Ethique et responsable

25 03 2010

La toute première des 10 compétences du référentiel de l’enseignant exprime clairement le devoir de l’enseignant d’ AGIR de façon éthique et responsable

Interrogeons-nous un instant sur la nature et la fonction de cet « Agir » avant de le coordonner à ses deux adjectifs, éthique et responsable. Procédé purement énonciatif et explicatif puisque dans la vie, il paraît essentiel, autant que faire se peut, de ne jamais dissocier nos actes d’une éthique et d’une responsabilité à la fois professionnelle et personnelle…

Agir donc…définition du Petit Larousse illustré version 2006:

1- Entrer ou être en action.

2- Produire un effet, exercer une influence

3- Adopter une attitude, se comporter, se conduire

D’entrée de jeu on sent bien que l’action ne peut se détacher d’une attitude et d’une influence présente donc dans chacun de nos choix d’enseignement et d’éducation.

L’agir suppose des actes visibles, des paroles explicites, des visées finalisées, des positionnements clairs, des choix énoncés…et j’oserai ajouter des renoncements aussi. Renoncements assumés et éclairés à la lumière des choix effectués. Mais cet agir, puisqu’il s’exerce dans le cadre d’un établissement, d’une école, d’une équipe, d’une classe,  ne peut se résumer à un agir solitaire, individuel, personnel. Il se décline au sein d’une institution, d’une histoire, d’une culture, d’une unité qui fait corps et qui donne et construit du sens…Nous touchons ici à une valeur fondamentale qui rejoint une question d’ordre philosophique. Comment faire le lien entre l’individuel et le collectif, comment se montrer garant de l’un et de l’autre, comment agir les uns avec et en fonction des autres… Une tension délicate et néanmoins essentielle avec laquelle il faudra sans cesse composer. Trop de collectif nuit au respect de l’unicité de la personne. Trop d’individuel écarte toute possibilité de projet et donc d’humanité.

Essayons de dresser une typologie des actions directement reliées à cette compétence 1 du référentiel de l’enseignant: Agir de façon éthique et responsable.

Des actions en situation:

- accueillir chaque enfant le matin par un mot, un regard, un geste personnalisé

- proposer des activités variées et ciblées en fonction des besoins d’apprentissage de chacun

- encourager le plus possible, féliciter lorsque cela est légitime, nommer clairement les difficultés quand elles se présentent

- mettre en place des conseils d’élèves, des ateliers philo où des quarts d’heure « quoi de neuf sur la terre? » où la parole devient un lieu d’échange, d’ouverture et de co-construction de savoirs et de postures

- tenir compte des rythmes  et des besoins biologiques des enfants en fonction de leur âge et de leurs particularités

- travailler en lien avec les textes officiels: référentiel, programmes et socle commun

- miser sur la méthodologie et l’apprentissage de l’autonomie

Des actions en équipe:

- élaborer un dispositif d’accompagnement et d’évaluation en lien avec les capacités de l’élève et des élèves à un moment T pour le et les mener à un instant T+1

- construire des outils, rédiger des documents explicatifs, lisibles et communicables au sein et hors de l’établissement

- rendre lisible et vivant le projet éducatif de l’établissement

- s’associer à l’accompagnement de chacun des membres de l’équipe éducative

- analyser nos pratiques et co-élaborer des savoirs-faire professionnels

- s’interroger sur l’organisation du temps de travail des élèves et des enseignants

- innover, expérimenter, se donner le droit à l’erreur

- continuer d’apprendre à enseigner

Des actions en amont

- élaborer ses progressions, ses séquences, ses séances

- anticiper les difficultés

- se mettre en veille pédagogique et institutionnelle

- réactiver en permanence ses connaissances dans un souci de clarification des contenus à enseigner *

Des actions sur le long terme

- travailler avec les familles

- construire des partenariats

- mettre en place des projets

- s’assurer de l’adéquation entre le « j’enseigne » et le « ils apprennent »

- miser sur la co-formation (entre pair)  et l’auto-formation (par soi-même) *

Ce catalogue à la Prévert, loin d’être exhaustif témoigne néanmoins de choix et de priorités qui me paraissent traduire de cet engagement éthique et responsable au service d’une éducation et d’un enseignement durable…Bien évidemment, chacun des items pourrait être décliné en sous-items et en une multitude de verbes d’action. Il s’agit ici d’une sorte de préambule qui ne demande qu’à être amélioré et enrichi au regard de vos propres pratiques et choix personnels et professionnels. Les commentaires sont ouverts…au débat et à la discussion! Ainsi, dans un souci de participation active, j’ajouterai au fur et à mesure vos propositions que je rendrai visibles par une astérisque *

