Français 4ème : Escamotage, de Richard Matheson

10 12 2009

(Pages reproduites d’après un cahier manuscrit trouvé, voici deux semaines, dans un drugstore de Brooklyn, Sur la même table, était posée une tasse de café à demi vide. D’après les dires du propriétaire, cette table était inoccupée depuis plus de trois heures au moment où il remarqua le cahier pour la première fois.)

Samedi, début de la matinée.

Je ne devrais pas parler de ces choses par écrit. Si Mary mettait la main dessus? Et puis? Ce serait le point final, voilà tout. Cinq ans semés au vent.
Mais j’en ai besoin. J’ai trop l’habitude d’écrire. Impossible de connaître la paix sans ça. Poser mes pensées noir sur blanc, les sortir de moi, me simplifier l’esprit. Mais il est si difficile de simplifier les choses et si facile de les compliquer. Songer aux mois passés.
Quel a été le début? Une dispute bien sûr. Tant et tant de disputes depuis notre mariage. Et toujours là même, voilà l’horrible. L’argent. Elle dit : « II n’est pas question de confiance en ton talent. Il est question de factures et de savoir si oui ou non nous avons de quoi les payer. »
 » Et des factures pour quoi? Pour le nécessaire? Non. Rien que pour le superflu. « 
 » Le superflu! » Et nous voilà repartis. Dieu, à quel point la vie sans assez d’argent peut être atroce: Un manque que rien ne peut combler. Comment écrire en paix avec la chaîne des soucis d’argent – d’argent – d’argent? Télévision, réfrigérateur, machine à laver – rien encore de payé. Et le lit dont elle a envie… Et moi, stupide, faisant empirer la situation. Pourquoi avoir fui l’appartement ce soir-là? La dispute, oui, mais il y avait eu toutes les autres. L’orgueil, c’est tout. Sept ans – sept! – consacrés à écrire pour en retirer en tout 316 dollars! Et mes soirées passées à ce sinistre travail de dactylographie à mi-temps, Mary obligée d’y travailler aussi. Dieu sait qu’elle a parfaitement le droit de douter de moi, parfaitement le droit de vouloir que je prenne cette place offerte par Jim.
Tout est ma faute. Admettre mon échec, faire le geste qu’il fallait – tout était résolu. Plus de travail le soir. Et Mary à la maison comme elle le désire, comme elle le doit. Le geste qu’il fallait, rien d’autre.
Et j’ai fait celui qu’il ne fallait pas. De quoi être malade.
Mike et moi en virée, comme deux idiots. La rencontre de Jane et Sally. Et des mois ensuite à écarter l’idée que nous nous conduisions comme des idiots. A nous perdre dans ce que nous appelions une  » expérience « . A faire les jolis cœurs en oubliant que nous étions mariés.
Et puis la nuit dernière, tous les deux, avec elles, dans leur studio… Peur de dire le mot? Imbécile! Adultère.
Pourquoi tout est-il si embrouillé? J’aime Mary. Je l’aime. Et tout en l’aimant j’ai fait cette chose. Et ce qui est pire, j’ai aimé la faire. Jane est tendre, compréhensive, passionnée. Elle est le symbole des bonheurs perdus. C’était merveilleux. Inutile de mentir. Comment le mal peut-il être merveilleux? La cruauté source de Joie? Tout est perversité, confusion, désordre et colère.

Samedi après-midi.

Dieu merci, elle m’a pardonné. Jamais je ne reverrai Jane. Tout sera dans l’ordre.
Je suis allé m’asseoir sur le lit ce matin, elle donnait encore. Elle s’est éveillée et m’a considéré avec de grands yeux, puis elle a regardé l’heure. Elle avait pleuré.
 » Où étais-tu?  » a-t-elle demandé de cette voix fragile de petite fille qu’elle prend quand elle a peur.
J’ai dit :  » Avec Mike. Nous avons bu et parlé toute la nuit. »
Elle m’a regardé pendant une seconde encore. Puis lentement elle a pris ma main et l’a posée contre sa joue.
« Pardonne-moi « , a-t-elle dit, et les larmes lui sont montées aux yeux.
J’ai enfoui ma tête près de la sienne pour qu’elle ne voie pas mon visage.  » Oh! Mary, toi aussi, pardonne-moi. « 
 » Je ne lui dirai jamais la vérité. Elle compte trop pour moi. Je ne peux pas la perdre.

