Conte d’ici et d’ailleurs

12 01 2010

Suite au billet précédent sur la philosophie à l’école, Christian Montelle, très attaché au récit et au mythe fondateur m’a fait parvenir ce conte venu d’ailleurs dont il nous offre plusieurs lectures…dont une philosophique. Je lui laisse la parole…

Qui est le plus grand ? est un conte esquimau du Nord de la Sibérie. Il a été raconté par le conteur Yuit Kivagme, « vieux chasseur aux pieds gelés ».  Il a été recueilli entre 1933 et 1943 par la première institutrice de Tchoukotka, Katerina Semienova Sergeeva.

Voici le texte tel qu’il a été traduit :


La lune au rond visage parcourait le ciel en traîneau et se vantait :

- Je suis plus gaie et plus grande que le soleil lui-même !

Un minuscule lac, au milieu de la toundra, l’entendit et dit :

- Tu n’es qu’une vantarde ! Regarde-moi et tu verras que je suis le plus grand !

La lune se pencha sur le lac et y découvrit son reflet. Le lac poursuivit :

- Vois, je suis plus grand que toi puisque tu peux te loger chez moi !

Les deux antagonistes se disputèrent tant qu’ils réveillèrent le lemming, Sikiq, qui sortit de son terrier Il s’étira, bâilla en ouvrant si largement la bouche que son œil gauche se ferma. Il regarda d’un œil le lac, puis la lune et constata :

- En fait, le plus grand de tous est mon œil droit puisqu’ils y entrent ensemble, le lac et la lune !

La chouette qui volait par-là ricana. Elle s’empara du lemming, l’engloutit et dit :

- Heureusement que mon cou supporte une tête très intelligente. La lune a pris place dans le lac, le lac et la lune se sont installés dans l’œil du lemming et celui-ci habite désormais dans mon estomac !

à votre avis, lequel d’entre eux est le plus grand ?

1 Lecture structurale:

Dans la classification internationale ce conte porte le numéro 2031. Il peut être décomposé suivant les séquences suivantes :

  • Situation initiale : La lune parcourt le ciel.
  • Déclencheur : La lune se vante d’être plus grande que le soleil lui-même. Elle chante.
  • Chaîne : Soleil — Lune — Lac — Lemming — Harfang.
  • Chant en randonnée suivant une structure en échelle.
  • Question finale : Qui est le plus grand ?

Une première écoute fera apparaître l’égocentrisme de tout être. Chacun se croit le plus grand de l’univers et juge le monde extérieur à son aune. Cette lecture, que l’on pourrait appeler moraliste, est celle que certains scripteurs comme Charles Perrault et Jean de La Fontaine ont proposée pour les contes populaires. À leur suite, les pédagogues réduisent souvent leur approche des textes de la tradition orale populaire à une interprétation* moralisante.

2/ Lecture scientifique:

  • À la question qui clôt le conte, un enfant de moins de cinq ans répond :
  • - C’est la chouette, puisqu’elle mange tout le monde !
  • Le scientifique, possédant des connaissances rationnelles, répond :
  • - Le soleil est le plus grand, bien sûr !
  • ou alors :
  • - Ces éléments ne sont pas du même ordre ; on ne peut les comparer.

Chacun d’eux a perçu le conte sous l’angle de la science, selon son propre niveau. Chacun a avancé son interprétation* en tenant compte de son expérience de la réalité. C’est ce travail et ce point de vue qui sont importants, non la validité de la réponse.

Une première écoute fera apparaître l’égocentrisme de tout être. Chacun se croit le plus grand de l’univers et juge le monde extérieur à son aune.

Cette lecture, que l’on pourrait appeler moraliste, est celle que certains scripteurs comme Charles Perrault et jean de La Fontaine ont proposée des contes populaires. A leur suite, les pédagogues réduisent souvent leu rapproche des textes de la tradition orale populaire à une interprétation moralisante.

3 /Lecture géographique ou documentaire:

Cette randonnée possède un caractère documentaire qui peut orienter une autre lecture.

La toundra est un milieu de vie difficile, en Sibérie, à l’extrême nord de la Scandinavie et au nord du Canada. C’est un endroit semé de lacs où la végétation est essentiellement constituée de mousses, de lichens, d’airelles et de bouleaux nains.