C’est bien là la finalité de ce blog. Partager, s’interroger, se co-former…

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Etre pédagogue, être libre…

27 01 2010

A l’heure où nos établissements, nos fonctions, nos rôles et nos missions sont bouleversés par de nouvelles dispositions et organisations, la question que soulève Laurent Carle dans ce texte me semble assez centrale non seulement pour les enseignants mais pour tous les cadres d’éducation qui s’interrogent sur la compatibilité entre liberté pédagogique et responsabilité éthique et professionnelle. Je lui laisse donc bien volontiers la parole…une parole qui interpelle nos pratiques, nos postures et nos gestes.

Être pédagogue suppose anticonformisme et insoumission.

Je ne parle pas d’insoumission à la hiérarchie ou aux lois, mais à la règle individualiste du chacun pour soi, aux préjugés, aux idées reçues de la tradition, aux rituels sacrés du groupe, à la vénération pour les objets du culte scolaire, aux croyances sans examen, aux habitudes de pensée et de faire acquises pendant les années de scolarité obligatoire au contact de professeurs conformes. Je parle de libération intellectuelle.

Il n’y a pas de pédagogie sans liberté. Un éducateur professionnel doit être un acteur penseur libre. On l’est rarement au départ. Il faut le devenir. C’est parfois douloureux, c’est toujours difficile.

Être libre, c’est penser différemment et faire autrement.

Pour les professionnels de l’éducation (enseignants et encadrement compris), la liberté pédagogique, ce n’est pas la possibilité de choisir sa méthode sur le plateau présenté par l’offre commerciale. C’est la capacité de discerner les actes didactiques concordants avec l’intérêt de l’enfance, de prendre en compte la diversité et les intérêts des enfants présents dans la classe, de connaître la psychologie des apprentissages et la volonté de placer l’enfant au centre du dispositif éducatif.

Pour réussir cette œuvre d’émancipation de soi, il ne suffit pas de se délivrer de l’emprise des dogmes de la doctrine dominante, il faut parfois aussi mener bataille contre ses propres croyances. Double sacrilège, double conflit cognitif, double révolution, institutionnelle et personnelle !

LAURENT CARLE

Je reprends bien volontiers ces termes: « Un éducateur professionnel doit être un acteur penseur libre. C’est parfois douloureux, c’est toujours difficile »…




L’école, pour vivre ensemble

16 04 2008

Pour les lecteurs qui ne lisent pas la presse quotidienne, et pour ceux qui n’ont pas encore exploré le site d’Eveline Charmeux….

Voici, dans son intégralité, mon « coup de colère » publié hier par le quotidien « La Croix »

LA VIOLENCE A L’ECOLE

L’école pour apprendre à vivre ensemble…

Belle ambition !

A son service ? L’éducation civique et ses leçons de vie.
A son service encore ? Les groupes de paroles entre enfants.
A son service toujours ? Les enseignants-éducateurs. (Voir aussi l’article du 4 février « complément d’enquête sur le métier d’enseignants »)
Bref, vivre ensemble, à l’école, c’est vital, c’est inévitable.
Mais alors, et les autres, que font-ils ?

Et vous ?

Vous, les parents ? Les grands parents ?
Vous, les marchands de vidéo ?
Vous, les promoteurs  de gadgets belliqueux ?
Vous, dans le métro ? Dans la rue ?
Vous, le voisin du dessous ? L’automobiliste pressé ?

Vous, intouchables puissants? Juges corrompus ou politiques décadents?

Que croyez-vous donc ? Qu’il suffit de prononcer les mots respect ou morale deux fois dans la journée pour participer à leur diffusion ?

Le respect,un mot tant à la mode qu’il s’est vidé de son propre sens. Trop utilisé, trop galvanisé, trop médiatisé sans doute. Un mot qu’on proclame aux autres, rarement à soi-même. Il erre sur les bancs de la cour de récré, il traîne sur les chaînes de télé. Le Respect s’il vous plaît, je réclame le respect ! Combien de fois par jour entends-je ce même refrain ?