Samedi soir

Nous avons été commander un nouveau lit cet après-midi.
 » Mon chéri, nous ne pouvons pas nous l’offrir « , a-t-elle dit.
 » Ne t’inquiète pas. On était si mal dans le vieux. Je veux que ma petite fille fasse de beaux rêves. »
Elle m’a embrassé la joue, heureuse. Elle s’est laissée rebondir sur le lit, comme une enfant ravie.  » Regarde! » criait-elle.  » Comme il est doux! « 
Tout va bien. Tout sauf la prochaine fournée de factures au courrier. Tout sauf ma dernière histoire qui ne veut pas démarrer. Tout sauf mon roman qui a été refusé cinq fois. Il faut que Bumey House l’accepte. Ils l’ont gardé longtemps. J’y compte. J’ai atteint le point critique en ce qui concerne ma carrière. En ce qui concerne n’importe quoi. De plus en plus, j’ai l’impression d’être un ressort débandé. Enfin… tout va bien avec Mary.

Dimanche soir.

Retour des ennuis. Encore une dispute. Je ne sais même plus à propos de quoi. Elle boude. J’écume. Je suis incapable d’écrire quand je suis bouleversé. Elle le sait.
Envie de téléphoner à Jane. Elle au moins s’intéresse à ce que je fais. Envie de tout laisser tomber, de me saouler, de me jeter à l’eau, n’importe quoi. Pas étonnant que les bébés soient heureux. Ils ont la vie simple. Un peu faim, un peu froid, un peu peur dans le noir. Rien de plus. A quoi bon devenir un homme? La vie est trop difficile.
Mary m’appelle pour dîner. Pas envie de manger. Pas même envie de rester à la maison. Peut-être téléphonerai-je à Jane un peu plus tard. Juste pour lui dire bonjour.

Lundi matin.

Nom de Dieu, nom de Dieu!
Garder le manuscrit plus de deux mois, ça ne leur suffisait pas, oh, non! Il fallait encore qu’ils l’inondent de café et qu’ils me le renvoient au nez, en me le refusant avec une circulaire! Pouvoir les tuer! Est-ce qu’ils croient savoir ce qu’ils font?
Mary a vu la circulaire.  » Alors, et maintenant?  » a-t-elle dit.
Le mépris dans sa voix.  » Maintenant?  » J’essayais de ne pas exploser.
 » Tu te crois toujours capable d’être écrivain?  » J’ai explosé. « Bien sûr, ils ont raison, ils sont le jury suprême, hein? Je ne vaux rien, puisqu’ils l’ont décrété? »
 » Voilà sept ans que ça dure. Sans résultat. « 
 » Et ça continuera encore autant. Cent ans, s’il le faut. »
 » Tu refuses de prendre le travail que te propose Jim? « 
 » Exactement. »
« Tu devais le faire en cas d’échec du livre. »
 » J’ai un travail. Et toi aussi! Et c’est comme ça et ça le restera. »
 » Possible, mais moi je ne resterai pas.  » Me quitter. Et après? Lassitude de tout. Factures… écritures… Echecs, échecs! Et la petite vie ancienne qui s’écoule goutte à goutte, édifiant la muraille de ses complications comme un fou maniant un jeu de cubes.
Toi! Maître du monde, régulateur de l’univers. S’il y a quelqu’un pour m’entendre… supprime les choses! Simplifie le monde! Je ne crois en rien mais j’abandonnerais… n’importe quoi sur terre, si seulement… Quelle importance? Tout m’est égal. Je téléphonerai à Jane aujourd’hui.

