Un blog de classe pour quoi faire? (partie 1)

17 11 2010

Un blog de classe pour quoi faire? La question peut paraître saugrenue pour les uns, impertinente pour d’autres, sans intérêt pour certains. Travaillant depuis tout  juste trois ans avec ce type de support numérique, j’avais envie d’en donner un feed-back non exhaustif mais ancré dans ma réalité quotidienne de vie de classe.

Alors, notre Cuturo-blog de classe, que permet-il d’autre qui ne soit pas possible sans lui? Qu’offre-t-il de différent de ce qu’offre déjà la classe? Voici quelques éléments de réflexion que je soumets volontiers à vos propres réflexions, analyses et expérimentations.

  • s’exprimer dans et hors de la classe,

Qu’il s’agisse de relation pédagogique, de relations entre pairs ou de relations aux savoirs, la dimension relationnelle se révèle essentielle et incontournable dans une vie de classe. On parle beaucoup d’individualisation dans le milieu de la formation; j »aime de moins en moins ce mot, je l’avoue bien volontiers. Il efface la personne et contourne le collectif. Au terme d’individualisation je préfère nettement celui de personnalisation. On y reconnaît davantage l’existence de la personne en lien avec l’existence du groupe auquel elle appartient. On apprend toujours seul mais jamais sans les autres est un des leitmotivs de Philippe Carré. Je l’expérimente pour ma part chaque jour en classe avec mes élèves. Le blog de classe permet à cette personnalisation de la relation de se poursuivre dans un espace-temps autre que celui de la classe. La relation ainsi que l’expression de cette relation sont au cœur du dispositif d’apprentissage; elles sont au cœur même de l’acte d’apprendre.  Qu’elle soit orale ou écrite, l’expression est un des modes relationnels qui favorise la mise en place d’un apprentissage dynamique, évolutif, vivant, incarné. Développer et organiser cette expression au sein de la classe est une des choses les plus délicates à  gérer pour un enseignant. Qui questionne? Qui répond? Qui propose? Qui exprime et s’exprime? Bien souvent…ce sont toujours les mêmes, avec en exergue la parole de l’enseignant trônant sur l’estrade.

Lorsque la première année j’ai mis en ligne notre premier blog de classe, j’ai progressivement vu s’établir de nouveaux flux de communication, de nouvelles formes d’interaction, de nouveaux espaces d’expression plus propices pour certains à l’expression de soi. Soi et les autres. Soi au sein d’un collectif numérique, mais non moins réel pour autant. Un collectif moins intimidant, moins impressionnant sans doute pour certains enfants plus timides, plus inhibés, moins confiants. Quelle que soit l’importance de l’enjeu éducatif, on ne peut forcer un enfant ni à apprendre, ni à entrer en relation, ni à s’exprimer. On ne peut que l’y inviter, lui tendre chaque jour la main, lui exprimer notre présence et lui signifier son existence. Et puis, peut-être, sans doute, sans aucun doute, un jour, on le verra entrer dans la danse. C’est ce que j’ai pu en effet constater et expérimenter via le blog de classe. J’y ai vu, lu et entendu des enfants qui peinaient à s’exprimer en tant qu’élève et qui peu à peu, à leur rythme, via un espace autre que celui de la classe, de l’école, du cadre institutionnel, se sont autorisés à se construire une identité d’élève . Le blog de classe a cette particularité de représenter la classe sans pour autant en imposer le cadre. Ni obligation de lieu, ni obligation d’horaire, ni obligation de contenu, ni obligation de résultat, ni obligation de présence. Et pourtant…ils sont là, ils y reviennent, ils en redemandent. Intéressant je trouve…

  • établir un lien entre l’école et la maison

Véritable portfolio numérique, le blog de classe, est une porte ouverte sur ce qui se vit et se fait en classe. Les parents, les amis, la famille peuvent ainsi prendre part à un espace-temps généralement clos et mystérieux qui leur est de fait interdit par des contraintes tant exogènes qu’endogènes: disponibilité des uns, emploi du temps des autres, règlement intérieur des établissements, architecture spatiale limitée, sont autant d’obstacles à la mise en place de lieux ouverts propices aux échanges entre les familles et l‘institution. Le blog de classe, lui,  permet cet autre lieu, il permet une relative perméabilité entre deux sphères généralement considérées par l’une comme par l’autre comme territoires infranchissables, inatteignables, voire non autorisés.