Là vivent d’innombrables lemmings, petits écureuils rayés à queue touffue, à tête de marmotte, avec des bajoues et de petites oreilles cachées dans leur fourrure.

Ces petits rongeurs sont la nourriture du harfang, grande chouette à plumage blanc tâché de sombre, qui les suit dans leur migration à travers la toundra.

Nous voyons vivre ici tout un écosystème très cohérent qui constitue une introduction au biotope arctique.

4/ Lecture du temps:

Et voilà qu’une réponse nouvelle apparaît : les cinq éléments sont des marqueurs de temps :

  • Le soleil marque la belle saison et le déroulement de l’année.
  • La lune marque les mois. Elle est plus stable en zone arctique que le soleil
  • Le lac dont les eaux sont solides ou liquides marque les saisons.
  • Les migrations de lemmings, très impressionnantes, constituent pour les habitants du Grand Nord des signes très clairs, sur l’approche du grand hiver.
  • Quant au harfang, il change de plumage avec les saisons : de blanc tacheté de brun en hiver il devient beige en été.

5/ Lecture mythographique:

Un adulte esquimau, qui connaît bien la mythologie de son peuple, répond à la même énigme :

- Tous ces éléments sont équivalents !

En effet, le soleil est la femme bénéfique, qui amène la fécondité. La lune est un être masculin, frère incestueux du soleil, marqué au visage par sa sœur, condamné à régler la fécondation des plantes, des animaux et des femmes de la terre. Le lac est le garant de la fécondité de la terre. Le lemming est l’équivalent de notre lapin, symbole de féminité et de fécondité. La chouette harfang est le symbole de la sorcière, femme à l’intelligence féconde.

Nous avons bien là cinq facettes complémentaires de la fécondité.

6/ Lecture philosophique:

Les Anciens Sages discutent de la signification du miroir et du reflet : la lune, reflet du soleil, se mire dans le lac, œil de la terre, qui est réfléchi à son tour par l’œil de l’écureuil ; le harfang réfléchit avec sa grande intelligence, qui est reflet du monde.

Le reflet pris pour la réalité est l’un des grands thèmes du questionnement philosophique. La parabole de la caverne de Platon en est l’expression la plus connue. Nombreux sont les contes à rire dont le héros confond la lune reflétée dans l’eau avec un fromage.

Cette lecture à préoccupation philosophique me semble, au contraire de la lecture mythologique, tout à fait accessible aux enfants. Leurs réponses seront souvent inattendues, mais, en y réfléchissant bien, on les trouvera parfois d’une sagesse étonnante. L’important est qu’ils aient réfléchi sur un des aspects fondamentaux de l’organisation du monde, qu’ils ne perçoivent que les apparences, le reflet de la réalité. Ils renonceront définitivement à tout dogmatisme .

Voilà une approche intuitive de la parabole de la grotte chez Platon et une ouverture sur la relativité et le relativisme. Premières pierres de sagesse

7/ Lecture symbolique:

  • Le soleil est le symbole de l’intelligence cosmique. Pour les Samoyèdes, il est l’un des deux yeux de Num, le Ciel. Il est l’œil droit, correspondant à l’activité et au futur.
  • Un autre œil est la lune. Il correspond au passé et à la mémoire. La lune, astre des nuits, évoque métaphoriquement la beauté et aussi la lumière dans l’immensité ténébreuse. Mais cette lumière n’étant qu’un reflet de celle du soleil, la lune est le symbole de la connaissance par reflet, c’est-à-dire de la connaissance théorique, conceptuelle, rationnelle.
  • Le lac est l’œil de la terre (en arabe, en slovaque, le même mot désigne l’œil et le lac ou la source : aïn, oziero).
  • Le lemming, comme le lapin, est lié au symbolisme de la lune et des eaux fécondantes et régénératrices, au symbolisme du renouvellement perpétuel de la vie sous toutes ses formes. Ce monde lunaire est celui du grand mystère où la vie se refait à travers la mort. C’est dans son œil que l’écureuil du conte saisit lune et lac.
  • La chouette, oiseau nocturne en relation avec la lune, est le symbole de la connaissance rationnelle, perception de la lumière par reflet, s’opposant à la connaissance intuitive, perception directe de la lumière solaire. Elle symbolise la réflexion qui domine les ténèbres et qui est souvent représentée par ses yeux.

