Commentaire d’œuvre : Secret life, 2008
En quoi Secret life est représentatif de Peter Klasen et de la figuration narrative ?
Secret life, Peter Klasen, collection particulière Paris, 2008, acrylique
Au XXème siècle, de nombreux mouvements artistiques voient le jour, comme l’abstraction ou le nouveau réalisme. Un courant contraire apparaît aussi : il s’agit de la figuration narrative. Ce style pictural est l’une des caractéristiques de nombreux artistes comme Alain Jacquet ou encore Jan Voss. Cependant Peter Klasen est sans doute l’artiste qui représente le mieux ces nouvelles idées sur la peinture. Peter Klasen est d’origine allemande, il est né en effet à Lübeck en 1935. Il fit l’école des Beaux-Arts de Berlin où il suit les cours de Will Grohmann, … Il s’installe à Paris en 1960 et fut l’un des fondateurs de la Nouvelle Figuration ou plutôt figuration narrative. Plus tard il fera un voyage à New York qui le touchera jusque dans ses œuvres. Son travail est surtout basé sur des séries d’œuvres comme la série des « Tableaux binaires » ou « La colonie pénitentiaire ». Il sera exposé surtout en Europe. Son tableau Secret life peint en 2008 est un exemple de style pictural et de son travail. On peut donc se demander en quoi ce tableau est représentatif de cet artiste et de la figuration narrative plus généralement. Nous verrons tout d’abord en quoi cette œuvre est caractéristique de Peter Klasen, puis en quoi est ce une représentation de ce nouveau courant artistique.
En 2008, Peter Klasen peint donc Secret life qui pourrait être le modèle de son travail.
Cet artiste se démarque tout d’abord par l’utilisation des matériaux. En effet, il ne se suffit pas à de simples peintures comme l’acrylique ou la peinture à l’huile, il utilise de nombreuses techniques. L’aérographe est sans doute son matériel de prédilection. Cette technique est basée sur le même principe du pistolet à peinture mais il permet de faire d’infimes détails, la peinture sur la toile ressemble à une photo pour le spectateur. D’ailleurs sur Secret life le plan représentant une femme allongée à coté d’un homme a sans doute été réalisée par cette technique. En plus, d’utiliser l’aérographe Peter Klasen utilise aussi des photos. En effet, grâce à ses photos l’artiste peut superposer différents plans. Dans ce tableau, trois plans apparaissent : la femme et l’homme, un deuxième où l’on distingue une caméra et un troisième démarqué des autres par un épais trais rouge où l’on voit un homme regardant face à lui. Ce visage d’homme est peut être celui d’une photo en noir et blanc que Klasen a utilisé dans ce tableau. Il utilise à de nombreuses reprises la superposition. Cette technique permet donc de représenter différents moments d’une journée sur une même toile. Ces différentes techniques sont donc très remarquables et font de Klasen un artiste particulièrement reconnaissable.
Dans ses tableaux, en dehors des techniques, Peter Klasen est aussi reconnaissable par son intérêt pour les femmes. Effectivement, la partie gauche du tableau est principalement occupée par la tête d’une femme que l’on imagine nu puisqu’elle est allongée et est en compagnie d’un homme sans doute sur un lit. La femme érotique et le désir ont une place importante dans tous les tableaux de l’artiste. La femme adultère semble ici être le thème principal, le peintre a repris ce visage dans de nombreux tableaux comme dans Couple on yellow ground, blue car.
Klasen dans ses tableaux veut rendre compte aux spectateurs le rôle de la femme dans la société, soit « femme objet » en la représentant à coté d’une voiture rutilante, soit « femme érotique » comme par exemple dans le tableau le bolide inflammable où il réunit ces deux images.
Ce visage de cette femme, sans doute peint à l’aérographe peut faire penser au public à un arrêt sur image d’un film cinématographique. Le récit visuel cinématographique comme l’explique Klasen lui-même a un « pouvoir incroyablement efficace comme révélateur de nos pulsions les plus intimes, de nos inavouables désirs, de nos inatteignables rêves, de nos plus profonds abîmes, et exerce sur moi l’effet le plus doux, le plus redoutable de mes dépendances ». Donc à travers ces images presque cinématographiques Klasen nous fait partager ses plaisirs, ses désirs pour la femme.
Enfin, le peintre rend vraiment ce tableau caractéristique de son style car il en fait une représentation aiguë et exigeante de la vie contemporaine, il se qualifie même « d’ethnologue d’une société en mouvement ». En effet, à droite du tableau nous voyons le visage d’un homme nous regardant fixement, ses traits sont tirés ce qui donnent une impression de malaise et de méchanceté dans son regard. Alors que cette femme à gauche a donc l’air lasse … Un viseur de pistolet peint en rouge entoure l’œil de l’homme. Klasen veut sans doute pousser le spectateur à s’interroger sur l’effet réel que provoque ce viseur, contrastant avec l’image de gauche. Sachant que cette femme est sans doute en train de faire l’irréparable nous pouvons en déduire que cet homme regardant fixement à l’espoir de se venger de sa femme adultère. Le peintre dénonce ici probablement les rendez-vous clandestins des amants, les « 5 à 7 » de plus en plus répandus dans des motels. Grâce à cette image presque cinématographique (aérographe …) nous pouvons faire des liens avec des films américains des années 80.