Le blog de classe établit ce que j’appelle une passerelle virtuelle. C‘est sans doute mon petit côté claustrophobe, je n’ai jamais aimé les portes fermées, mais c’est davantage évidemment. Derrière cette idée de passerelle, il y a la conviction, là encore, qu’une meilleure communication entre l’école et la famille ne peut que favoriser la confiance réciproque, première pierre d’un pacte éducatif à double entrée. Triple entrée devrais-je dire car l’enfant-élève est un des co-signataires de ce contrat éducatif. Le blog de classe permet ainsi non seulement d’éclairer les contours de la boîte noire que représente la classe, en y laissant entrer un peu de transparence et de couleur mais également il permet aux enfants d’être eux-mêmes au carrefour de ce lieu de transition et de transfert des savoirs. Ce sont eux les passeurs, les transmetteurs; ce sont eux qui gèrent, en fonction de leurs souhaits, le débit et le contenu de ce qu’ils considèrent comme utile, lisible, audible et recevable. Rien n’est imposé. C’est un principe de base et qui fonde de plus en plus, là encore je l’avoue bien volontiers, l’essence de ma pédagogie.

  • créer une identité de classe

Le blog de classe, tel que nous le pratiquons depuis trois ans, peut être assimilé à ce que l’on nomme également un portfolio de présentation. Notre blog, c’est nous, c’est notre classe toute entière et c’est chacun de ses éléments en particulier, lié entre eux dans une entreprise collective. C’est une galerie numérique et permanente de travaux et d’échanges incarnant à la fois le travail de chacun mais aussi la réalisation d’un projet collectif co-construit tout au long de l’année. Chaque année, les groupes-classe se font et se défont au gré des répartitions, des déménagements, des nouvelles inscriptions. Chaque année, il faut reconstituer une nouvelle dynamique de groupe, retrouver un nouvel élan propre à chaque profil de classe, chercher et trouver un projet particulier qui fera sens pour les élèves et donnera du sens à leur quotidien.  Sans  ce sens, il est bien difficile de trouver la motivation et l’appétence nécessaires à l’engagement scolaire.

Le blog de classe, de ce point de vue a largement dépassé mes espérances. Non seulement il génère l’adhésion de tous, mais il va bien au-delà puisque les années passant, les anciens élèves continuent de s’y sentir chez eux même lorsqu’ils ont changé d’établissement! Certes d’une année sur l’autre le blog évolue, en lien avec les besoins particuliers et le caractère propre à la classe, caractère qui chaque année diffère de la précédente. C’est ce qui fait la saveur de ce métier. Rien n’est jamais pareil. Le blog de notre classe, c’est notre travail, c’est notre fierté, c’est notre identité commune. Cette identité de classe est fondamentale pour envisager la mise en place des apprentissages. La classe est d’abord un lieu de vie et c’est parce qu’elle est un lieu de vie qu’elle peut devenir un lieu d’apprentissage. De cela, je reste convaincue.

  • valoriser le travail des élèves

Sur un blog de classe, on ne publie pas n’importe quoi, n’importe comment. En amont, un travail personnel de lecture, de rédaction, de présentation, de choix et de sélection des travaux est co-constitué par les enfants et l’enseignant. A l’heure où l’on parle de développement des compétences autant que des savoirs, à l’heure où l’échec scolaire est quotidiennement affiché aux yeux des élèves qui eux, tentent avec ardeur de donner le meilleur de ce qu’ils peuvent, la valorisation de leur travail et de leur réussite me semble la moindre des choses. Croire en ses élèves, en leurs capacités de progrès, en leurs facultés encore toute naissantes n’est-ce pas une posture fondamentale pour tout enseignant, pour tout éducateur? C’est une question de respect, d’éthique et de solidarité envers eux. La motivation entraîne l’envie; le goût entraîne le plaisir; la reconnaissance entraîne l’engagement, la réussite entraîne la réussite…Le blog de classe, parce qu’il donne à voir le fruit de leur travail permet ce cercle vertueux, pourquoi s’en priver?

