Le jardinier pédagogue (Intro Bis)

8 09 2008

Ce n’est pas en tirant sur la queue d’un têtard

qu’on le fait devenir grenouille plus vite.

Édouard Claparède (1873-1940)

 

 

L’échec scolaire est un problème qui préoccupe grandement les sociétés dites développées. Alors que toutes les conditions de réussite dont les enseignants rêvaient naguère sont apparemment réalisées, un grand nombre d’enfants fréquentent l’école à reculons “parce qu’il le faut bien” et un nombre considérable d’élèves ne profitent que peu ou pas du tout des cours qui leur sont dispensés. En France, on parle de 150 000 (1) laissés-pour-compte, qui sortent du cursus scolaire en sachant à peine parler, lire et écrire, ou même penser de façon rationnelle, ce qui provoque des difficultés humaines et des coûts sociaux exorbitants. D’autre part, beaucoup d’enfants de milieux dits privilégiés se réfugient dans une bulle de gadgets technologiques ou de “paradis” dangereux, et sabotent leur cursus scolaire.

 

L’État et la société civile ont mis en place des dispositifs innombrables pour tenter d’améliorer cette situation déplorable, mais les succès sont minces selon l’estimation des adultes engagés dans ces actions. La stratégie des structures de “remédiation” consiste le plus souvent à permettre aux enfants de bénéficier de structures allégées – fort onéreuses, au demeurant – et à tenter de leur faire absorber le programme scolaire de leur niveau d’âge. Mais ont-ils réellement les compétences nécessaires pour absorber cette potion ? Des officines à but lucratif se sont ruées sur le fromage de l’aide aux élèves en difficulté, mais leurs préoccupations clairement financières ne concernent pas le problème. On peut imaginer que leur objectif de départ fut louable, mais le fait d’être lucratives pour l’investisseur les a rendues inabordables pour un grand nombre.

 

Ce sont les familles les plus nanties, qui, persuadées que pour réussir il faut savoir avant l’école et plus qu’à l’école, se sont appropriées ces officines. En vacances, combien d’enfants au parcours irréprochable, scolarisés dans des écoles de renommée, se voient inscrits d’office dans des stages non pas de remise à niveau, mais d’anticipation sur le niveau à venir ! Ainsi, l’écart se creuse : ceux qui sont en difficulté le restent et ceux qui réussissent plutôt bien deviennent excellents ! Les dispositifs de lutte contre l’échec scolaire, qu’ils soient publics, associatifs ou privés, parviennent, à force de contrainte à faire accomplir quelques progrès dans le maniement des savoirs élémentaires, appelé aussi “socle commun”. Mais ces procédures ne me semblent pas adéquates et peu rentables par rapport au capital humain (et financier) engagé. Pour tenter de mieux cerner ce qui explique ce demi, quart ou trois-quarts d’échec du soutien scolaire, je vais utiliser une comparaison avec le monde du jardinage.

 

 Voilà donc un jardinier débutant et peu avisé qui entreprend de cultiver les 2 000 m2 de la maison qu’il vient d’acquérir. En bon rurbain tout neuf, il pense que dame Nature est généreuse et qu’il suffit de lui confier quelques graines arrosées copieusement pour qu’elle donne de beaux fruits et de beaux légumes. Las ! il doit déchanter au mitan de l’été ; il y a belle lurette que ses fraises ont été dévorées par les limaces, ses choux par les piérides, ses pommes de terre ruinées par le mildiou. Les plantes épargnées sont malingres, les petits pois microscopiques, les poireaux étiques et les salades chlorotiques. Notre gaillard se lance alors dans la remédiation. La chimie agroalimentaire lui offre un éventail suffisant de poisons pour qu’il achève les rescapés du désastre.

 

Son erreur ? Ne pas avoir – bien avant de planter ou de semer, – analysé son sol, désherbé, défoncé le sol, bêché, biné, râtelé, fumé, éliminé les vers blancs et autres voraces, introduit des antiparasites naturels, installé un réseau commode d’irrigation.

 

Il me semble que notre école commet le même type d’erreurs, avec la complicité involontaire des parents et celle plus déterminée de certains médecins et des géants de l’industrie pharmaceutique (2). On veut « forcer le légume » sans trop se préoccuper du terrain. On saute les étapes, on oublie totalement les exigences d’un développement naturel et harmonieux. On fait appel à la science et à la technologie pour réparer les dégâts, en pensant que ce sont des remèdes-miracles : fatale illusion qui masque les vrais problèmes. Moins l’enfant absorbe, plus on tente de le gaver. On ne perçoit pas les erreurs qui le détraquent. On néglige le désarroi provoqué par une telle pression psychologique, par une telle exigence de réussite dans des domaines si spécifiques.