Peter Klasen appartient donc au courant de la figuration narrative. Ces tableaux en sont emblématiques comme Secret life.
La figuration narrative est donc apparue dans les années 60 en Europe. Elle est souvent rattachée au pop art à une exception : Klasen ou d’autres artistes comme Hervé Télémaque, Bernard Rancillac critiquent la société de consommation contrairement à Andy Warhol par exemple. Gérald Gassiot-Talabot la définit comme : « Est narrative toute œuvre plastique qui se réfère à une représentation figurée dans la durée, par son écriture et sa composition, sans qu’il y ait toujours à proprement parler de récit » ou comme le dit Hervé Télémaque « La figuration intègre une dimension temporelle dans l’image fixe, volonté de produire un impact visuel ou manifestation d’une certaine urgence de l’expression ». La figuration narrative donne donc une plus grande place à l’anecdote, mais moins à l’idéologie. Elle s’est inspirée des bandes dessinées, de la photographie, du cinéma (on retrouve tout ceci dans les tableaux de Peter Klasen). Les thèmes des œuvres sont rattachés généralement aux scènes du quotidien (adultère, sexualité, plaisir, …) et à des revendications sociales ou politiques. Les caractéristiques de cette nouvelle figuration s’affirment en 1967, avec l’exposition Bande dessinée et Figuration narrative, présentée au Musée des Arts décoratifs. Toutes ces caractéristiques sont donc bien présentes chez Klasen.
Comme quasiment tous les tableaux Secret life n’échappe pas à cette caractéristique et raconte donc une histoire ou plutôt « une représentation figurée dans la durée ». Des signes nous apparaissent en effet en regardant attentivement le tableau : une caméra occupant un tiers du tableau, cette femme à gauche et ce visage à droite nous regardant fixement ou plutôt à travers cette caméra. Effectivement l’œuvre s’éclaire quand nous découvrons que ce visage fermé et dur ne nous regarde pas nous directement mais cette femme allongée sur ce lit avec un autre homme. Cet homme est un homme trompé … le viseur sur son œil explique sa colère et son envie de vengeance. Cette histoire va sans doute mal finir, un homme meurt, une femme seule et ce mari transformé en tueur car la colère l’aura aveuglée. Klasen décrit donc ici une véritable enquête.
D’autres artistes se sont aussi essayés à la figuration narrative, il y a bien sur Télémaque, Rancillac, … mais aussi Jacques Monory, Peter Stämpfli, … Jacques Monory dans son tableau Le meurtre n°10/2 donne au public une œuvre mélangeant toutes les caractéristiques de ce nouveau courant
artistique qui est la figuration narrative. Effectivement, il réalise un arrêt sur image qui établit une unité de temps grâce notamment à la superposition de plans (comme Klasen).
Mais aussi bien sur ce tableau raconte
Meurtre n°10/2, Huile sur toile et miroir brisé avec impacts de balles, 160 x 400 cm, Jacques Monory
une histoire.
Au contraire de Peter Stämpfli qui dans son tableau Gala critique les stéréotypes des soirées mondaines en peignant une paire de gant blanc sur un costume. Ce procédé s’appelle le procédé de l’isolement, il met hors contexte ce détail (gants) ce qui donne à cette toile les attributs d’une image publicitaire. Il se livre à un questionnement sur les moyens de représentations et sur ce qui distingue une image publicitaire d’une image artistique. Grâce à ces deux autres exemples nous pouvons voir que la figuration narrative ne se ferme pas dans un art académique et cherche à comprendre et à décortiquer la société qui nous entoure.
Gala, Peter Stämpfli, 1965, Huile sur toile, 216 x 160 cm
Nous avons donc vu en tout premier lieu en quoi Secret life était une œuvre caractéristique de Peter Klasen grâce à l’utilisation de différents matériaux, du rôle important de la femme dans ce tableau mais aussi dans d’autres et enfin que cette œuvre était une représentation aiguë et exigeante de la vie contemporaine. Pour suivre, nous avons dit en quoi cette œuvre appartenait à la figuration narrative en expliquant tout d’abord ce qu’était cette nouvelle figuration puis en essayant de comprendre l’histoire racontée par Klasen. Et pour finir les différentes facettes de ce nouveau courant à travers d’autres artistes. La figuration narrative n’est cependant pas qu’un courant personnel à chaque artiste, en 1965 à Paris il y a lieu une exposition sur La figuration narrative dans l’art contemporain où le champ des artistes appartenant à celle-ci s’agrandit en accueillant Aillaud, Arroyo et Recalcati qui présentent une œuvre collective : Vivre et laisser mourir ou la fin tragique de Marcel Duchamp qui suscitera un grand débat et un scandale.











