Carrefour, mémoire de DEA soutenu à l’UAG, octobre 2006

Vertus Saint-Louis, Langues, savoir et gouvernance : Le créole haïtien face au français, in Actes du Colloque : La créolisation linguistique et les sciences humaines, P-au-P 21 et 22 Juin 2006, PUHA, Paris France 2007


[1] L’acte d l’indépendance a été rédigé par un mulâtre:Boisrond Tonnerre. Le texte intégral se trouve à l’adresse suivante:http://webu2.upmf-grenoble.fr/Haiti/Independance_1804.htm

[3] Selon Dantès Bellegarde, cité par Michel Saint Germain, le choix du français s’imposait pour trois raisons. Le créole ne possédait ni grammaire ni littérature écrite et ne pouvait faire l’objet d’un enseignement systématique. Il n’avait pas le caractère d’une langue fixée, était instable et soumis à de continuelles variations de vocabulaire.

[5] Cité par Dany Bebel-Gisler in La langue Créole Force Jugulée, L’Harmattan, Paris p110

[6] Un article très détaillé du créole haïtien se trouve à l’adresse suivante: http://fr.wikipedia.org/wiki/Cr%C3%A9ole_ha%C3%AFtien

[7] Voir l’article d’Albert Valman, Vers la standardisation du créole haïtien.

[8] Décret paru dans le journal officiel Le Moniteur le Lundi 19 Novembre 1979.

[9] Il est à préciser que la quasi totalité des matériel didactiques utilisés en Haïti sont conçus en français, quant au créole, il est la langue d’enseignement utilisée dans la majorité des écoles et également une langue enseignée mais son enseignement se limite au niveau du fondamental ( de la 1ère à la 9ème année). Au niveau du secondaire(3ème, 2ème, 1ère et Terminales) et à l’université, le français s’impose bien que le créole continue à être utilisé comme langue d’enseignement ou pour répéter certains acteurs (élèves, enseignants,directeurs pédagogiques,..) que nous avons interviewés, la langue pouvant faciliter la compréhension des apprenants. Mais, Selon Damoiseau :l’introduction du créole dans l’enseignement a occasionné donc, de la part des responsables de l’éducation, une mise en perspective nouvelle des méthodes pédagogiques du français. Néanmoins ces méthodes nouvelles ne peuvent être appliquées de façon efficace, en salle de classe, pour deux raisons évidentes : la rareté des manuels et de matériel pédagogique adaptés, la formation inadéquate des enseignants. Cf:http://20mars.francophonie.org/1157-L-enseignement-bilingue-en-Haiti-20-ans-apres-la-reforme-Bernard

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