 

Les parents et les enseignants de terrain invoquent fréquemment une origine unique à l’échec scolaire : les « conditions socioculturelles » que connaissent les enfants et qui expliqueraient à elles seules les inégalités constatées. Ces paramètres sociaux donnent l’impression de relever d’un domaine qui échappe à l’école et la tentation est forte d’en prendre acte et d’effectuer un tri social en contradiction complète avec les objectifs que devrait se donner l’école : offrir des chances égales de réussite à tous les enfants. Cela évite de procéder à une analyse plus précise des causes de l’échec, analyse qui permettrait de pratiquer la prévention nécessaire.

 

Je vais tenter, dans les lignes qui suivent, de pointer quelques insuffisances et proposer, quand cela est en mon pouvoir, quelques pistes susceptibles d’améliorer la situation. Brièvement, car mon propos n’est pas d’écrire un ouvrage qui se voudrait exhaustif. J’aborderai quelques domaines – et il en existe d’autres – dans lesquels j’ai pu noter des oublis ou des carences causant de grands dommages. Je proposerai de travailler dans ces domaines pour aider les enfants à surmonter leurs difficultés, et je suggérerai quelques pratiques issues de mon expérience.

  

La première partie évoquera la socialisation, la transmission, l’acquisition des habitus sociaux, et aussi les valeurs qui nous permettent de vivre harmonieusement avec nos semblables. Je parlerai ensuite des insuffisances linguistiques, obstacle essentiel auquel j’ai consacré un ouvrage (3) ; ce livre aborde aussi d’autres domaines qui seront évoqués ici. Une troisième partie sera consacrée à la construction des notions liées au temps et à l’espace, ces repères qui sont indispensables à tout projet d’apprendre, de faire ou de vivre. Dans une quatrième partie, je tenterai de pointer ce qui est nécessaire pour entrer dans le domaine des sciences : esprit d’observation, connaissance du milieu, accession à l’abstraction, compétences de classement et de hiérarchisation, et aussi capacité d’émerveillement, curiosité, acquisition des démarches scientifiques. Une cinquième partie parlera du monde de la technique. Viendra alors l’étude des domaines artistiques : la musique avec ses rythmes et ses mélodies, les arts graphiques qui enseignent la composition, l’harmonie des formes et des couleurs, la joie du beau (4). La dernière partie sera consacrée à tous les problèmes liés au développement corporel : alimentation, hygiène de vie, pratique de sports collectifs et d’activités sportives douces permettant de s’épanouir dans le plaisir du corps découvert.

 

Christian Montelle,

Ornans, Août 2008

Diffusion libre

                                     A SUIVRE…

 

 

 


(1)  Chiffre à prendre avec des pincettes car il a été utilisé de façon polémique. Lancé durant la campagne présidentielle de 2007, il demande à être précisé. Mais 10 000 enfants sans avenir représentent déjà un scandale.

(2) Voir par exemple L.H. Diller, Coca-Cola, MacDonald’s et Ritaline : http://www.google.fr/search?hl=fr&q=diller+ritaline&btnG=Recherche+Google&meta=

(3) Christian Montelle, La parole contre l’échec scolaire, La haute langue orale, l’Harmattan, Paris, 2005

(4) A thing of beauty is a joy for ever, John KeatsEndymion. “Rencontrer la beauté nous emplit d’une joie éternelle.” à condition que nous sachions la reconnaître, bien sûr !

 

 

Tags : , , , , , ,

Actions

Informations

22 réponses à “Le jardinier pédagogue (Intro Bis)”

8 09 2008
Ostiane (18:23:31) :

Bon, je pensais différer de quelques jours le chapitre suivant, mais je sens comme une urgence…dès mercredi, donc nous tenterons d’évoquer ensemble la première étape de cette réflexion sur l’échec scolaire… Au programme, « la socialisation, la transmission, l’acquisition des habitus sociaux, et aussi les valeurs qui nous permettent de vivre harmonieusement avec nos semblables. »

8 09 2008
Julos (19:59:55) :

Cette intro bis va me permettre de revenir sur cette histoire de jardinage. Christian écrit :  » Je vais utiliser une comparaison avec le monde du jardinage. » Quant à moi, j’ai parlé de « structures intermédiaires entre la crèche et l’école maternelle » à propos des jardins d’enfants.
Alors qui a dit que le pédagogue était un jardinier ? Qui a dit que l’école maternelle était un jardin d’enfants ? Personne. Mais Eveline semble l’avoir lu et donc compris.