Mais le respect, ça ne se décrète pas ! Ça se vit, ça se transmet. Le respect, c’est un remaniement permanent, une exigence de chaque instant ; si l’on n’y prend garde, les mots, les gestes, les regards, les silences, les rires, les attitudes prennent si naturellement le pas sur la réflexion et le jugement. Apprendre à gérer les paroles et les actes, comprendre pourquoi et comment y parvenir, c’est tout cela que nos enfants apprennent à l’école, dans la cour, dans les couloirs, dans la classe.

Qui peut proclamer que la chose est simple ? Qui peut imaginer que l’école seule relèvera le défi ? Quel parent honnête peut se soustraire à ce devoir d’éducation ? Quel individu majeur peut se dire dégagé de toute responsabilité ? Car enfin, posons-nous (vous étant inclus dans le nous), posons-nous donc aujourd’hui, sans biais ni faux-semblant, la question du rôle de l’exemplarité des adultes pour la construction des jeunes enfants ; ce qu’on leur donne à voir ou à entendre, dans la rue, dans le bus ou le métro, chez le voisin ou à la maison. Les images, les mots, les attitudes dont nous sommes seuls responsables puisque soit nous les véhiculons nous-mêmes, soit nous les laissons à leur portée, soit nous les ignorons.

Nous vivons dans une société formidablement agressive pour les jeunes esprits. Il faut le rappeler, votre enfant ne perçoit pas les images comme vous. Son cerveau ne reçoit pas la même information de la même manière. L’adulte traite toutes les données visibles et sonores via des filtres que la maturité et l’expérience lui ont fournis. L’enfant n’est pas encore capable de cette distanciation, de ce tri entre le réel et le factice. Face à un film d’horreur, il est dans le film, dans l’image, dans la peau du tueur ou de la proie. Quand vous êtes spectateurs, il est lui, auteur ou acteur. Quand vous êtes témoins, il est, lui victime. Et quand enfin vous regardez Catch-Attack le week-end avec lui, il apprend lui que la violence est un jeu, un spectacle qu’on regarde en famille.

Pour le jeune enfant, fiction et réalité sont deux espaces superposables. C’est pour cela qu’il aime tant qu’on lui raconte des histoires, voire toujours la même histoire. Pour lui, au moment où vous lui lisez les mots, où vous lui livrez l’intrigue, il quitte quelques instants le monde, retarde à l’infini l’heure de se coucher et plonge avec délice dans un univers construit rien que pour lui. Mais dès le lendemain matin, lorsqu’il se réveille, lorsqu’il est planté devant son poste de télévision, ou quand la radio lui déverse un flot ininterrompu de paroles en tout genre, lorsqu’il se glisse dans une rame bondée d’adultes gesticulant où maugréant, lorsqu’il traverse les avenues et autres artères survoltées, voilà notre chérubin livré en pâture aux affres du monde moderne. Le parcours du combattant reprend sa course effrénée.

Petit arrêt sur image. Zoom sur la réalité. Extraits choisis. Morceaux vécus.
Attention, esprits sensibles, s’abstenir.

Dressons un échantillon des clichés hauts en couleur qu’un enfant reçoit, sans pouvoir s’en prémunir, en une seule journée: les photos sans équivoque dans les kiosques, juste à hauteur d’yeux, les formules choc en bandeau des journaux, les publicités libidineuses entre deux soit disant programmes télévisuels pour enfants, les clips musicaux qui prônent souvent la violence et le sexe, les téléfilms scandaleux enrobés façon comédies, les faits-divers sordides livrés aux heures de grande écoute, les images sanglantes du « JT » juste avant d’aller dormir. Allez, fais de beaux rêves mon chéri…

Quelle vision de l’homme offrons-nous à ce petit enfant de deux ans, six ans, huit ans, ou à cette toute jeune fille de douze ou quinze ans ? Lui livre-t-on les clés pour décrypter telle affiche, lui donne-t-on les mots pour interpréter tel slogan, lui octroie-t-on du temps pour parler de tout cela ? A défaut de refaire le monde, ayons l’exigence d’exprimer ce que nous ressentons. « Je suis une adulte, mais vois-tu cette image d’adulte me dérange. Je suis un homme mais vois-tu les mots de cet homme me blessent, je suis une grande personne et vois-tu l’attitude de cette grande personne me révolte. Et toi, qu’en penses-tu ? »

Prenez-vous, prenons-nous ce temps là ?

Oui, la violence existe, existait et existera toujours. C’est un fait universel, une donnée intemporelle. La question est ailleurs, inéluctable pour l’éducateur, vitale pour l’enfant, essentielle pour la société. Une question qui engendre mille questions. Mille questions générant la réflexion et non le délit d’opinion, non plus la soumission.