Cette lecture fait ressortir la permanence du motif de l’œil, qui souligne chaque élément du conte. Or, celui qui a des yeux désigne expressément, chez les Esquimaux, le chaman, le clairvoyant.

Ce petit conte, si anodin en apparence, aura donc une autre signification pour le Grand Initié qui répondra à la question :

- Qui est le plus grand ?

- Personne, car chacun constitue une facette de la Connaissance suprême.

Bien sûr, un jeune enfant ne peut pas atteindre ces sommets de la connaissance. Mais on peut attirer son attention sur les détails comme l’œil. Cela aura deux avantages :

  • - l’introduire dans le monde du langage poétique et métaphorique ;
  • - lui faire deviner le monde si important des symboles et du langage symbolique.

8/Autres lectures:

On pourrait également effectuer des lectures sémiotiques*, des lectures psychanalytiques (à partir des travaux de Sigmund Freud, d’Alfred Adler ou de Gustav Jung, par exemple), des lectures comparatives avec des versions de ce conte issues d’autres cultures, et bien d’autres encore.

Ce que j’ai voulu montrer ici, c’est la richesse des contes populaires, Les conteurs qui transmettent une randonnée ne passent pas seulement un bon moment avec eux, mais font découvrir à leurs auditeurs toute une connaissance précieuse.

Dans une situation normale d’écoute de contes, celle où le conteur est entouré de représentants de toutes les classes d’âge, cette lecture se réalise aussitôt par les commentaires qui suivent le conte. L’enfant a le droit de proposer sa propre interprétation*. En écoutant celles des adultes, il apprend que la vérité est multiple et acquiert ainsi une écoute critique. Il faut essayer au maximum de retrouver ces conditions si on raconte dans un milieu scolaire.

Avec des jeunes enfants, l’adulte doit faire découvrir les sens naturellement, intuitivement, par de multiples répétitions de l’histoire et des compléments documentaires bien choisis, et non en imposant sa propre interprétation.

La lecture verticale est très proche du travail de l’archéologue qui, à chaque strate, découvre une nouvelle phase du passé du monde. À chaque écoute, le conte livre de nouveaux sens, aussi bien à celui qui le dit qu’à celui qui l’écoute.

Découvrez également Paroles de conteuse par Edith MONTELLE




Le jardinier pédagogue (Chap.3.2)

6 10 2008
…suite du Chapitre 3 Christian MONTELLE
Ornans, Août 2008
Diffusion libre
Tu disais donc….
Dans un premier temps, analysons très brièvement les éléments qui ont changé l’appréciation du temps chez l’être humain moderne, isolé du milieu qui lui était familier, celui de la nature.
Un premier élément est la « peur du noir ». La fée électricité, apparue à la fin du XIXe siècle, a inondé de clarté nos nuits, en tentant de les rendre semblables aux jours. Non seulement des milliards de lampes brillent du crépuscule à l’aube, mais les enfants exigent très souvent qu’une lampe soit allumée en permanence dans leur chambre, ou à proximité. Les citadins sont pour la plupart incapables de se déplacer dans un milieu dépourvu de lumière. Ils sont pris de panique à l’idée de marcher la nuit dans une forêt. Le « passage au noir » est cependant une suspension du temps indispensable pour les rythmes biologiques et les reconstructions psychologiques ; il doit s’accompagner d’un passage au silence profond. La mise en veille complète des interfaces sensorielles du corps permet un repos total au cours duquel le soma se régénère et la psyché se reconstruit. L’encre de la nuit laisse la liberté au cerveau de rappeler dans le rêve ce qui est advenu et d’écrire ce qui doit être retenu par la mémoire, avec les ratures et les interprétations nécessaires. Même un disque dur a besoin de défragmentation et de mise en ordre ! A fortiori un cerveau humain. Trop de clarté nuit : beaucoup de processus biologiques et psychologiques ont besoin de l’obscurité et du silence pour s’accomplir.

Un second bouleversement subi par l’homme urbain est l’effacement des saisons qui sont moins perçues par les sens. L’enfant est tenu au chaud, transporté au chaud, constamment plongé dans un bain de lumière. Les changements de teinte et d’aspect de la végétation, les variations d’éclairement et de températures sont beaucoup moins perceptibles en ville et même à la campagne où l’on ne voit plus un gamin dehors, attaché qu’il est à ses écrans. Or les changements saisonniers déterminent des cycles hormonaux, des évolutions corporelles et aussi une perception du caractère cyclique du temps (10).