Moi, ce que je comprends, c’est qu’Eveline et Laurent sont excédés par les attaques incessantes, souvent ad nominem, dont ils font l’objet (ainsi que nombre de « camarades », militants de longue date d’une Education Nouvelle) depuis plusieurs années.
Je les comprends et je les soutiens de toutes mes forces dans cette guerilla aussi stérile qu’épuisante.
Je leur demande simplement, et amicalement, de ne pas voir des ennemis partout !
Ostiane, l’hôtesse de ces lieux, a su créer un espace de partage et ô miracle… de paix ! Préservons-le autant que possible, les amis !

8 09 2008
Christian Montelle (20:00:50) :

C’est une bonne idée. J’espère que nous nous centrerons sur la socialisation (vaste domaine remis en question par la nouvelle mode d’enseignement à la maison), la transmission (il y en a qui ne vont pas aimer !), l’acquisition des habitus et des valeurs (surtout par les récits, selon moi, mais ça se discute !).
Passionnant, n’est-il pas Ostiane !

8 09 2008
Christian Montelle (21:42:51) :

Julos, tu parles d’or. Je comprends comme toi ce que ressentent Eveline ou Philippe Meirieu. Je pense que la meilleure manière de riposter n’est pas ‘entrer dans cette guérilla mais de l’ignorer comme le fait Meirieu et de trouver de nouvelles propositions en reconnaissant les erreurs passées (en revendiquant les succès aussi, bien sûr). Erreurs partant d’une trop grande idéalisation du corps enseignant. Des pratiques excellentes si elles étaient mises en pratique par des professeurs d’exception ont pu se révéler nocives exercées par des maîtres plus médiocres.
Mais je pense que l’essentiel de l’origine de l’échec scolaire ne provient ni du milieu social ni des méthodes pédagogiques. La parole et l’éducation parentales sont des facteurs autrement décisifs, à mon avis. Et l’excès de télévision et d’écrans divers. Et bien d’autres facteurs trop négligés. C’est de cela que je voudrais que nous parlions. C’est sur ces points que je voudrais solliciter vos avis et propositions dans les semaines qui viennent. En oubliant un instant le passif et le passé. En regardant l’actif et l’avenir.
Cela devrait être possible !

9 09 2008
Laurent Carle (12:39:52) :

Moi, ce que je comprends, c’est qu’Eveline et Laurent sont excédés par les attaques incessantes, souvent ad nominem, dont ils font l’objet (ainsi que nombre de “camarades”, militants de longue date d’une Education Nouvelle) depuis plusieurs années.
Je les comprends et je les soutiens de toutes mes forces dans cette guerilla aussi stérile qu’épuisante.
Je leur demande simplement, et amicalement, de ne pas voir des ennemis partout !
Ostiane, l’hôtesse de ces lieux, a su créer un espace de partage et ô miracle… de paix ! Préservons-le autant que possible, les amis !
Julos
(réponse personnelle)
J’ai, personnellement, beaucoup d’estime et d’admiration pour le courage, l’ouverture d’esprit, l’initiative, la maitrise de la communication, la générosité et le dévouement d’Ostiane. Autant pour toi. Je crois l’avoir applaudie plusieurs fois depuis l’ouverture de son blog. Ostiane, vrai ou faux ? Je comprends qu’elle soit en demande de solutions pour éviter l’échec et l’humiliation qu’elle observe, malheureusement impuissante, sur le visage de ses élèves malchanceux.
Quand on offre au public un ensemble de propositions pour la « lutte contre l’échec scolaire » rassemblées dans un texte à lire, à discuter et à débattre sur blog (j’en avais reçu copie 15 jours avant parution), on en accepte par avance les commentaires et les critiques. Surtout si l’auteur du texte annonce : « toutes les remarques et critiques seront les bienvenues ». J’ai cru à la sincérité de cette déclaration. J’y crois encore.
Sinon, soit on ne met pas le texte en débat, soit on prévient : « les commentaires flatteurs sont acceptés ; les propositions de modification de l’emplacement des virgules seront examinées avec bienveillance ; on peut aussi me signaler les fautes d’orthographe. Toute idée contradictoire est exclue. Toute opinion non conforme sera considérée comme une insulte. »
Ou encore : « je vous invite à vous rassembler derrière moi et à me suivre ». On connait un exemple historique célèbre qui a bien marché.
Bref, j’aimerais bien que l’auteur des propositions, que j’ai déjà lues in extenso, se prononce clairement :
• Soit : vous lisez, puis applaudissez, sinon vous vous taisez !
• Soit : je suis ouvert aux remarques et critiques, sans faux-semblant. Promis, je ne me vexerai pas.
Ultime précision : je n’attaque pas Christian, ni ne le déteste (si c’était le cas, ce serait sans raison) ; je lui accorde le droit de penser l’échec de son point de vue, j’expose seulement le mien comme il me l’a demandé. Le mien est différent et minoritaire, hélas. Puis-je ? Peut-être en se détachant un peu de son œuvre, il cesserait de la chérir comme si elle était son enfant ! Il sera surement rasséréné quand il découvrira que 80% des lecteurs partagent son opinion.
Proposition d’arrangement pacifique : puisque je fais désordre, je m’abstiens désormais d’intervenir dans le débat jusqu’à la parution du dernier chapitre de l’ouvrage de Christian. Ensuite, Ostiane m’offre un espace pour un article de ma main sur l’échec.
PS : que penses-tu de cette affirmation « l’essentiel de l’origine de l’échec scolaire ne provient ni du milieu social ni des méthodes pédagogiques » ?