Lundi après-midi,

Je suis sorti pour appeler Jane. Mary va chez sa sœur ce soir. Pas été question que j’y aille. Pas moi qui mettrai la chose sur-le tapis.
J’ai déjà appelé Jane hier soir, chez elle au Stanley Club, et la standardiste m’a répondu qu’elle était sortie. Je pensais la joindre aujourd’hui à son bureau.
Je suis allé téléphoner au drugstore. Se fier à sa mémoire pour retenir les numéros, c’est le meilleur moyen de les oublier. J’ai pourtant appelé celui-ci assez souvent. Impossible de me le rappeler.
Elle travaille aux bureau d’un magazine – Design Handbook ou Désigner Handbook ou quelque chose comme ça. Curieux, oublié ça aussi. J’aurais dû y faire très attention.
Mais je me souviens de l’endroit. Je suis passé l’y prendre un jour. On était allés déjeuner ensemble, Mary me croyait à la bibliothèque municipale.
J’ai pris l’annuaire. Je me rappelais que le numéro du magazine de Jane était en haut de la colonne de droite, sur une page à droite. J’y avais regardé une douzaine de fois. Aujourd’hui, il n’y était pas.
J’ai trouvé le mot Design avec diverses raisons sociales. Mais c’était à gauche, en bas de la colonne de gauche, juste l’opposé. Et je ne retrouvais pas le nom. D’habitude, dès que je tombais dessus, je savais que c’était celui-ci et aussitôt je reconnaissais le numéro. Aujourd’hui, non.
J’ai parcouru la liste dans tous les sens. Rien qui ressemble à un Design Handbook. Finalement j’ai noté le numéro de Design Magazine, mais j’ai le sentiment que ce n’était pas celui que je cherchais.
Il était trop tard pour appeler et je suis rentré déjeuner. Je vais y retourner tout à l’heure.

Plus tard.

Le repas m’avait un peu apaisé. J’en avais besoin. La perspective de ce coup de téléphone me rendait nerveux.
J’ai fait le numéro. Une femme a répondu.  » Design Magazine », a-t-elle dit. J’ai demandé à parler à miss Lane. « Pardon? « 
« Miss Lane. »
Elle m’a dit :  » Un moment. » Et j’ai su que ce n’était pas le bon numéro. Toutes les autres fois la standardiste me branchait immédiatement sur la ligne de Jane.
« Voulez-vous me rappeler le nom? » a-t-elle demandé encore.
« Miss Lane. J’ai dû me tromper de numéro… « 
 » Vous voulez peut-être dire Mr. Payne. « 
 » Non, non. Excusez-moi, c’est une erreur.  » J’ai raccroché de mauvaise humeur. Ce numéro fantôme que j’avais regardé je ne sais combien de fois… la plaisanterie manquait de sel.
J’ai pensé que j’avais eu entre les mains un vieil annuaire et je suis allé en consulter un autre. C’était le même.
Je lui téléphonerai chez elle ce soir, impossible de faire autrement. Je veux la joindre aujourd’hui, pour être sûr qu’elle me réserve sa soirée de samedi.
Je pense à quelque chose. Cette standardiste. Sa voix. Je jurerais que c’était celle que j’entendais les autres fois quand j’appelais Jane. Drôle d’idée.

Lundi soir.

