Ce n’est pas en tirant sur la queue d’un tĂŞtard
qu’on le fait devenir grenouille plus vite.
Édouard Claparède (1873-1940)
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L’échec scolaire est un problème qui préoccupe grandement les sociétés dites développées. Alors que toutes les conditions de réussite dont les enseignants rêvaient naguère sont apparemment réalisées, un grand nombre d’enfants fréquentent l’école à reculons “parce qu’il le faut bien” et un nombre considérable d’élèves ne profitent que peu ou pas du tout des cours qui leur sont dispensés. En France, on parle de 150 000 (1) laissés-pour-compte, qui sortent du cursus scolaire en sachant à peine parler, lire et écrire, ou même penser de façon rationnelle, ce qui provoque des difficultés humaines et des coûts sociaux exorbitants. D’autre part, beaucoup d’enfants de milieux dits privilégiés se réfugient dans une bulle de gadgets technologiques ou de “paradis” dangereux, et sabotent leur cursus scolaire.
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L’État et la sociĂ©tĂ© civile ont mis en place des dispositifs innombrables pour tenter d’amĂ©liorer cette situation dĂ©plorable, mais les succès sont minces selon l’estimation des adultes engagĂ©s dans ces actions. La stratĂ©gie des structures de “remĂ©diation” consiste le plus souvent Ă permettre aux enfants de bĂ©nĂ©ficier de structures allĂ©gĂ©es – fort onĂ©reuses, au demeurant – et Ă tenter de leur faire absorber le programme scolaire de leur niveau d’âge. Mais ont-ils rĂ©ellement les compĂ©tences nĂ©cessaires pour absorber cette potion ? Des officines Ă but lucratif se sont ruĂ©es sur le fromage de l’aide aux Ă©lèves en difficultĂ©, mais leurs prĂ©occupations clairement financières ne concernent pas le problème. On peut imaginer que leur objectif de dĂ©part fut louable, mais le fait d’être lucratives pour l’investisseur les a rendues inabordables pour un grand nombre.
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Ce sont les familles les plus nanties, qui, persuadées que pour réussir il faut savoir avant l’école et plus qu’à l’école, se sont appropriées ces officines. En vacances, combien d’enfants au parcours irréprochable, scolarisés dans des écoles de renommée, se voient inscrits d’office dans des stages non pas de remise à niveau, mais d’anticipation sur le niveau à venir ! Ainsi, l’écart se creuse : ceux qui sont en difficulté le restent et ceux qui réussissent plutôt bien deviennent excellents ! Les dispositifs de lutte contre l’échec scolaire, qu’ils soient publics, associatifs ou privés, parviennent, à force de contrainte à faire accomplir quelques progrès dans le maniement des savoirs élémentaires, appelé aussi “socle commun”. Mais ces procédures ne me semblent pas adéquates et peu rentables par rapport au capital humain (et financier) engagé. Pour tenter de mieux cerner ce qui explique ce demi, quart ou trois-quarts d’échec du soutien scolaire, je vais utiliser une comparaison avec le monde du jardinage.
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 Voilà donc un jardinier débutant et peu avisé qui entreprend de cultiver les 2 000 m2 de la maison qu’il vient d’acquérir. En bon rurbain tout neuf, il pense que dame Nature est généreuse et qu’il suffit de lui confier quelques graines arrosées copieusement pour qu’elle donne de beaux fruits et de beaux légumes. Las ! il doit déchanter au mitan de l’été ; il y a belle lurette que ses fraises ont été dévorées par les limaces, ses choux par les piérides, ses pommes de terre ruinées par le mildiou. Les plantes épargnées sont malingres, les petits pois microscopiques, les poireaux étiques et les salades chlorotiques. Notre gaillard se lance alors dans la remédiation. La chimie agroalimentaire lui offre un éventail suffisant de poisons pour qu’il achève les rescapés du désastre.