9 09 2008
Christian Montelle (16:26:33) :

Je ne demande pas que l’on m’approuve, je voudrais seulement que l’on reste dans le sujet, à savoir l’échec scolaire.
Laurent semble surpris de cette phrase :
« L’essentiel de l’origine de l’échec scolaire ne provient ni du milieu social ni des méthodes pédagogiques ». Là, je suis tout heureux de proposer quelques explications que l’on peut discuter parce que c’est vraiment le sujet.
Milieu social : mes doutes sur le déterminisme social sont nés lorsque j’ai enseigné à des élèves extrêmement démunis d’un bidonville de Casablana. Ces enfants qui vivaient dans des cabanes en tôles, qui avaient ni papier, ni éclairage sauf quelque bougie utilisée à l’économie, étaient d’un niveau très convenable puisqu’ils passaient un brevet semblable au brevet français. Et avec succès.
On peut trouver différentes explications à cette situation. Les attentes des parents et des maîtres, la conviction que ces enfants avaient que seule l’école pouvait les sortir du ghetto de la misère. D’autres, peut-être.
Les méthodes : prenons les méthodes d’apprentissage de la lecture. Il me semble que les travaux menés par Hirsch et d’autres chercheurs américains sur des cohortes nombreuses d’enfants et durant 35 années montrent que les méthodes ont peu d’incidence sur le devenir scolaire. Le paramètre important est la maîtrise linguistique et la connaissance du monde (E.D. Hirsch JR, Reading Comprehension Requires Knowledge of Words and the World, American Educator, spring 2003 ; et les autres articles de cette livraison).
Depuis l’année 1923, quand Célestin Freinet a proposé sa méthode naturelle d’apprentissage de la lecture, on se bat pour des queues de cerises, tout à fait à côté de la plaque entre « analytiques » et « globaux » ! Intéressant, n’est-il pas ?
Qu’en pensez-vous ,

9 09 2008
Christian Montelle (16:31:18) :

pour Laurent : je serais absolument désolé que vous vous tussiez sur ce blog, tant vos interventions peuvent être précieuses. Simplement, je voudrais qu’on oublie le vacarme des querelles externes pour discuter sereinement des avis de chacun sur l’échec scolaire.

9 09 2008
Julos (17:01:26) :

Laurent, tu ne vas pas (encore ?) te fâcher si je te suggère de ne point trop te « victimiser » ?
;-))
Non seulement je ne pense pas que tu fasses désordre (et je ne crois pas être minoritaire, moi ici, sur ce point-là !), sois convaincu au contraire que je considère comme un gage de qualité ta contribution au débat. La remarque valant évidemment aussi pour Eveline.
Ce que j’ai voulu exprimer c’est ma crainte de voir importer ici les pétarades de la guéguerre « trados/pédagos ». Rien de plus. Ma remarque était donc à prendre comme un appel au calme, pas au silence.