Dans un très prochain article, j’aborderai d’autres aspects qui font la particularité du blog de classe. J’y évoquerai, entre autre, la validation du B2I en situation, les activités en lien avec la maîtrise de la langue française, le rapport incontournable aujourd’hui entre les apprentissages et l’usage du numérique. Nous savions déjà que les intelligences étaient multiples. Nous découvrons aujourd’hui, avec l’apparition du numérique qui nous condamne à être intelligent pour reprendre les mots de Michel Serre, que nos rapports à la connaissance et aux modes d’apprentissage s’en trouvent complexifiés et sans aucun doute démultipliés. L’école peut-elle restée sourde, aveugle, muette?

@ suivre ;-)

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Corps à corps

11 03 2010

Grand corps malade ou « corps français traditionnel »?

Mon cœur lui bat plutôt au rythme de ces mots…

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A faire passer à Gérard Longuet…

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Le jardinier pédagogue (Chap.1)

10 09 2008

IDENTITE ET SOCIALISATION

« Il ne s’agit pas de tuer la liberté individuelle,

mais de la socialiser. »

                                               P.J. Proudhon (1809-1865)

L’identité est un concept à double face. D’une part, l’identité désigne un individu dans ce qu’il a d’unique, dans son physique, sa psychologie : ce que Paul Ricœur nomme l’ipse. D’autre part, l’identité contient l’idée de mêmeté, ce qui est identique dans tous les membres de tel ou tel groupe humain, l’identité citoyenne : ce que Paul Ricœur nomme l’idem. Les enseignants jouent un rôle important, même s’il est souvent ignoré ou sous-estimé, dans le développement de ces deux aspects de l’identité. Par les exemples de comportements qu’ils donnent, par la philosophie qu’ils exposent consciemment ou inconsciemment, par la pédagogie qu’ils pratiquent, par les textes qu’ils proposent, et en particulier les récits. Ils peuvent enthousiasmer, indigner, révulser, passionner les enfants qui réagiront différemment selon leur milieu familial, leur origine. La laïcité doit s’exercer sans concession, non dans des choix restrictifs, mais dans une information neutre de tout ce qu’offre le monde aux jeunes intelligences. Paul Ricœur (5) parle de cette responsabilité subtile et déterminante dans son ouvrage : Soi-même comme un autre, Seuil, Paris, 1996. Je laisse le lecteur accompagner ce grand philosophe dans cette réflexion complexe. Je suis persuadé que les professeurs sont aussi des maîtres qui aident les enfants à se construire, et que cette fondation de ce qu’il y a d’humain dans l’homme doit s’effectuer dans le respect de la liberté de chacun.

C’est un euphémisme de dire que les rapports entre adultes et enfants sont peu amènes. Grossièreté, agressivité sont de mise, bizarrement mêlées à des manifestations exagérées d’amitié factice : baisers (bisous, dit-on) distribués à l’encan, marques incessantes de compassion convenue, manifestations envahissantes de convivialité qui trouvent rarement leur aboutissement. Les modèles médiatiques donnés par les émissions comiques, les talk-shows, les émissions de télé-réalité, les séries, les films, les hommes politiques (« Casse-toi, pauvre con ! ») sont désolants. Les enfants adoptent les modèles que les adultes leur donnent quels que puissent être les efforts de certaines familles pour donner encore un peu d’éducation à leurs rejetons. Cette déliquescence des rapports sociaux est sensible dans le milieu scolaire. De petits caïds se taillent des « territoires », terrorisent et rackettent les plus faibles. Des violences physiques ou sexuelles – verbales ou avec passage à l’acte – sont monnaie courante, y compris envers des adultes. Cela fait partie de l’échec scolaire. On constate aussi un esprit de défi permanent, de challenge, pour utiliser un anglicisme qui masque la violence de l’affrontement. Défis dans le négatif, et des émissions comme Jackass en donnent l’exemple : happy slapping (6), paris stupides, absorption de substances variées, paroxysmes de conduites aberrantes. Défis dans la course au résultat, certains élèves étant classés ou se classant comme surdoués et écrasant les autres, quitte à recevoir des raclées comme « intellos ». La société du spectacle fabrique à la chaîne du « sauvageon » comme Chevènement nomma ces enfants perdus.