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Son erreur ? Ne pas avoir – bien avant de planter ou de semer, – analysĂ© son sol, dĂ©sherbĂ©, dĂ©foncĂ© le sol, bĂŞchĂ©, binĂ©, râtelĂ©, fumĂ©, Ă©liminĂ© les vers blancs et autres voraces, introduit des antiparasites naturels, installĂ© un rĂ©seau commode d’irrigation.
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Il me semble que notre Ă©cole commet le mĂŞme type d’erreurs, avec la complicitĂ© involontaire des parents et celle plus dĂ©terminĂ©e de certains mĂ©decins et des gĂ©ants de l’industrie pharmaceutique (2). On veut “forcer le lĂ©gume” sans trop se prĂ©occuper du terrain. On saute les Ă©tapes, on oublie totalement les exigences d’un dĂ©veloppement naturel et harmonieux. On fait appel Ă la science et Ă la technologie pour rĂ©parer les dĂ©gâts, en pensant que ce sont des remèdes-miracles : fatale illusion qui masque les vrais problèmes. Moins l’enfant absorbe, plus on tente de le gaver. On ne perçoit pas les erreurs qui le dĂ©traquent. On nĂ©glige le dĂ©sarroi provoquĂ© par une telle pression psychologique, par une telle exigence de rĂ©ussite dans des domaines si spĂ©cifiques.
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Les parents et les enseignants de terrain invoquent frĂ©quemment une origine unique Ă l’Ă©chec scolaire : les “conditions socioculturelles” que connaissent les enfants et qui expliqueraient Ă elles seules les inĂ©galitĂ©s constatĂ©es. Ces paramètres sociaux donnent l’impression de relever d’un domaine qui Ă©chappe Ă l’Ă©cole et la tentation est forte d’en prendre acte et d’effectuer un tri social en contradiction complète avec les objectifs que devrait se donner l’Ă©cole : offrir des chances Ă©gales de rĂ©ussite Ă tous les enfants. Cela Ă©vite de procĂ©der Ă une analyse plus prĂ©cise des causes de l’Ă©chec, analyse qui permettrait de pratiquer la prĂ©vention nĂ©cessaire.
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Je vais tenter, dans les lignes qui suivent, de pointer quelques insuffisances et proposer, quand cela est en mon pouvoir, quelques pistes susceptibles d’amĂ©liorer la situation. Brièvement, car mon propos n’est pas d’écrire un ouvrage qui se voudrait exhaustif. J’aborderai quelques domaines – et il en existe d’autres – dans lesquels j’ai pu noter des oublis ou des carences causant de grands dommages. Je proposerai de travailler dans ces domaines pour aider les enfants Ă surmonter leurs difficultĂ©s, et je suggĂ©rerai quelques pratiques issues de mon expĂ©rience.
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La première partie évoquera la socialisation, la transmission, l’acquisition des habitus sociaux, et aussi les valeurs qui nous permettent de vivre harmonieusement avec nos semblables. Je parlerai ensuite des insuffisances linguistiques, obstacle essentiel auquel j’ai consacré un ouvrage (3) ; ce livre aborde aussi d’autres domaines qui seront évoqués ici. Une troisième partie sera consacrée à la construction des notions liées au temps et à l’espace, ces repères qui sont indispensables à tout projet d’apprendre, de faire ou de vivre. Dans une quatrième partie, je tenterai de pointer ce qui est nécessaire pour entrer dans le domaine des sciences : esprit d’observation, connaissance du milieu, accession à l’abstraction, compétences de classement et de hiérarchisation, et aussi capacité d’émerveillement, curiosité, acquisition des démarches scientifiques. Une cinquième partie parlera du monde de la technique. Viendra alors l’étude des domaines artistiques : la musique avec ses rythmes et ses mélodies, les arts graphiques qui enseignent la composition, l’harmonie des formes et des couleurs, la joie du beau (4). La dernière partie sera consacrée à tous les problèmes liés au développement corporel : alimentation, hygiène de vie, pratique de sports collectifs et d’activités sportives douces permettant de s’épanouir dans le plaisir du corps découvert.
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Christian Montelle,
Ornans, Août 2008
Diffusion libre
                                    A SUIVRE…