« Que fais-je de cette violence ? Comment travailles-tu avec cette violence ? Que pense-t-elle de cette violence ? Qui jugeons-nous au travers de cette violence ?  De quelle manière transformez-vous cette violence? Comment vivent-ils dans cette violence ? »

A défaut de refaire le monde, ayons l’honnêteté d’affronter ses faiblesses, de s’en insurger, de se positionner. Si nous, responsables majeurs et soi-disant éducateurs, si nous parents ou tout autre tuteur, nous autorisons le silence ou l’indifférence s’installer, alors nous ouvrons délibérément la porte à la banalisation de la violence ou de la médiocrité.  Bien évidemment, face à cette leçon de morale un peu provocatrice, j’en conviens, un tantinet réactionnaire, je l’avoue, et très culpabilisante, il est vrai, la rhétorique du laisser-faire impuissant reprend le dessus. Ainsi va le monde diront certains, nous n’y pouvons rien, se dédouaneront les autres, les enfants s’adaptent à tout rétorqueront les uns, l’école leur apprendra bien les bonnes manières espéreront les derniers. Une ou deux maximes livrées en bon uniforme à la manière du bon vieux temps et nous autres adultes serons absous de toutes nos dérives.

L’école, encore l’école, toujours l’école …L’école fera ce que les adultes souvent ne savent plus faire.

Et bien oui, le matin, quand vous quittez votre enfant et que j’accueille mon élève, je sais qu’il me faudra souvent remonter le cours du temps, effacer certains cauchemars, adoucir des paroles trop brutales, gommer des images affolantes. Dès les premières minutes, dans la cour de récré, il est aisé de capter  l’atmosphère qui déterminera les apprentissages du jour. Agités, bagarreurs, électriques, certains matins ressemblent trop au tapage urbain, certains matins, il ne fait pas bon rester trop longtemps dehors. Vite, il nous faut rentrer la troupe avant la débandade. Ouf, la cloche sonne et tout ce petit monde se met en rang, par deux et dans le calme, s’il vous plait. Pardon ? Dans le quoi ? Lui donner la main, à elle ? Et pourquoi je dois tenir la porte ? T’as vu le dernier combat de Catch-Attack hier, c’était top ! Trop cool quand on lui arrache les yeux ! Pousse-toi gros tas ! M’dam ! y m’a traité ! Même pas vrai, c’est elle qu’a commencé ! Dans tes rêves …

Il est 8 h… l’école s’éveille …
« Bonjour Léa, bonjour Sam ! Tiens, tu t’es coupé les cheveux Sofia ? Attention, tes lacets sont défaits Nicolas. Bonne fête Maxime ! »

La porte de la classe s’ouvre et la leçon de vie reprend son cours.

A commencer par quoi ?

Par se dire bonjour, tout simplement.

Oui, chaque matin, j’apprends à mes élèves à se saluer en se serrant la main, à se sourire en se regardant dans les yeux. Le matin, j’adresse à chaque élève, un mot, un regard. Le matin, je leur lis une histoire, pour leur plaisir et pour le mien. Le matin, on chante une chanson qui nous rassemble. Le matin, j’accroche aux murs les dessins de la veille. Le matin on prend le temps de raconter un petit bonheur vécu. J’appelle ce temps « Les cinq minutes d’intro. » Sans ce temps là, rien n’est possible, sans ce temps là, rien ne se fera. S’installer, s’arrimer, s’ancrer, prendre place, toute sa place. Une place pour chacun. Voilà qui est fait. Je suis là. Ils sont là. Nous sommes là. Tous là ?

« Y manque Sara M’dam, ch’peux prendre ses d’voirs ?
- Oui, merci Victor.
»

Oui, chaque matin, à l’école, on essaie de replanter un décor humain. Chaque matin on essaie de recréer du lien. Pour que la journée soit belle, pour que les heures d’école soient plus douces que la veille, pour que la vie ait un goût d’enfance, pour que l’enfant ait le goût de la vie. Les enseignants s’y attellent à chaque instant car « apprendre à vivre ensemble », c’est le cœur de notre projet éducatif. Alors, c’est vrai, lorsque je quitte cette école le soir, et que j’entends le monde et ses cris, lorsque je vois les hommes et leur violence, je pense à mes élèves, à ma journée et à celle du lendemain. Et j’imagine aisément le malaise qu’ils ressentent ; d’un côté, soumis à des règlements scolaires écrits par l’institution et contresignés par les parents et de l’autre spectateur d’un monde schizophrène qui manie aussi bien la décadence que la repentance, qui instille aussi bien l’éducation civique, que l’incivilité publique.