Un troisième facteur qui nous fait percevoir le temps de façon différente est la fragmentation du temps vécu. Finies les longues périodes de labeur, de loisirs et de repos. Notre existence est un patchwork de mini-événements qui se chevauchent sans interruption. À l’école, puisque ce sont les enfants qui nous intéressent ici, les cours ne sont plus de longues séquences silencieuses, mais un zapping continuel d’interventions magistrales, de prises de paroles d’élèves, d’activités constamment renouvelées. À la maison, les télévisions, les MP3, les téléphones, les ordinateurs, les consoles de jeux, les activités de loisirs, les copains alternent avec les parents, souvent divisés en parent de la semaine et parent du week-end. Certains enfants sont agendés comme des ministres pour des activités extrascolaires excessivement nombreuses. Il ne faut pas oublier les déplacements en transports scolaires ou pour des week-ends parfois exténuants. La notion de durée s’efface peu à peu, celle de projet devient insaisissable. L’enfant est ballotté sur les vagues d’un chaos existentiel qui lui laisse peu de répit pour entreprendre des synthèses, des mises au point, pour vivre tranquillement la saveur du monde, pour rêver des ailleurs personnels et non imaginés par des adultes.

  • - Maman, ch’ais pas quoi faire …
  • - Tant mieux, mon enfant! Rêve aux nuages, aux merveilleux nuages!

Une quatrième approche du temps est celle de l’ubiquité spatiale et temporelle. L’enfant moderne n’est plus cantonné dans un espace-temps limité, celui de son village ou de son quartier. Le téléphone, la télévision lui permettent de voir et d’entendre d’autres lieux et d’autres temps. Naguère les récits oraux ou écrits permettaient à chacun de voyager autour de sa chambre, dans le passé ou l’avenir. Désormais, c’est une présence beaucoup plus prégnante de l’ailleurs, du passé du futur ou de la fiction. Il faut de solides repères pour s’orienter dans ce nouveau monde qui est si passionnant, mais dont les amers de navigation ne sont pas toujours mis en place.

Cinquième point très lié au précédent : la dégradation du statut du récit dans l’enseignement et dans l’éducation. Les récits peuvent servir à influencer les opinions des publics ou lecteurs et ce pouvoir est largement utilisé de façon négative, aujourd’hui, par les publicistes et les politiques grâce aux techniques du storytelling(11). Des fables antiques aux exempla (12) médiévaux en passant par les paraboles des religions, cette utilisation a été constante dans l’histoire, qu’elle ait eu pour but la transmission de valeurs ou l’aliénation des individus. Une réaction contre ce pouvoir des récits s’est développée – nécessaire distanciation de Brecht – et a abouti à un désir de libérer les romans des parures de la narration. Constat, rapport du strict réel, ont éclos dans la littérature, puis au cinéma. Hélas, on a abouti, au final, à la téléréalité ou au documentaire en lieu et place du récit fictionnel, qui est pollué à son tour et perd ses frontières avec le réel. Or, la narration imaginée est utile pour structurer le temps, car le récit fictionnel échappe au chaos du temps vécu, tout en organisant un temps du récit. Depuis les Grecs, on sait que seul le logos permet d’organiser le chaos. Cette évasion permet à chacun de se réfugier dans un espace-temps imaginaire qui nous donne une perspective, un recul nous permettant de nous libérer de l’imprévisibilité du présent et d’imaginer l’à venir. Paul Ricœur, dans les trois tomes de Temps et récit (Seuil), montre ce rôle essentiel des textes narratifs fictionnels (13). François Hartog dans : Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Le Seuil, Paris, 2002, révèle comment notre époque tend à tout ramener au présent, à faire table rase du passé, au besoin en l’étouffant par les excès de la commémoration, ce qui bloque la capacité de se projeter dans l’avenir.