Il est certain que l’état devrait agir auprès des médias pour protéger les enfants mais l’école a aussi vocation de donner des habitudes d’urbanité et de solidarité. Les adultes peuvent utiliser un langage irréprochable, éviter toute grossièreté, faire montre d’une correction totale envers leurs pairs ou envers tous les élèves. Cela leur permettrait de bannir de l’école les « cons », « enculés », « nique ta mère », « pétasses », qui fleurissent (fleurs de latrines, j’entends) dès la maternelle. J’en passe et de plus raides !

Plus important : on peut tenter de fonder le groupe de la classe. Mon expérience me suggère de donner deux pistes pour ce faire. Premièrement, présenter le groupe-classe (qui devrait rester stable plusieurs années consécutives) comme une équipe :

« Cette classe est une équipe de foot. Dans une équipe, il n’y a pas des perdants d’un côté et des gagnants de l’autre. Tout le monde gagne ou tout le monde perd, selon que l’équipe a su se montrer solidaire ou non. C’est pourquoi nous ne laisserons personne sur le bord du chemin. Chaque fois qu’un condisciple sera en difficulté, un « sauveteur lui viendra en aide, lui « passera la balle ». Ceux qui sont le plus à l’aise dans telle ou telle matière seront les « tuteurs » (les entraîneurs) de ceux qui éprouvent des difficultés dans ce domaine. Tout le monde peut être tuteur car chacun possède un domaine d’excellence. Le bon slameur, guidera le fort en maths et vice versa. L’angliciste doué aidera de ses conseils l’acteur-né, qui lui donnera ses techniques. Et ainsi nous jouerons notre partie, chacun apprenant autant en partageant qu’en recevant. ».

On est étonné de constater comme les enfants entrent volontiers dans cette solidarité, reconnaissent des compétences qui fondent des hiérarchies estimées. Le maître est le chef d’orchestre qui coordonne l’ensemble.

En second lieu, la classe peut aussi être soudée par le partage culturel si elle reçoit des textes très forts qui suscitent des émotions et d’intenses jouissances intellectuelles d’interprétation. Les récits oraux ou écrits, les poèmes, les extraits de théâtres, les énigmes, les merveilles de la nature, les « exploits » sportifs, les célébrations, les sorties et tant d’autres événements peuvent être magnifiés pour devenir des références qui soudent un ensemble d’enfants en communauté. Pour renforcer cette spécificité, la classe peut adopter le nom d’un héros dont elle se baptisera. La 5e Berlioz, la 4e Courbet, la 6e Marie Curie ont plus de sens que 6e1 ou 3e2 ! Ce héros sera l’objet de travaux divers qui seront échangés et exposés à l’occasion des journées « portes ouvertes », en même temps que les chefs-d’œuvre réalisés par les élèves. Ils pourront aussi être diffusés dans un journal scolaire, ou un cyberjournal, ce qui leur permettra d’être soumis à une critique externe.

Le but est que les enfants cessent de dénigrer leur établissement, soient fiers de leur classe et de leur école, de leur collège ou de leur lycée. Pour qu’ils apprennent la vie avec autrui, le respect de l’autre, l’urbanité qui fait le charme des rapports sociaux, il est important de prendre très au sérieux les procédures démocratiques d’élections, de ne pas manquer une occasion de donner une illustration d’éducation civique. Non pas dans des « journées de… » , mais de façon beaucoup plus proche, en traitant des exemples locaux. Intervenir toutes les fois que cela est possible, au lieu de se contenter de yaka-ci ou yaka-ça.

D’une manière générale, la socialisation se réalise quand on la vit plus que lorsqu’on en parle. Comme le dit si justement Ostiane Mathon : « Il vaut mieux FAIRE ensemble plutôt que de DIRE aux autres de FAIRE ceci ou cela. »

A SUIVRE…

Christian MONTELLE

Ornans, août 2008

Diffusion libre

 


 

5 On l’aura remarqué, je cite abondamment Paul Ricœur qui nous a quittés récemment. Bien que ce soit pas précisément son propos, il traite dans ses ouvrages  de nombreux sujets intéressant l’enseignement : l’interprétation, l’identité, le temps et le récit, la poésie (La métaphore vive), la mémoire, la responsabilité…

6 On filme subrepticement (avec son portable) une scène d’agression brutale et on la place sur le Net.

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