*************
« L’essentiel de l’origine de l’échec scolaire ne provient ni … »
Pour avoir lu les principaux écrits de Christian Montelle, et notamment son livre sur la langue, je crois savoir ce qu’il entend par là.
Je te répondrai donc provisoirement ceci : au lieu d’essentiel, il aurait aussi bien pu/dû employer une expression telle que « ce qui fonde l’échec scolaire à l’origine … »
et tu connais la suite ? « c’est la non-maîtrise d’une langue orale riche et complexe, véritable colonne vertébrale de la pensée, matrice des capacités d’expression, de communication, de socialisation, d’acculturation… du petit d’homme. »

Autrement dit, Christian affirme : « Pour expliquer l’échec scolaire, il n’y a pas que l’acquis socio-culturel, il y a à la source le don !…oui! le don de Parole… auquel la famille, la société et l’école n’accordent pas l’importance décisive qu’elle requiert dans l’épanouissement et la réussite de chacun. »

Formulé ainsi peut-être n’aurais-tu pas tiqué ? … Parce que tu as tiqué n’est-ce pas ?

9 09 2008
Christian Montelle (18:43:21) :

Exactement Julos ! Je reviendrai d’ailleurs sur ce point qui me semble important. Bentolila a repris cette idée, mais je ne suis pas d’accord avec ses propositions pour enrichir le langage des enfants dès la maternelle.

9 09 2008
Ostiane (20:53:52) :

« beaucoup d’enfants de milieux dits privilégiés se réfugient dans une bulle de gadgets technologiques ou de “paradis” dangereux, et sabotent leur cursus scolaire. »

Bien sûr, milieu socialement privilégié n’entraîne pas cursus scolaire garanti. C’est une drôle d’idée qu’on entend pourtant souvent.

L’amour reçu est la condition première de l’estime de soi, elle-même condition nécessaire à la prise de risque intellectuelle requise dans les apprentissages, cet amour maternel et paternel n’est pas plus présent dans les milieux favorisés qu’ailleurs, non?

Les « gosses de riches » en mal d’amour iront peut-être noyer leur solitude dans les paradis artificiels et dans les gadgets-doudous offerts par certains parents, qui, poussés par la marchandisation exacerbée de nos sociétés dites développées, finissent par confondre « temps passé avec » et objets transitionnels…

Je crois beaucoup également à ce don de la parole, riche de promesses, qui ne sont pas uniquement d’ordre linguistique. Le don de la parole est avant tout un don d’amour, car un don de temps passé ensemble.

Il serait bon que l’école incarne et passe ce message fort aux familles: qu’on soit confortablement installé, qu’on soit démuni, qu’on soit analphabète, personne ne peut enlever à quiconque cette faculté d’aimer nos enfants. Et cet amour passe par la parole. Pas besoin d’être agrégé pour cela.

Le bébé qu’on berce en chantant, l’enfant qu’on console à l’aide d’une comptine, l’ado qu’on écoute et qui vous offre sa parole. La parole c’est de l’amour en or. Pas forcément l’or qu’on croit. Un or bien plus précieux encore, l’or du coeur. Voilà, la parole, c’est l’or du coeur, la formule me plaît…Mais aujourd’hui, qui parle de ces valeurs? Qui ose parler d’amour en classe ou à la maison?

Alors au lieu de parler d’amour dans la vie, on va, on envoie nos élèves et nos enfants consulter des psy. Et de quoi PARLE-t-on chez les psy…je vous laisse deviner.

Heureusement que ces médecins de l’âme sont là, le métier est admirable et je ne suis pas de celles qui prend de haut ce genre d’initiative. Mais je me pose la question. Quelle petite dose de PAROLE supplémentaire suffirait-il pour combler les manques affectifs et satisfaire les besoins « fondamentaux » nécessaires à « l’épanouissement et à la réussite de chacun »…réussite humaine avant tout. Il faut restituer à l’élève-enfant sa personne, le placer au-dessus de ses résultats scolaires…facile à dire…et pourtant!

Laurent, je rebondis sur votre offre et j’attends votre texte avec impatience…mais restez…s’il vous plait…votre parole fait du bien car elle est exigeante et sincère. C’est ce qui la rend parfois difficile à entendre! Vous placez la barre haut; on n’a pas toujours les moyens ou le courage de l’attraper mais elle fixe un cap!