J’ai appelé le Stanley Club pendant que Mary était
descendue chercher deux gobelets de café. J’ai dit à la standardiste comme toutes les fois :
 » Je voudrais parler à miss Lane, s’il vous plaît. « 
 » Ne quittez pas. » Silence. Le temps de m’impatienter, puis un déclic.
 » Quel nom? « 
« Miss Lane. Je l’ai appelée je ne sais combien de fois. »
« Je vais revoir la liste. » Nouveau silence. Et :  » II n’y a personne de ce nom ici, monsieur. »
 » Mais Je vous dis que je l’ai appelée… « 
 » Etes-vous sûr d’avoir le bon numéro? « 
 » Oui! C’est bien le Stanley Club? »
« En effet. »
 » Eh bien, c’est là que je téléphone. »
« Je ne sais pas quoi vous dire. En tout cas, aucune miss Lane n’habite ici. »
« Mais j’ai téléphoné hier soir! Vous m’avez répondu qu’elle était sortie. »
 » Je suis désolée. Je ne me rappelle pas. »
 » Enfin, c’est impossible! « 
« Je veux bien regarder encore une fois, mais ce sera pour rien. »
 » Et personne de ce nom n’a déménagé ces jours derniers? »
« Pas une chambre vacante depuis un an. Vous savez, à New York, avec la crise du logement… »
 » Je sais. » J’ai raccroché. Je suis allé m’asseoir à mon bureau. Mary était rentrée du drugstore. Elle m’a dit que mon café refroidissait. J’ai prétendu que j’avais appelé Jim à cause de cette place qu’il me propose. Mensonge peu indiqué.
Maintenant elle aura une occasion de remettre ça. J’ai bu mon café, j’ai essayé de travailler. Mais j’avis l’esprit ailleurs.
Il fallait bien qu’elle soit quelque part. Je ne l’avais pas rêvée. Pas plus que Mike n’avait rêvé Sally… Sally! Elle aussi habitait là!
J’ai prétexté une migraine : des cachets à aller acheter. Il y en avait à la maison. J’ai dit que je ne supportais pas cette marque. Les plus futiles mensonges!
J’ai couru au drugstore. La même standardiste m’a répondu.
« Est-ce que miss Sally Norton est ici? « 
 » Ne quittez pas. »
Je me suis senti l’estomac noué. D’abord, elle connaissait les noms des habitués par cœur. Jane et Sally étaient au Club depuis deux ans.
Et alors : « Désolée, monsieur. Il n’y a personne de ce nom ici.  » J’ai poussé un gémissement.
 » Etes-vous souffrant? « 
 » Pas de Jane et pas de Sally Norton? « 
« Etes-vous la personne qui a appelé tout à l’heure? »
 » Oui. »
 » Ecoutez, si c’est une plaisanterie… « 
 » Une plaisanterie! Hier soir J’ai téléphoné et vous m’avez dit que miss Lane était sortie, en me demandant s’il y avait un message. J’ai répondu que non. Et maintenant c’est vous qui me prétendez… « 
 » Je ne sais que vous dire. Je ne me rappelle rien pour hier soir. Si vous voulez le directeur… « 
 » Non, inutile. »
J’ai raccroché, puis j’ai appelé Mike. Il n’était pas chez lui. Sa femme Gladys m’a répondu qu’il dînait dehors.
J’étais un peu nerveux, j’ai déraillé :  » Avec des amis hommes? « 
Elle a paru choquée.  » J’espère bien que oui! » Je commence à avoir peur.

Mardi soir.

J’ai rappelé Mike ce soir. Je lui ai demandé s’il savait quelque chose au sujet de Sally.
« Qui? »
 » Sally. »
 » Sally qui? »
 » Tu le sais bien, faux jeton! »
 » C’est un gag? »
« On le dirait oui! Si on parlait sérieusement? « 
« Reprenons au début. Qui diable est Sally? « 
 » Tu ne connais pas Sally Norton? »
« Non. Qui est-ce? »
 » Tu n’as jamais eu rendez-vous avec elle, Jane Lane et moi? »
 » Jane Lane! De qui parles-tu? »
« Tu ne connais pas non plus Jane Lane? »
« Non! Et je ne te trouve pas drôle. Je te suggère même d’arrêter. Entre hommes mariés, c’est… « 
« Ecoute! » ai-je crié. « Où étais-tu samedi soir il y a trois semaines? » II a gardé le silence un moment.
« Ce n’était pas la soirée que nous avons passée ensemble, pendant que Mary et Glad étaient à leur représentation de charité? »
« Ensemble! Sans personne d’autre? »
« Qui donc? »
 » Pas de fille? Sally? Jane? »
« Ça y est, il recommence » a-t-il grogné.
« Ecoute, mon vieux, qu’est-ce qui l’arrivé? Il y a quelque chose qui ne va pas? »
Je me suis effondré contre la cloison de la cabine téléphonique. « Non », ai-je murmuré. « Ça va. »
 » Bien vrai? Tu as l’air dans un état terrible. »
J’ai raccroché. Je suis dans un état terrible. Comme un affamé dans un monde où il n’y a pas une miette pour le nourrir. Qu’est-ce qui se passe?

