La langue scolaire: langue vivante ou langue morte?

21 05 2011

La semaine dernière, dans le TGV qui me ramenait à Paris après une longue  journée d’action de formation à Troyes, je perçois du fond de ma somnolence la vibration de mon téléphone portable, en mode silencieux bien sûr 😉

J’hésite à répondre et finis par décrocher.

« Bonjour, Mattea Battaglia, journaliste pour le quotidien Le Monde. Nous effectuons une enquête sur les évaluations nationales de fin de primaire et nous aurions quelques questions à vous poser. Votre témoignage de praticienne nous serait fort utile. Accepteriez de nous faire part de votre expérience de classe? Nous aurions besoin que vous nous exposiez 1 ou 2 points relatifs aux difficultés rencontrées par les élèves en fin d’école élémentaire. »

Sujet sensible et délicat, mais vrai sujet.

De manière à me laisser un temps de réflexion, je propose que nous différions cet échange. Mais le journalisme n’attend pas. L’article doit être sous presse dès le début de semaine. J’invite donc la journaliste à me recontacter le lendemain pour envisager la question un peu plus sereinement qu’entre deux gares de chemin de fer.

Après un deuxième entretien téléphonique et quelques allers retours de mails, nous parvenons à un compromis entre mon témoignage et ses contraintes en terme de nombre de signes. Pas facile de restreindre un sujet aussi délicat à un article de 14 lignes « 1300 signes maximum, pas un de plus, pas un de moins » 🙁

Exercice périlleux…car forcément réducteur.

Ainsi, je vous livre un extrait de l’article tel qu’il est paru ce matin, dans la rubrique L’œil du Monde, coincé entre l’affaire DSK et l’affaire Renault…

« Ce que savent, ou ne savent pas les enfants à la fin du primaire »,  une double page  (14-15) sur les évaluations des acquis des élèves en fin de CM2

Extrait:

« En français, c’est avant tout le lien entre le langage oral et les écrits étudiés en classe qui fait obstacle. Pour la majorité des enfants, nourris presque exclusivement de dessins animés, la langue scolaire est devenue une espèce de langue étrangère ou de langue morte. Les textes que nous abordons utilisent un vocabulaire, une syntaxe et des schémas narratifs sur lesquels les élèves butent. Ils peinent autant dans la recherche d’informations explicites que dans celle d’informations implicites. Ils en ont conscience, n’hésitent pas à poser des questions pour peu qu’on leur en laisse l’occasion, ce que ne permettent pas les tests chronométrés des évaluations nationales. Celles-ci sont génératrices de stress, et invitent peu à une lecture intelligente et intelligible. Pour rapprocher ces enfants des textes résistants, il faudrait dès le plus jeune âge leur offrir l’occasion de découvrir le patrimoine culturel issu de la tradition orale (contes, poèmes, etc.). Pour ma part, je consacre chaque jour trois quarts d’heure à la lecture silencieuse d’ouvrages que les enfants choisissent. Une manière de les habituer à « entrer en lecture » plutôt qu’à zapper d’un mot à un autre. » Ostiane Mathon, enseignante en CM1. Elle est l’auteur du livre Un projet pour repenser les relations parents-enseignants (éd. Delagrave, 2009)

Et pour vous, chers lecteurs de Blog Bleu Primaire voici la première mouture, juste un peu plus longue et nuancée…

« Avant tout, c’est le lien entre le langage oral des élèves et les écrits scolaires qui fait obstacle. S’ils rencontrent des difficultés en langue écrite, ils éprouvent d’abord des difficultés à expliciter leurs idées à l’oral. Pour certains enfants, nourris presque exclusivement aux dessins animés ou aux émissions de téléréalité, la langue pratiquée à l’extérieur de l’école ne ressemble en rien à la langue étudiée à l’école. La langue scolaire est devenue une espèce de langue étrangère ou de langue morte. Les textes littéraires abordés en classe, romans d’aventures, historiques, ou policiers utilisent un vocabulaire, une syntaxe et des schémas narratifs complexes qui gênent leur accès au sens.

Ce fossé entre leur réalité linguistique et les attentes scolaires est en grande partie responsable de leurs difficultés. Quand ils sont soumis à des questions de compréhension de lecture, je vois bien qu’ils butent sur la recherche d’informations explicites autant que sur celle d’informations implicites qui fait appel à leur capacité à rendre compte de ce que dit le texte sans que ce soit explicitement écrit noir sur blanc. Pourtant, savoir lire c’est aussi cela, c’est lire entre les lignes sans pour autant inventer une autre histoire. Lire, c’est accéder au sens et à la parole de l’auteur tout en sachant mettre en réseau tout un ensemble de symboles, d’images et de références culturelles annexes. Références hors texte qui leur font grandement défaut.

Ils ont conscience de tous ces blocages, n’hésitent pas à poser des questions pour peu qu’on leur laisse un espace dédié à ces échanges, ce que ne permettent pas les tests chronométrés des évaluations nationales. Ces dernières, telles qu’elles sont pratiquées, sont génératrices de stress, et invitent peu à une lecture intelligente et intelligible.

Pour rapprocher ces enfants des textes résistants il faudrait entre autre et dès le plus jeune âge leur offrir de multiples occasions de découvrir le patrimoine culturel issu de la tradition orale (contes, récits mythologiques, poèmes etc) à dire et conter sans modération à l’école comme en famille. Ce sont ces derniers qui nourriront leur imaginaire des éléments qui leur permettraient alors d’accéder à une lecture résistante et bienfaisante. Pour ma part, parallèlement à la pratique d’une langue orale riche et enrichissante, chaque jour, je consacre trois quarts d’heure à la lecture silencieuse d’ouvrages qu’ils puisent dans la bibliothèque de classe de manière à les habituer à « entrer en lecture » plutôt qu’à zapper d’un mot à un autre. Trois quarts d’heure, c’est beaucoup au regard du programme à boucler diront certains. Certes, mais enseigner, c’est aussi faire ses propres choix, en toute connaissance de cause. Nous n’enseignons pas un programme, nous formons des enfants. Enfin, c’est ma vision du métier.»

Pour finir ce billet du jour et pour tous ceux qui s’intéressent à cette question de la langue, je ne peux que vous inviter à lire l’ouvrage de Christian Montelle, La parole contre l’échec scolaire, aux édition l’Harmattan. Un ouvrage riche en analyses et en propositions et qui m’a fortement convaincue de la nécessité de pratiquer ce que l’auteur appelle La Haute Langue Orale.

Et vous, qu’en pensez-vous?

A vous la parole et le clavier 😉

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