LeWebPédagogique : Bonjour Monsieur Daff. Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?
Moussa Daff : Je suis actuellement professeur titulaire des universités en linguistique et didactique. J’ai été instituteur formé à l’école normale d’instituteurs puis à l’école normale supérieure de Dakar. Je dirige le module du programme de didactique convergente en zone subsaharienne.
LeWebPédagogique : Pourriez-vous nous en dire plus sur ce programme ? Y a-t-il des problématiques particulières à l’apprentissage du français langue seconde en milieu subsaharien, par rapport à d’autres milieux ?
M. Daff : Il s’agit d’une réalisation d’un pan du projet de l’OIF : l’Enseignement du français en contexte multilingue.
Propos préliminaires : Ces réponses distingueront clairement l’objectif scientifique et l’objectif stratégique du projet : Enseignement du français en contexte multilingue.
L’objectif scientifique montrera comment les recherches comparatives à visée didactique entre langues partenaires dans l’espace francophone principalement au sud pourraient contribuer non seulement à l’introduction dans le système scolaire les premières langues des apprenants mais aussi et surtout à améliorer considérablement les apprentissages linguistiques. C’est pourquoi les séminaires tenus en territoires africains n’ont pas hésité à aborder la problématique de l’approfondissement des questions épistémologiques, de l’innovation méthodologique et de la manière d’aborder les problèmes fondamentaux résultant de la nécessité d’une éducation bilingue en Afrique pour mieux marquer son ancrage francophone et non fraçophone comme cela semble être la dominante de toujours.
L’objectif stratégique sera d’apporter une réponse argumentée à la demande insistante issue des Etats généraux du français à Libreville de la part des milliers d’enseignants de tout ordre d’enseignement présents et de la Conférence des Ministres de l’Education Nationale (CONFEMEN). Les préoccupations se résument ainsi :
Les Etats Généraux de l’enseignement du français, tenus à Libreville du 17 au 20 mars 2003, ont « exprimé le vœu de mettre en pratique, au niveau des systèmes éducatifs, le concept de partenariat linguistique. Les participants ont tenu à affirmer que la coexistence entre le français et les langues africaines ne doit pas se vivre en termes de conflit, mais bien en termes de solidarité et de complémentarité. Tout le monde (ou presque) est désormais d’accord que l’enfant entrant à l’école a besoin de structurer ses premiers apprentissages dans une langue qu’il comprend et qui renvoie à un contexte écologique et culturel qui fait sens pour lui, avant d’adopter une autre langue de construction de connaissances. Reste à mieux définir les rapports que ces langues peuvent entretenir dans les apprentissages, et concevoir les conditions de leur mutuelle assistance dans la formation du jeune élève plurilingue. »
Pour répondre à ces préoccupations du politique et du professionnel, l’AIF/OIF qui avait la charge du suivi de cet ambitieux et novateur programme , base de la refondation des systèmes éducatifs africains francophones ,a mis en place le projet cité plus haut qui touche trois régions francophones dont l’Afrique subsaharienne .Le projet Afrique subsaharienne de rédaction de fiches méthodologiques préalables à l’apprentissage de grammaire bilingue articule recherches théoriques, recherches de terrain, « recherche action » et des actions de formation de formateurs afin de créer un corpus suffisamment consistant répondant aux trois critères suivants : simple pour l’apprenant, convaincant pour le décideur pédagogique et efficace pour l’enseignant.
Didactique convergente de la L1 et la L2 : depuis les propositions anciennes d’Eddy Roulet d’une pédagogie intégrée des langues,[1] on a tenté de rendre compatibles et d’unifier les approches utilisées pour les différentes langues, de façon à accroître la cohérence entre apprentissages relevant de différentes disciplines, dans les méthodes comme dans les objets d’apprentissage
Les Etats généraux de l’enseignement du français en Afrique subsaharienne francophone tenus à Libreville en mars 2003 affirmaient avec force dans son rapport de synthèse ceci :
« Le partenariat linguistique français/langues nationales se fonde sur l’affirmation de l’égalité des langues-cultures et le refus de toute hiérarchisation dans ce domaine.
[...] dans toutes les situations, l’acquisitions des mécanismes fondamentaux tels que la lecture et l’écriture doit être assurée dans la langue du milieu de l’apprenant [...].
L’Afrique francophone subsaharienne doit :
-[permettre] à tout individu de s’installer dans la langue de son milieu, condition nécessaire et suffisante à l’acquisition/apprentissage plus efficace d’une langue française non dominatrice, mais partenaire des langues-cultures avec lesquelles elle est en contact ;
-mettre en place un bilinguisme scolaire et modulable aménageant de la manière la plus adéquate et la plus équilibrée qui soit le passage de la L1 à L2, sans que jamais L1 soit négligée.
[... Les] systèmes éducatifs [...] ont tout à gagner d’un point de vue linguistique, pédagogique et didactique, à élaborer des stratégies éducatives incluant un bilinguisme fonctionnel. »
Le Mémorandum issu de la réunion parallèle des Ministres de l’éducation conclue de son côté :
[...] c’est de la bonne maîtrise du français, langue d’accès à l’information et à la connaissance que dépend la qualité de l’enseignement dans tous les Etats qui ont voulu choisir cette langue comme « partenaire » de leur développement.
Toutefois, [...] la prise en compte des langues nationales dans le cursus d’enseignement est bénéfique, aussi bien pour les langues nationales que pour le français [...] chaque Etat demeure souverain en ce qui concerne les modalités et les mécanismes d’intégration des langues nationales dans son système éducatif et ce, compte tenu de la diversité des situations sociolinguistiques et politiques. Cette diversité ne doit néanmoins pas masquer que la question des langues africaines, qu’elles soient élevées au rang de véhicules d’enseignement ou qu’elles demeurent au rang d’objets d’apprentissage ne peut être écartée dans toute réflexion portant sur l’enseignement du français [...].