Mercredi après-midi.

Un seul moyen de savoir si Jane et Sally avaient réellement disparu. J’avais rencontré Jane par l’intermédiaire d’un de mes amis de collège. Tous deux étaient de Chicago. C’est lui qui m’avait donné son adresse à New York, le Stanley Club. Il ignorait que j’étais marié.
J’ai rendu visite à Jane, je suis sorti avec elle, et Mike avec son amie Sally. C’est ainsi que se sont passées les choses. Je sais qu’elle se sont produites.
Aujourd’hui j’ai donc écrit à mon ami Dave. Je lui disais ce qui est arrivé. Je lui demandais d’aller se renseigner chez les parents de Jane et de me dire s’il s’agissait d’une farce ou d’une série de coïncidences. Puis j’ai pris mon répertoire.
Le nom de Dave ne se trouvait pas dans le répertoire.
Est-ce que je deviens vraiment fou? Je sais parfaitement bien que cette adresse était là. Je me rappelle encore le soir où je l’ai inscrite, pour ne pas perdre contact avec lui à notre sortie du collège. Je me rappelle même la tache d’encre faite par ma plume qui avait glissé. La page est blanche.
Je me souviens de lui, de son nom, de son aspect, de sa manière de parler, des choses que nous avons faites ensemble, des classes que nous avons suivies.
J’avais même gardé une lettre de lui qu’il m’avait envoyée une année où j’étais resté au collège pendant les vacances de Pâques. Mike était avec moi dans ma chambre quand je l’avais reçue. Comme nous habitions New York, nous n’avions pas le temps d’aller dans nos familles, le congé ne durant que quelques jours.
Mais Dave avait pu se rendre chez lui, à Chicago, et de là il nous avait envoyé cette lettre très drôle, par pneumatique. Il l’avait cacheté à la cire avec la marque de sa bague en guise de sceau, pour plaisanter. La lettre était dans mon tiroir aux vieux souvenirs. Elle n’y est plus.
Et je possédais trois photos de Dave, prise lors de la remise de notre diplôme de fin d’études. Il y en avait deux dans mon album de photos. Elles y sont toujours. Mais il ne figure plus dessus.
On y voit seulement les jardins du collège avec les bâtiments en arrière-plan.
J’ai peur de continuer mes investigations. Je pourrais écrire ou téléphoner au collège et leur demander si Dave a jamais été leur élève. Mais j’ai peur d’essayer.

Jeudi après-midi.

Je suis allé aujourd’hui voir Jim à son bureau à Hampstead. Il a paru surpris de me voir.
« Ne me dis pas que tu as pris le train jusqu’ici pour m’annoncer que tu acceptais cette place. »
Je lui ai demandé:  » Jim, m’as-tu jamais entendu parler d’une fille à New York du nom de Jane? »
 » Jane? Non, je ne crois pas. »
« Voyons, Jim, j’ai forcément fait allusion à elle. Tiens, rappelle-toi, la dernière fois que nous avons joué au poker avec Mike. Je te l’ai dit à ce moment-là. »
 » Je ne me rappelle pas. Bob. En quoi cela te concerne-t-il? »
 » II m’est impossible de la retrouver. Pas plus que la fille avec qui sortait Mike. Et Mike nie avoir jamais connu l’une et l’autre. »
Devant son air interloqué, je lui ai redonné des explications. Alors il s’est exclamé :  » Félicitations! Deux hommes mariés courant les jupons… « 
 » Nous étions amis, rien d’autre. C’est un camarade de collège qui me les avait présentées. Ne va pas te faire des idées. »
« Bon, laissons tomber. Et alors, qu’est-ce que je viens faire là-dedans? »
« Je ne peux pas les retrouver. Elles ne sont plus là. Je ne peux même pas prouver qu’elles ont existé. »
II a haussé les épaules.  » Et puis? » Et il m’a demandé si Mary était au courant. J’ai négligé de répondre.
« Je ne t’ai jamais parlé de Jane dans une de mes lettres? » ai-je continué.
« Je ne pourrais pas te le dire. Je ne conserve aucune lettre. »
Je le quittai peu après. Il devenait trop curieux. Et j’envisage la filière. Il en parle à sa femme, sa femme en parle à Mary – feu d’artifice.
En sortant de la gare à la fin de l’après-midi, j’ai eu le sentiment atroce d’être quelque chose de temporaire. Si je m’asseyais quelque part, c’était comme de reposer sur l’air.
Je suppose que je ne tournais pas rond. Parce que j’ai heurté un passant exprès pour voir s’il s’apercevrait de ma présence et de mon contact. Il a braillé et m’a traité de tous les noms. Je l’aurais embrassé.