10 09 2008
Christian Montelle (05:17:48) :

« La parole c’est de l’amour en or. Pas forcément l’or qu’on croit. Un or bien plus précieux encore, l’or du coeur. Voilà, la parole, c’est l’or du coeur, la formule me plaît… » Là, je craque, Ostiane. Et je suis jaloux ; car je voudrais l’avoir écrit !!! Tu résumes toute mes recherches en une phrase. Chapeau !
L’or de l’esprit aussi quand elle porte le symbole et la poétique.
La parole est surtout importante durant les trois premières années de vie. Elle oriente tout le devenir de l’enfant. Evelio Cabrejo-Parra a cette autre phrase admirable :
« L’enfant sort du ventre de sa mère pour tomber dans le ventre de la parole. »
Je ne dirais pas « tomber » (!), mais « entrer ».
C’est pour cela que je dis que l’origine de l’échec est antérieure à l’entrée à l’école. Mais cette parole fondatrice, les maîtres peuvent la donner, réparer les cœurs dans la mesure du possible.

10 09 2008
bouge-toi (08:13:46) :

« La parole c’est de l’amour en or. »

La parole ne peut être seule, pour être vraiment d’or, il lui faut des oreilles pour l’écouter…
Parole / Ecoute : un couple inséparable me semble-t-il…

10 09 2008
Christian Montelle (09:44:49) :

La riche parole trouve des oreilles attentive. Contes, légendes, devinettes, proverbes, dictons, citations, poèmes, chansons, voilà la riche parole, la voix qui porte la sagesse accumulée durant des millénaires. Voix qui ne vieillit pas, qui traverse le temps pour prodiguer ses trésors. On est loin de l' »étude de la structure du conte » !!!

Mon code anti-spam du jour est « baudelaire ».
« J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans… »

10 09 2008
Ostiane (10:29:31) :

Pour le nourisson qui perçoit et reconnaît le son de la voix maternelle, pour le petit enfant qui entend la mélodie d’une chanson douce ou les paroles rassurantes d’un papa attentif, pour ces toutes jeunes oreilles, c’est ce qui est reçu qui importe, davantage encore que ce qui est compris. Il écoute, oui, mais à sa manière…

Durant les premiers mois de la vie de l’enfant, ce qui me semble être en jeu, au travers de ces premières paroles reçues et entendues, c’est sa future relation au monde.

La vocation primitive de la parole
est d’agir comme un sceau qui installe les fondations de la future compréhension du monde, que l’école maternelle devra poursuivre avec autant de douceur et d’insistance.

Bien sûr, le maître, tout comme le camarade, le frère, le voisin, tout comme l’imprévu d’une rencontre, pourra toujours compléter cette parole inaugurale. Il n’empêche que les enfants qui ont été privés de cette parole devront sans cesse vivre avec cette fragilité, avec ce manque.

Pas de fatalilité pour autant dans ce propos; si manque il y a, besoin il y a. Et le besoin peut être la source d’une prodigieuse énergie. C’est là où l’école joue un rôle déterminant. Elle doit entendre ces besoins et y répondre au plus vite. L’école doit participer autant que faire ce peut à cette possible « résilience » dont parle Boris Cyrilnuk. Je l’ai compris il y a très peu temps…

C’est là qu’il faut abreuver nos élèves de récits imaginaires, de légendes fabuleuses, de poèmes, contes étiologiques, de rythmes, de musiques, PAROLES d’hier et d’aujourd’hui…

L’école ne peut se soustraire à ce partage de la parole, à ce devoir d’aimer…j’insiste, je sais…

« Le langage n’est pas la vérité, il est notre façon d’exister dans l’univers » Paul Auster

10 09 2008
10 09 2008
Eveline Charmeux (12:59:27) :