Et je l’admets, il m’arrive d’être en colère, contre moi et contre vous, car il me semble qu’aucun adulte ne devrait ignorer ce qui est susceptible de corrompre l’innocence d’un enfant.

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Attali ou le nouvel Attila?

30 01 2008

Pour commencer une discussion, rien ne vaut un petit coup de gueule! « Le Monde de l’Education «  s’en est même fait l’écho…petite fierté perso…

                                        ECOLE ET ECONOMIE

 Faire l’économie de l’une au profit de la seconde…

Au sujet du rapport Attali  ou comment transformer l’école en une plate-forme économico-financière pour relancer la croissance de la nation, fabriquer des élèves-rouages au service de l’économie de marché et former des enseignants-Frankenstein aux commandes d’une super structure hyper robotisée.

Et l’éducation dans tout cela ? Pardon de poser cette question, je dois être hors sujet ou complètement has been…

Un catalogue de « yaka » bien formulés par une troupe d’experts et voilà le petit monde politique en ébullition. La solution Attali vient de paraître. Tous à vos postes et au garde à vous. Pas de questions, juste des réponses. Il est vrai, les questions, ça dérangent ; elles invitent à la réflexion ; et la société a besoin d’immédiateté. Tellement plus  tranquillisant. L’instantané anabolisant, les 365 remèdes pour guérir la France, c’est-à-dire le monde, que dis-je la planète ; c’est simple, un par jour pendant un an, fallait y penser. Vivement 2009 !

Non, monsieur Attali, je ne veux pas du meilleur des mondes, je veux juste un monde meilleur.  Pour moi, l’école primaire doit en être le reflet. Là, plus que partout ailleurs, l’enfant doit être préservé de nos rivalités d’adultes, de nos peurs de consommateurs frustrés, de nos angoisses de parents licenciés, de nos égo surdimensionnés assoiffés de pouvoir . Là, plus que partout ailleurs, l’ouverture, l’entraide, l’accès à la culture, l’accueil de la différence, le droit au temps d’apprendre doivent être les moteurs essentiels de nos comportements et de nos attitudes.

Former des citoyens capables de dire non, cela vous fait-il peur à ce point ?

Le parcours d’un élève de nos jours ressemble déjà davantage à la course au meilleur CV qu’à l’élaboration progressive de sa construction humaine. Mais cela ne vous suffit toujours pas. La société va de plus en plus mal nous dit-on, alors fabriquons les prototypes humanoïdes de demain capables de résoudre les maux dont nous souffrons. Et ce, dès la maternelle. Les esprits sont tellement plus malléables lorsqu’ils sortent du ventre de leur mère. Surtout, ne perdons pas de temps, le temps, c’est de l’argent !

L’école donc, comme laboratoire pour la mise en service de nos « futurs enfants sauveurs du monde malade ». Première étape : le formatage de l’élève objet.  Il saura lire les rapports annuels des grandes entreprises, calculer les algorithmes boursiers et traduire en dix langues les ondes martiennes venues de Jupiter via des sondes super soniques. La science de demain, si si, il faut anticiper !

En réalité, Messieurs les experts, votre rapport est la preuve vivante de la grande difficulté de notre société à trouver une cohésion philosophique qui l’emporterait sur les crises économiques. Ces dernières ont  entraîné sans nul doute le retour de la précarité et l’émergence de la défiance vis-à-vis des institutions. La première d’entre elle, l’école est le premier lieu de cette rupture sociologique. Chacun voudrait y réaliser ses rêves, chacun y place ses attentes propres. Mais tous ces « chacun » ne parviennent plus à s’unifier autour de valeurs communes, capables de fédérer les différences. Alors en guise de valeurs, on statue sur des objectifs, on cible des résultats.

L’individu, pour l’autre individu est devenu sinon une menace, au moins un adversaire. La notion d’effort s’est transformée en idée de compétitivité, celle de mérite, en efficacité et enfin la réussite scolaire puis financière incarnent désormais la récompense extrême, le but  final, l’objectif suprême. Et par-dessus tout le reste, nous demandons à nos enfants de protéger nos acquis d’adultes, de prendre la revanche sur les terrains que nous n’avons pas su ou pu exploiter nous-mêmes. Et nous  implorons, nous exhortons, nous supplions l’école d’en être la première marche. Nous l’idolâtrons si elle y parvient, et blasphémons si elle échoue.