Jeudi soir

J’ai rappelé Mike pour savoir s’il se souvenait de Dave au collège.
La sonnerie a été interrompue par un déclic. J’ai entendu la voix d’une téléphoniste :  » Quel numéro demandez-vous, monsieur? »
Un frisson m’a parcouru l’échiné. J’ai donné le numéro. Elle m’a répondu qu’il n’existait pas au central.
L’appareil m’est tombé des mains. Mary est venue voir ce qui se passait. La voix de la téléphoniste répétait: « Allô… allô… allô… » J’ai replacé en hâte le récepteur sur son support.
 » Qu’est-ce que tu fais?  » a dit Mary.
« Rien. J’ai fait tomber le téléphone. » Je me suis assis à mon bureau. Je tremblais comme une feuille. J’ai peur de parler à Mary de Mike et de Gladys.
Peur qu’elle me réponde qu’elle n’a jamais entendu prononcer leurs noms.

Vendredi.

J’ai vérifié les choses en ce qui concernait le magazine Design Handbook, Les Renseignements m’ont appris qu’aucune publication portant ce nom n’était enregistrée. Je suis quand même allé voir.
J’ai reconnu l’immeuble. J’ai regardé la liste des bureaux dans le vestibule. Je savais que je ne trouverais pas le magazine, mais cela m’a causé malgré tout un choc.
J’ai pris l’ascenseur, étourdi, l’estomac serré. J’avais l’impression d’être emmené à la dérive loin de tout ce
qui existe.
Je suis descendu au troisième. Je me suis retrouvé à l’endroit exact où j’étais venu chercher Jane une fois. C’était une compagnie de textiles.
« II n’y a jamais eu de magazine installé ici? » ai-je demandé à la réception.
 » Pas que je me souvienne », a répondu l’employée. « Mais je ne suis là que depuis trois ans. »
Je suis rentré. J’ai déclaré à Mary que je me sentais malade, que je n’irais pas travailler ce soir. Elle m’a dit qu’elle non plus. Je suis allé dans notre chambre pour être seul. Je me suis mis là où nous devons placer le nouveau lit, à sa livraison la semaine prochaine.
Mary m’a suivi. Elle est restée sur le seuil.  » Bob, qu’est-ce qu’il y a? Je n’ai pas le droit de savoir?  » Sa voix était nerveuse.  » II n’y a rien. »
« Je t’en prie, ne dis pas non. Je ne suis pas aveugle. »
J’ai eu envie de, courir vers elle. Mais je me suis détourné. « J’ai une lettre à écrire. »
« A qui? »
Je me suis emporté.  » Cela me regarde. » Et puis je lui ai dit que c’était à Jim. Elle m’a regardé dans les yeux.
« J’aimerais te croire. »
« Que signifie…? »
Elle m’a tourné le dos. « Alors, tu feras mes amitiés à… Jim. »
Sa voix s’est brisée. J’ai frissonné à l’entendre. J’ai fait la lettre. J’ai décidé que Jim pouvait m’aider. La situation est trop désespérée pour garder le secret. Je lui ai dit que Mike avait disparu. Je lui ai demandé s’il se souvenait de Mike.
Curieux, ma main tremblait à peine. Peut-être est-ce ainsi quand on n’appartient presque plus à la terre.