L’idée principale qui a émergé à Libreville a été celle de « langues partenaires ». Les Ministres [...] ont affirmé la nécessité de privilégier la diversité linguistique et culturelle au sein des systèmes éducatifs [...]
[Ils] ont adopté les recommandations suivantes :
- formuler et mettre en œuvre, dans chaque pays, une politique linguistique cohérente prenant en compte l’ensemble des langues enseignées ; [...]
- mettre en œuvre une politique éditoriale incluant la conception, l’édition et la distribution de manuels scolaires. A cet effet, il est demandé à l’AIF de renforcer l’appui qu’elle apporte aux Etats dans ce domaine et aux autres partenaires de soutenir cet effort qui également concerne les langues nationales :
- mettre en place un réseau régional en recherche didactique des langues en contact [...]
Voilà donc une heureuse rencontre de préoccupation entre enseignants et ministres de l’éducation nationale de l’Afrique subsaharienne francophone. Tous s’inscrivent résolument dans une volonté de mettre en place une école africaine plurilingue. Il s’agit d’un plurilinguisme fonctionnel et convivial qui associe au français la langue du milieu et éventuellement une langue transnationale. Comment est-on passé, avec l’appui de l’OIF succédant à l’AIF, des intentions aux actions didactiques ?
Une première réponse est donnée par l’OIF en mettant en place un projet intitulé : Enseignement du français en contexte multilingue. Ce projet dirigé par Amidou Maiga a organisé en Afrique subsaharienne un séminaire méthodologique à Kinshasa et un autre de mise en œuvre du processus de rédaction de fiches de grammaire d’apprentissage bilingue à Bamako. Des ateliers sectoriels ont eu lieu à Kinshasa pour l’équipe lingala, à Dakar pour l’équipe Wolof et à Bamako pour les équipes Mandingue, Fulfulde, Soghay-Zarma. De l’avis unanime des personnalités politiques et administratives qui ont couvert ces rencontres, l’approche choisie par l’équipe d’encadrement scientifique et par l’OIF est non seulement novatrice mais d’une grande adéquation avec l’attente des décideurs politiques qui veulent donner à leurs citoyens à la fois du français et des langues africaines nationales. La démarche comparative à visée didactique convergente envisagée si elle aboutit donnerait une nouvelle dynamique pédagogique à l’école africaine et tracerait les voies d’une action recherche où la francophonie est seule actrice sur le terrain. Elle est une démarche endogène assumée par des équipes africaines qui veulent créer l’école africaine française où les langues nationales ne seront plus simplement des alibis pour mieux enseigner ou développer le français mais comme de véritables partenaires didactiques pour former des citoyens bilingues bien enracinés. Enracinement et ouverture, concepts chers à Léopold Sédar Senghor, seront les indicateurs de l’évaluation du succès du projet. La pertinence de l’approche est renforcée par un récent colloque que le réseau Dynamique des Langues et Francophonie de l’Agence Universitaire de la Francophonie a tenu à Nouakchott sur le partenariat linguistique et didactique des langues en Francophonie. Nouakchott a proposé des réponses aux interrogations suivantes :
- représentations associées aux formes du partenariat entre les langues ;
- descriptions des différents types de partenariat entre les langues ;
- formes de partenariat dans les contextes didactiques et propositions didactiques.
Et Colette Noyau dans son rapport synthèse de préciser : « Il s’agit plutôt de permettre aux apprenants de maîtriser le cœur du système, de cibler une variété de référence propre à leur environnement sociétal, et de monter leur capacité à user de la variation contextuelle, dont une partie s’opère sur un axe de convergence/divergence entre parlers en présence. La tendance à la convergence linguistique est un phénomène cognitif tout à fait général, et le sujet bilingue doit savoir quand, comment et sur quoi faire porter son effort pour y résister et maintenir la différenciation des systèmes, le pilotage de ce contrôle étant en partie conscient, et en partie automatisable. »
Le projet de l’Afrique subsaharienne, à travers la diversité linguistique et culturelle de cet espace géopolitique, se propose de prouver qu’un partenariat didactique est possible entre le français et les langues africaines si nous ne partons pas avec des préjugés méthodologiques européennes à plaquer sur les langues endogènes africaines. Nous nous proposons dans ce projet, qui a pour objectif de développer et d’améliorer l’efficacité de l’enseignement-apprentissage du français en relation avec les contextes multilingues et qui refuse résolument de subordonner la grammaire des langues africaines à celle du français, de prolonger et de dépasser les objectifs que s’était assigné la pédagogie convergente expérimentée au Mali depuis 1987. Les objectifs de la pédagogie convergente au Mali sont les suivants :
- Valoriser les langues maternelles et favoriser, par la même, un meilleur accès à l’éducation
- Réaliser une plus grande intégration de l’école et du milieu
- Développer un bilinguisme fonctionnel chez les élèves
- Améliorer la qualité et le taux de promotion de l’enseignement fondamental.
L’une des marques du dépassement est dans la notion de didactique convergente qui permet d’interroger l’intersystémique des langues en partenariat didactique pour construire un bilinguisme scolaire qui repose sur l’apprentissage bilingue où les deux langues partenaires sont décrites grammaticalement dans une visée didactique éclairée par une démarche comparative intersystémique. Il s’agit, en définitive, d’arriver à trouver et à formuler une règle de grammaire bilingue et non plus une règle de grammaire monolingue comme cela se fait dans une démarche d’enseignement bilingue de complémentarité-subordination.
[1] E. ROULET, Langue maternelle et langues secondes : vers une pédagogie intégrée. Paris, Hatier, 1980.