Même si je n’aime guère le mot de « don », aux connotations catastrophiques, je suis bien d’accord avec ces échanges entre Ostiane, Christian et Julos — sans oublier Laurent — sur l’importance essentielle de la maîtrise de la parole, dans la réussite scolaire. Bien entendu, pour l’enfant, il ne s’agit pas d’un don, tout au plus d’une CHANCE, celle d’être né dans un environnement où l’on parle et où on lui parle.
Mais cette chance est à préciser sur pas mal de points.
Des parents qui parlent à l’enfant, c’est bien, mais à condition qu’ils lui parlent comme à une PERSONNE, un véritable partenaire, et non comme un objet que l’on façonne au goût de ses parents. A condition aussi qu’on prétende pas lui «apprendre à parler», par exemple, en le reprenant chaque fois qu’il commet une erreur, pour le corriger.
Bien des parents s’imaginent que ce type d’intervention va l’aider à mieux parler… Que nenni !
Si au petit bouchon qui vient vous dire, furieux : «Jérémy m’a prendu mon ballon», vous répondez, même gentiment, « Tss, tss ! on ne dit pas « prendu », on dit «pris», vous commettez trois erreurs éducatives, et de taille :
1- vous lui prouvez que vous ne vous intéressez nullement à ce qu’il dit, mais à la forme de ce qu’il dit (ce qui est insupportable, même pour un adulte !), c’est-à-dire que vous cassez la communication, et donc le plaisir du qu’il peut avoir à communiquer avec vous… Vous risquez de le payer cher plus tard…
2- vous oubliez que le fait de dire «prendu» n’est point une «faute», mais le résultat d’un raisonnement grammatical, fort intelligent, qui, à partir de choses entendues, comme «je le rends, je l’ai rendu» ou «je l’entends, je l’ai entendu», en déduit logiquement que «je le prend », doit donner je l’ai prendu». En démolissant «prendu», sans allusion aux deux autres, vous fichez par terre la règle tout entière que le petit s’était construite.
3- Et du coup, vous démolissez la confiance qu’il avait dans son pouvoir de construire des règles et vous installez un sentiment d’insécurité langagière, qui, elle, est génératrice d’ échecs, scolaires, c’est certain, mais pas seulement.
De nombreuses recherches, dont une que nous avons menée à l’INRP, ont mis en évidence l’importance capitale du «sentiment d’insécurité langagière» dans l’échec social, scolaire ou non.
— Mais, me direz-vous, vous n’allez quand même pas le laisser dire : « prendu » ?
— Bien sûr que non ! Mais il n’est ni nécessaire ni utile de le corriger pour cela.Il suffit de lui répondre calmement : «Comment ? Jérémy t’a pris ton ballon ? Il a eu tort ! On va arranger cela !», en utilisant la « bonne » formule, comme si vous n’aviez pas entendu du tout la «mauvaise».
Il ne reste plus qu’à parier (le métier d’enseignant, c’est surtout un métier de parieur !) que le petit va faire évoluer sa règle de lui-même, un jour ou l’autre, et, d’autant plus vite et mieux qu’on ne l’aura pas inquiété sur sa maîtrise du langage.
Or, l’erreur que je viens d’évoquer, ce n’est pas seulement la famille qui la commet, mais on l’entend dans les trois quarts des classes…Et ce, dès l’école maternelle.
Et l’on en revient toujours au problème de la formation des enseignants, car, quoi qu’on puisse en dire, c’est bien l’école qui porte la plus grande responsabilité des échecs. Et, je tiens à le préciser, CE N’EST PAS LA FAUTE DES ENSEIGNANTS, c’est celle de la FORMATION qui a oublié l’essentiel (et qui va l’oublier plus encore, si elle n’existe plus !!).
Et si je peux dire que la principale cause de l’échec scolaire ne peut être que l’école (avec la précision exprimée ici plus haut en majuscules), c’est que les collègues, avec toute leur conscience professionnelle, qui est sans réserves, ne peuvent remplir valablement leur mission, faute de moyens et faute de formation.
L’école, en effet, a pour mission de conduire les enfants depuis CE QU’ILS SONT EN ARRIVANT, et quel que soit cet état, vers l’acquisition des outils de leur dignité citoyenne.
Cela veut dire qu’il faut partir de ce qu’ils sont, de leur expérience personnelle, si pauvre ou fâcheuse soit-elle, pour les conduire ailleurs.
Comme les pratiques en usage sont à l’opposé de ce que représente cette mission, comme elles invitent à balancer des savoirs tout faits à des élèves qui n’ont rien demandé, rien — ou presque rien — de ce qui est envoyé, même « bien », ne passe, ni pour le langage, ni pour autre chose..
Au contraire, si elle s’appuie sur eux, tels qu’ils sont,— et sans s’occuper surtout de ce qu’ils devraient être — et sur ce qu’ils savent (y compris ce qu’ils savent de travers !) elle peut aider tous les enfants à maîtriser la parole orale et écrite, sans qu’on ait besoin de parler de « dons » !!
Nous en avons maintes fois la preuve dans nos classes.