Samedi.

Mary est partie tôt, pour un travail de dactylo urgent.
Après mon petit déjeuner, je suis allé chercher de l’argent à la banque, pour payer le nouveau lit.
J’ai rempli un chèque de cent dollars. Je l’ai tendu avec mon chéquier au caissier.
Il a ouvert le chéquier et m’a regardé en fronçant les sourcils. « Vous vous croyez drôle? »
« Comment cela? »
II a poussé le chéquier vers moi en appelant : « Au suivant.
Je crois que j’ai crié. « Qu’est-ce qui vous prend? »
Un homme s’est levé d’un bureau et s’est approché en faisant l’important. Derrière moi, une femme a dit :
« Ne restez pas devant le guichet, monsieur. »
« De quoi s’agit-il? » a demandé l’homme.
« Votre caissier refuse de me donner de l’argent. » II a pris mon chéquier que je lui tendais et l’a ouvert. Il a levé les yeux avec surprise. Puis, d’une voix calme :
« Ce chéquier ne correspond à aucun compte existant, monsieur. »
Je le lui ai arraché des doigts, le cœur battant. Il n’avait jamais été utilisé. J’ai gémi : » Oh! mon Dieu… « 
« Voulez-vous que nous vérifiions le numéro?  » Mais il n’y avait pas même le numéro. Je le voyais. Les larmes me vinrent au yeux.
 » Non », ai-je dit « Non… » Je suis sorti tandis, qu’il me rappelait :
 » Une seconde, monsieur… »
J’ai couru jusqu’à la maison. J’ai attendu dans centrée le retour de Mary. Je continue d’attendre en ce moment. Je regarde le chéquier. La ligne où nous avions signé nos deux noms. Les cases où étaient inscrits nos dépôts. Cinquante dollars de ses parents pour notre premier anniversaire de mariage. Deux cent trente dollars de la caisse des anciens combattants. Vingt dollars, Dix dollars… Tout est vide.
Tout s’en va. Jane. Sally. Mike. Les noms s’envolent et les gens avec. Et maintenant ce chéquier. Quoi d’autre après?

Plus tard.

Je sais quoi. Mary n’est pas rentrée.
J’ai appelé le bureau. Sam a répondu. J’ai demandé si Mary était là. II m’a dit que je devais faire erreur, qu’aucune Mary ne travaillait chez lui. J’ai donné mon nom… Je lui ai demandé si moi j’y travaillais. « Assez blagué », a-t-il dit. « Je compte sur vous lundi soir. « 
J’ai appelé mon cousin, ma sœur, mon oncle. Pas de réponse. Pas même de sonnerie. Aucun des numéros ne fonctionnait. Donc, aucun d’eux n’est plus là.

Dimanche

Je ne sais pas quoi faire. J’ai passé la journée assis à la fenêtre à observer la rue. Je guettais le moindre visage connu. Mais il n’y avait rien que des étrangers.
Je n’ose pas quitter la maison. Elle est tout ce qui me reste. Avec nos meubles et nos vêtements.
Je veux dire mes vêtements. Son placard à elle est vide. Je l’ai ouvert ce matin à mon réveil et il n’y avait pas un mouchoir. C’est comme un tour de prestidigitation, un escamotage – comme…
Je me suis contenté de rire. Je dois être… J’ai appelé le magasin de meubles. Il est ouvert le dimanche après-midi. On m’a dit qu’il n’y avait aucune commande de lit à notre nom. Si je voulais venir vérifier? Je suis revenu à la fenêtre.
J’ai pensé à appeler ma tante de Détroit. Mais je suis incapable de me rappeler le numéro. Et il n’est plus dans le répertoire. Le répertoire entier est vide. Il ne reste plus que mon nom en lettre d’or sur la couverture.
Mon nom. Rien que mon nom. Que dire? Que faire? Facile. Rien à faire.
J’ai feuilleté l’album de photos. Presque toutes les photos ont changé. Elles ne représentent plus personne. Mary n’y est plus, ni nos parents, ni nos amis. De quoi rire.
Sur la photo de mariage je suis assis, tout seul, à une immense table couverte de mets. Mon bras gauche est étendu et courbé pour enlacer une mariée fantôme. Et, autour de la table, il y a des verres qui flottent dans le vide. Qui me portent un toast.