En un sixième point, je tenterai d’exposer en quoi consistent cette nécessaire mémoire et cette capacité téléonomique (14) de se projeter dans le futur pour agir le présent. Dans les textes et surtout les récits oraux de la tradition populaire, chansons, proverbes, dictons, contes de toutes sortes, légendes, épopées, mythes, et dans les récits fondateurs de la littérature et de l’histoire sont accumulés des siècles de sagesse que nos anciens ont voulu nous transmettre. Véritables maquettes de vie, ces textes appellent une interprétation personnelle, un travail de décodage qui aboutit à une appropriation de savoirs, de sagesse et de valeurs qui rassemblent les membres des différentes sociétés de tout ordre. Ils permettent de juger la validité des décisions présentes en se projetant dans l’avenir pour en prévoir les conséquences. Cette vision du futur, qui est aussi une condition de la pensée scientifique, est indispensable si l’on ne veut pas vivre au gré des caprices de ceux qui savent accaparer le pouvoir.

Le septième point nous ramène à des explorations plus proches. S’il est indispensable d’explorer le passé pour prévoir l’avenir, on ne peut négliger l’étude de l’environnement spatial et temporel immédiat. Mon gendre, qui s’occupe des jeunes d’une cité, a découvert que beaucoup d’entre eux n’ont aucune notion de l’endroit où ils vivent. Sortant rarement du ghetto où on les a confinés, ils ont grand besoin qu’on leur présente le pays où ils vivent. Un animateur de MJC que je connais s’y emploie grâce à des promenades dans la nature environnante, des raids à pied, à bicyclette, à ski, en canoë. Et aussi à des visites à des entreprises de toutes sortes, à des artisans, à des musées, à tout ce qui constitue le substrat géographique, humain et culturel de notre région.

Cette exploration spatiale doit être complétée par une initiation au temps qui rythme la vie de chacun. Et cela dès la maternelle. En sus de la prise de conscience du temps considéré dans sa généralité comme nous l’avons vu plus haut, on a tout intérêt à présenter l’histoire locale, y compris le légendaire, à expliquer le sens et les rituels des fêtes et célébrations.

C’est grâce à ce bain dans les lieux et la culture de la région qui les accueille que de jeunes Turcs ou de jeunes Marocains peuvent devenir Francs-Comtois, Picards ou Franciliens. Il faut d’abord s’intégrer à un village, un quartier, un canton, une région, avant de s’intégrer à une nation.

Ces sept points étant repérés, que pouvons-nous proposer pour la formation des enfants présentant des lacunes dans l’appréhension du temps ?