Mais la gloire n’attend nos élèves à la sortie d’aucune de nos écoles. Ils auront toute une vie, leur vie, pour y parvenir. Il n’est pas question ici de l’éloge de la paresse,  juste de replacer le mérite et la réussite à un niveau moralement accessible et de détourner la valeur du travail de la seule valeur chiffrée, calculée sur un potentiel salaire à venir, induit par tel cursus scolaire. Nous ne sommes qu’en primaire ! Nos enfants n’ont qu’entre deux et dix ans ! Laissons-les construire leurs rêves !

Et puis, redescendez sur terre et venez voir un peu ce que nous faisons en classe.

Lorsqu’en maternelle, Céléna joue à la marchande, c’est de l’économie !

Lorsqu’en mathématiques les élèves de CE1 calculent les recettes de la vente de gâteaux pour leur sortie de fin d’année, c’est de l’économie !

Lorsqu’en histoire, les enfants de CM1 apprennent que nos ancêtres les Gaulois ont commencé le commerce avec les pays voisins, c’est de l’économie !

Lorsqu’en éducation civique, les parents des CM2 viennent présenter leurs métiers, c’est de l’économie !

Oui, tout cela se fait déjà depuis de longues années. Je vous invite à le constater vous-même. L’école primaire n’est pas si déconnectée de la réalité que vous semblez le croire !

Que voulez-vous donc de plus ? Former (et rémunérer) des enseignants super savants qui enseigneraient en plus de tout le reste, les notions de commerce extérieur, d’économie parallèle , ou de réglementation des fraudes en entreprise ?  Comment gagner cinq milliards en travaillant moins ? Perspective alléchante !

Allons, Monsieur Attali, je vous ai connu mieux avisé.

Ne transformons pas l’existence de nos enfants en un affrontement qui désignera un vainqueur et un perdant. L’existence le leur rappellera bien assez tôt. Ne cautionnons pas cette idée d’une école assimilée à un secteur économique dont la fonction première serait de produire des stéréotypes prêts à poser, prêts à gagner, prêts à jeter.

Et la réussite, parlons-en, quelle réussite ? Celle que nous calculons en nombre d’actions ? Celle de nos  fantasmes d’adultes que nous projetons sur un avenir qui nous échappe et dont nous nous délestons sur nos enfants ? Alors pour nous rassurer ou peut-être pour nous permettre de perdurer socialement encore un peu au travers de leurs brillants itinéraires, nous les interrogeons, les sondons tels des inquisiteurs. « Quel sera ton lendemain ? Il faut travailler dur pour gagner son pain. On n’a rien sans rien. Cette année est décisive si tu veux rentrer dans une bonne école. Pense à ton dossier. Pense à l’avenir. Pense, pense, pense. Dossier, dossier, dossier, avenir, avenir, avenir….» Est-ce une litanie anesthésiante, une prophétie paralysante, une injonction débilitante ?

La compétition demeure, à mes yeux un artifice pédagogique, certes efficace, utile et nécessaire dans certains cas, mais qui ne doit jamais se transformer en une fin en soi. Elle conduit à une image iconoclaste du monde scolaire qui n’est ni saine, ni réelle, ni digne.

L’éducation est le fruit d’une longue quête. Elle s’acquiert dans la durée, la patience. Elle se construit dans l’exigence et la bienveillance.

En la matière, messieurs les experts, il n’existe aucune formule magique capable de transformer les élèves en super héros comme on fabriquerait un objet sur mesure. Et c’est tant mieux !  

De grâce, laissons à l’enfant le temps de vivre, de rêver, de grandir.

Laissons au temps la possibilité de construire les savoirs de l’élève.

Laissons à l’enseignant en primaire une chance de les initier durablement aux principes fondamentaux.

Laissons au collège et au lycée la découverte de nouveaux horizons, de nouvelles perspectives.

Laissons aux parents l’espoir de participer eux-mêmes à l’instruction de leurs enfants.

A chaque âge ses délices. L’école maternelle et élémentaire ne peut et ne doit tout faire. Elle n’est qu’une étape vers la connaissance, ne brûlons pas les suivantes, ne sautons pas les marches !

Qui veut voyager loin ménage sa monture.

Ostiane Mathon,

ni experte,  ni politique, ni journaliste, ni de gauche ni droite, juste instit

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