Lundi matin.

On m’a retourné la lettre que j’avais envoyée à Jim. Avec sur l’enveloppe la mention INCONNU.
J’ai essayé de voir le facteur, mais je n’ai pas pu. Il est passé avant mon réveil.
Je suis allé chez l’épicier. Il me connaissait. Mais quand je lui ai demandé s’il avait vu ma femme, il a ri en disant qu’il savait bien que je mourrais célibataire..
Il ne me reste qu’une seule idée. C’est un risque à prendre. Il faut que je quitte la maison et que j’aille en ville à l’Association des Anciens Combattants. Je veux savoir si mes fiches s’y trouvent. Si oui, il restera quelques renseignements sur mes études, mon mariage, mes relations.
J’emporte ce cahier avec moi. Je ne veux pas le perdre. Si je le perdais, il ne me resterait plus une chose au monde pour me rappeler que je ne suis pas fou.

Lundi soir.

Je suis assis au drugstore du coin. La maison n’est plus là.
En revenant de l’Association, je n’ai plus trouvé qu’un terrain vague. J’ai demandé aux enfants qui y jouaient s’ils me connaissaient. Ils ont dit que non. J’ai demandé ce qui était arrivé à la maison. Ils ont répondu qu’ils jouaient dans ce terrain vague depuis toujours.
L’Association n’avait aucune fiche à mon sujet. Pas une ligne.
Ce qui signifie que je n’existe plus désormais en tant qu’individu. Tout ce que je possède, c’est ce que je suis – mon corps et les vêtements qui le recouvrent. Toutes mes pièces d’identité ont disparu de mon portefeuille.
Ma montre a disparu aussi. Sans que je m’en aperçoive. De mon poignet.
Elle portait au dos une inscription. Je me la rappelle. A mon chéri avec tout mon amour. Mary. Je suis en train de boire une tasse de caf

Traduit par Alain Dorémieux. Disappearing Act
Richard Matheson


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7 réponses à “Français 4ème : Escamotage, de Richard Matheson”

21 04 2012
dede (16:50:46) :

Bonjour, j’ai besoin de vous car pour le retour des vacances, je dois lire et réaliser un exposé sur la nouvelle « escamotage » de Richard Matheson. Le professeur ( 4°eme) nous ayant dit de chercher sur internet, je suis donc tomber sur votre site mais je m’aperçois que la dernière phrase n’est pas finie aussi qu’il manque un morçeau.Pourriez-vous traduire et mettre en ligne le reste s’il vous plait car cela m’embête d’acheter le recueil.
Merci

2 05 2012
Mr N (08:03:06) :

Bonjour,
La nouvelle se termine bien de la sorte, ce n’est pas une erreur de ma part ! Votre question semble indiquer que vous passez à côté du sens de la nouvelle. Que signifie le mot « escamotage »? Quel rapport le titre a-t-il avec l’histoire racontée? En quoi la dernière phrase du texte, qui en effet « n’est pas finie » comme vous le dites, est-elle à l’image de l’ensemble de l’histoire? Posez-vous ces questions, et vous allez comprendre… Bonne lecture.

25 09 2012
Replica Hermes (18:54:17) :

pgzrjctmewp It’s a nice post. pgzrjctmewp

3 10 2012
???? (14:19:32) :

Bonjour,
comment s’appelle le narrateur?
merci.

11 11 2012
Morgane (19:25:48) :

Esmotage ve dire disparition

12 11 2012
Mr N (22:17:37) :

Est-ce une question? Si oui, la réponse est oui!

12 12 2015
Margaux Walhin (12:01:28) :

Bonjour, je ne comprends pas la fin et j’ai un examen sur celui ci. Pouvez vous m’aider s’il vous plait😊

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