  • On sent tout de suite qu’un outil essentiel sera constitué par les textes et récits fondateurs, qu’ils soient issus de la tradition orale ou des patrimoines littéraires, théâtraux, filmiques, etc. Je pense que la mise au même niveau de tous les textes proposés aux enfants est une lourde erreur. Mettre sur le même plan un récit policier ordinaire, une bande dessinée démagogique, un article de journal, un conte merveilleux et un poème de Ronsard a pour conséquence déplorable de priver les enfants démunis, chez eux, de textes riches et symboliques, de les priver justement de ces récits porteurs de langue et de symboles de ce patrimoine qui fonde les êtres humains. Loin d’aider les enfants en difficulté, cette erreur qui va jusqu’à la faute, aggrave la fracture linguistique et culturelle, quelque excellentes que soient les intentions des promoteurs de ce nivellement. Le nivellement est si massif qu’il a touché tous les enfants à des degrés divers, quels que soient leurs milieux sociaux ou culturels. Le ministère réagit depuis quelques années pour réintroduire les hiérarchies nécessaires, mais il faut des décades pour inverser une telle tendance.
  • Il est tout à fait souhaitable que parents et enseignants racontent abondamment aux petits des contes qui leur sont destinés : en particulier, des contes de randonnée, et des contes d’animaux. Je dis bien raconter et non lire comme le préconisent certains, car avant sept ans, l’enfant a besoin d’une parole témoin, dite par un adulte qui est là et qui parle avec sa propre poétique et sa propre expérience. Une pratique massive d’un oral de qualité nourrit les enfants de lexique, de style, de grammaire, de connaissances, de valeurs et leur permet de construire une parole – donc une pensée – riche et précise. Elle leur permet de prendre le sens du temps chronologique dans ses déroulements linéaires, dans ses anticipations, dans ses retours en arrière. De bien séparer le temps réel et le temps du récit. D’acquérir, dans les contes étiologiques par exemple, le sens des temps cycliques des saisons, des astres et des organismes vivants.
  • La prise de conscience des temps calendaires, des temps commémoratifs est une préoccupation dans la majorité des classes de maternelle. Elle doit devenir générale et systématique ; élargie à tous les types de temps, y compris le temps météorologique, les variations saisonnières, les temps de la vie, le temps historique, le temps du souvenir, etc.
  • Il faudrait aussi faire la guerre au zapping, à l’inachevé, au bâclé. Trouver le temps de séquences de travail ou de repos longues, calmes, sans cette agitation factice qui envahit la vie des enfants dans leur vie en dehors de l’école. Le recours au yoga ou à la sophrologie est d’un grand secours pour instaurer ce calme intérieur qui permet la maturation. On arrive alors à vivre le moment présent dans sa réalité et non dans l’impatience fébrile de l’à venir. À voir vraiment, à savourer les bruits, les odeurs, les saveurs, les contacts, la lumière, les vibrations, les rythmes, la beauté, l’harmonie, toute la joie d’être là et vivant. Non pas dans une carapace de gadgets technologiques, mais dans un rapport sensuel et amoureux au monde et à ses merveilles, dans une empathie avec l’autre qui peut nous enrichir de ses différences. Cette initiation à l’exploration de l’intériorité est essentielle car elle est reliée au besoin fondamental d’intimité. Les effets positifs en sont aussi immédiats que spectaculaires. L’école doit être apaisée et défragmentée, en antidote à l’hystérie et l’éclatement de la vie moderne. D’où la nécessité de mettre en place de vrais projets qui demandent anticipation, engagement, temps, construction, durée, effort.
  • Une information des parents est nécessaire. Leur rôle est décisif dans les premières années de la vie de leur enfant. Ce sont eux qui doivent d’abord nourrir leurs bébés d’amour et de récits merveilleux, qui doivent leur apprendre le monde et le temps. Il n’est pas admissible que des parents rejettent massivement sur les maîtres la responsabilité de l’échec scolaire de leur enfant. C’est se défausser un peu trop facilement. Mais les maîtres ne doivent pas non plus se contenter d’entériner les inégalités et trier les « bons » et les « mauvais ». Leur devoir est de se substituer au milieu parental – compléter le bagage reçu, si vous préférez ce verbe – quand il y a eu des carences, de façon à ce que tous les enfants puissent acquérir les compétences qui leur permettront de développer au mieux leur propre potentiel de capacités.

Chapitre 4 à suivre et à poursuivre!


10 Alors, promis ? Plus de fraises à Noël ni de poires en août !

11 Les textes de la tradition orale sont en général fort mal utilisés. Les critères d’âge ne sont pas connus, la parodie remplace souvent le contage, quand on ne se limite pas à l’étude de LA structure du récit, comme s’il n’existait qu’une seule structure narrative !

12 L’exemplum est un récit, une historiette  ou une fable donné comme véridique et destiné à être inséré dans un discours, en général un sermon, pour convaincre un auditoire par une leçon salutaire qui a valeur d’exemple. Les contes populaires ont longtemps été récupérés en exempla par les prédicateurs et les moralistes (la Fontaine, Perrault, d’Aulnoy, Disney…).

13 Un livre récent alimente cette réflexion avec humour : L’espèce fabulatrice, Nancy Huster, Actes Sud, Arles, 2008

14 téléonomique dans le sens que lui donne Jacques Ellul (La technique ou l’enjeu du siècle, Armand Colin, Paris, 1954) : projection subjective dans l’avenir avant de décider le présent.




Fête des jardins et potagers parisiens!

29 09 2008

Hier, Paris s’est mis au vert!

« Après avoir fait le poireau sous un tournesol merveilleusement épanoui, je me greffai sur une citrouille en route vers le champ Perret. Là, je déterre une courge dont la tige était montée en graine et le citron sumonté d’une capsule entourée d’une liane. Ce cornichon se met à enguirlander un navet qui piétinait ses plates-bandes et lui écrasait les oignons. Mais, des dattes fuyant une récolte de cahâtaignes et de marrons, il alla se planter en terrain vierge.

Plus tard, je le revis devant la Serre des Banlieusards. Il envisageait une bouture de pois chiche en haut de sa corolle. »

Cueillette récoltée lors d’un stage chez des maîtres-jardiniers, à mes toutes premières heures de bêchage et de pratique de la botanique. Combien de pots cassés…

…mais ce dimanche, sous le soleil parisien, ces quelques mots plantés 12ans auparavant ont soudainement (re)surgi de terre!