10 09 2008
Gwenaël (13:00:02) :

Juste trois mots sur la résilience pour voir un peu plus loin que le bout de sa lorgnette !
http://www.nonfiction.fr/article-293-resilience_attention_dangers_.htm

10 09 2008
Ostiane (14:22:14) :

Eveline, « don » n’est pas employé ici au sens de l’enfant est « doué » pour la parole ou pas. Quelle horreur…Il s’agit d’évoquer ce quelque chose que le parent ou l’enseignant a la responsabilité de donner à son enfant, à son élève: la parole. Et vous avez raison d’émettre immédiatement quelques réserves quant à la manière dont l’adulte doit à son tour recevoir la parole de l’enfant. Votre exemple « j’ai prendu » est évocateur et très répandu.

Reformuler soi-même, avec bienveillance.
Prendre en compte ce que dit l’enfant et non la manière dont il le dit. (Sauf incompréhension totale du propos)
Comprendre la règle que l’enfant s’est construite et avancer avec lui dans ce sens.

Quant à la formation des enseignants, je ne puis que vous suivre! Il nous faut une formation initiale solide et digne d’un métier aux multiples facettes. J’irai même plus loin, il nous faut une formation parallèle continue obligatoire…

Cette formation quoiqu’imparfaite avait le mérite d’exister; elle était certainement à revoir et à compléter sur bien des points. De là à la décapiter du revers d’une main d’empereur…

A Gwenaël
Je vous rassure, il n’est pas question à l’école de pratiquer une thérapie à l’aveuglette! Juste d’avoir conscience de la possible réparation et de son corollaire: le devoir d’y participer. Une piste est ouverte ici, celle du langage.

C’est en tous cas ce que je comprends de ces différents échanges et de ce que les enfants me donnent à réaliser un peu plus chaque jour, à la maison « maman, raconte-moi encore quand j’étais petite… » ou en classe « maîtresse, vous pouvez nous « re-raconter » l’histoire de la chèvre de Monsieur Seguin? »

10 09 2008
bouge-toi (15:02:39) :

@ Christian

Bien sûr que « la parole riche trouve des oreilles attentives » : là, on est du point de vue de la parole adulte .
Je vous rejoins tout à fait sur le rôle important du langage, et donc des « contes, légendes, devinettes, proverbes, dictons, citations, poèmes, chansons… » . J’ajouterais volontiers à cette liste les pièces de théâtre, les spectacles vivants, le 7ème art…

Mais quant est-il de la parole de l’enfant, de l’élève ? Est-elle toujours entendue d’une oreille attentive ? Prenons-nous le temps de l’écouter et d’y répondre ?

10 09 2008
Christian Montelle (15:24:21) :

J’ai développé dans un ouvrage toute une pédagogie de la conquête de sa parole par l’enfant. En effet, si on enseigne largement l’écrit, on enseigne peu ou pas du tout la parole. Je parle de la parole haute et soutenue sur une distance, non pas de la tchatche des « débats ».
D’accord pour le théâtre dont je parle dans un chapitre entier.
Notre parole est notre interface avec l’autre. Elle est notre signature, notre moi responsable devant les autres. Rencontrés beaucoup d’années plus tard, mes anciens élèves m’ont témoigné une reconnaissance sincère de leur avoir donné ce pouvoir de la parole. Oraux d’examens, participation à des réunions, séduction, exposés, argumentations : que d’occasion d’exercer sa parole !

10 09 2008
Julos (16:34:16) :

A propos de la remarque de Gwenaël :

Ostiane, certainement que Cyrulnik, de par son histoire personnelle, sait précisément de quoi il parle lorsqu’il présente le concept de « résilience ». Toutefois, étant un bon client des antennes radio et des écrans télé, il a participé à une vulgarisation de la notion dont le sens véritable s’est progressivement érodé, galvaudé. Il n’est pas rare par exemple d’entendre des personnes parler de la résilience comme d’une qualité assimilable à la résistance. Ce qui constitue tout de même un glissement de sens fort dommageable.
Le travail d’élucidation et de remise en contexte opéré par Serge Tisseron paraît donc en effet tout à fait salutaire. Je suggère que l’on remercie Gwenaël pour cette contribution utile et nécessaire.
Une fois n’est pas coutume mais personne ne se plaindra si ça devait devenir une habitude !

😉

10 09 2008
Christian Montelle (17:00:46) :

Merci pour cette référence, Gwenaël. La résilience est passée à toutes les sauces, même les plus douteuses !

Laisser un commentaire