Dicton de saison
22 novembre 2008 Pensée du jour 23 commentaires“Terre retournée et blés semés, le ciel peut neiger”
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“Terre retournée et blés semés, le ciel peut neiger”
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  …suite du Chapitre 3  Christian MONTELLE
La mise en veille complète des interfaces sensorielles du corps permet un repos total au cours duquel le soma se régénère et la psyché se reconstruit. L’encre de la nuit laisse la liberté au cerveau de rappeler dans le rêve ce qui est advenu et d’écrire ce qui doit être retenu par la mémoire, avec les ratures et les interprétations nécessaires. Même un disque dur a besoin de défragmentation et de mise en ordre ! A fortiori un cerveau humain. Trop de clarté nuit : beaucoup de processus biologiques et psychologiques ont besoin de l’obscurité et du silence pour s’accomplir.Un second bouleversement subi par l’homme urbain est l’effacement des saisons qui sont moins perçues par les sens. L’enfant est tenu au chaud, transporté au chaud, constamment plongé dans un bain de lumière. Les changements de teinte et d’aspect de la végétation, les variations d’éclairement et de températures sont beaucoup moins perceptibles en ville et même à la campagne où l’on ne voit plus un gamin dehors, attaché qu’il est à ses écrans. Or les changements saisonniers déterminent des cycles hormonaux, des évolutions corporelles et aussi une perception du caractère cyclique du temps (10).
Un troisième facteur qui nous fait percevoir le temps de façon différente est la fragmentation du temps vécu. Finies les longues périodes de labeur, de loisirs et de repos. Notre existence est un patchwork de mini-événements qui se chevauchent sans interruption. À l’école, puisque ce sont les enfants qui nous intéressent ici, les cours ne sont plus de longues séquences silencieuses, mais un zapping continuel d’interventions magistrales, de prises de paroles d’élèves, d’activités constamment renouvelées. À la maison, les télévisions, les MP3, les téléphones, les ordinateurs, les consoles de jeux, les activités de loisirs, les copains alternent avec les parents, souvent divisés en parent de la semaine et parent du week-end. Certains enfants sont agendés comme des ministres pour des activités extrascolaires excessivement nombreuses. Il ne faut pas oublier les déplacements en transports scolaires ou pour des week-ends parfois exténuants. La notion de durée s’efface peu à peu, celle de projet devient insaisissable. L’enfant est ballotté sur les vagues d’un chaos existentiel qui lui laisse peu de répit pour entreprendre des synthèses, des mises au point, pour vivre tranquillement la saveur du monde, pour rêver des ailleurs personnels et non imaginés par des adultes.Â
Une quatrième approche du temps est celle de l’ubiquité spatiale et temporelle. L’enfant moderne n’est plus cantonné dans un espace-temps limité, celui de son village ou de son quartier. Le téléphone, la télévision lui permettent de voir et d’entendre d’autres lieux et d’autres temps. Naguère les récits oraux ou écrits permettaient à chacun de voyager autour de sa chambre, dans le passé ou l’avenir. Désormais, c’est une présence beaucoup plus prégnante de l’ailleurs, du passé du futur ou de la fiction. Il faut de solides repères pour s’orienter dans ce nouveau monde qui est si passionnant, mais dont les amers de navigation ne sont pas toujours mis en place.
Cinquième point très lié au précédent : la dégradation du statut du récit dans l’enseignement et dans l’éducation. Les récits peuvent servir à influencer les opinions des publics ou lecteurs et ce pouvoir est largement utilisé de façon négative, aujourd’hui, par les publicistes et les politiques grâce aux techniques du storytelling(11). Des fables antiques aux exempla (12) médiévaux en passant par les paraboles des religions, cette utilisation a été constante dans l’histoire, qu’elle ait eu pour but la transmission de valeurs ou l’aliénation des individus. Une réaction contre ce pouvoir des récits s’est développée - nécessaire distanciation de Brecht - et a abouti à un désir de libérer les romans des parures de la narration. Constat, rapport du strict réel, ont éclos dans la littérature, puis au cinéma. Hélas, on a abouti, au final, à la téléréalité ou au documentaire en lieu et place du récit fictionnel, qui est pollué à son tour et perd ses frontières avec le réel. Or, la narration imaginée est utile pour structurer le temps, car le récit fictionnel échappe au chaos du temps vécu, tout en organisant un temps du récit. Depuis les Grecs, on sait que seul le logos permet d’organiser le chaos. Cette évasion permet à chacun de se réfugier dans un espace-temps imaginaire qui nous donne une perspective, un recul nous permettant de nous libérer de l’imprévisibilité du présent et d’imaginer l’à venir. Paul RicÅ“ur, dans les trois tomes de Temps et récit (Seuil), montre ce rôle essentiel des textes narratifs fictionnels (13). François Hartog dans : Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Le Seuil, Paris, 2002, révèle comment notre époque tend à tout ramener au présent, à faire table rase du passé, au besoin en l’étouffant par les excès de la commémoration, ce qui bloque la capacité de se projeter dans l’avenir.
En un sixième point, je tenterai d’exposer en quoi consistent cette nécessaire mémoire et cette capacité téléonomique (14) de se projeter dans le futur pour agir le présent. Dans les textes et surtout les récits oraux de la tradition populaire, chansons, proverbes, dictons, contes de toutes sortes, légendes, épopées, mythes, et dans les récits fondateurs de la littérature et de l’histoire sont accumulés des siècles de sagesse que nos anciens ont voulu nous transmettre. Véritables maquettes de vie, ces textes appellent une interprétation personnelle, un travail de décodage qui aboutit à une appropriation de savoirs, de sagesse et de valeurs qui rassemblent les membres des différentes sociétés de tout ordre. Ils permettent de juger la validité des décisions présentes en se projetant dans l’avenir pour en prévoir les conséquences. Cette vision du futur, qui est aussi une condition de la pensée scientifique, est indispensable si l’on ne veut pas vivre au gré des caprices de ceux qui savent accaparer le pouvoir.
Le septième point nous ramène à des explorations plus proches. S’il est indispensable d’explorer le passé pour prévoir l’avenir, on ne peut négliger l’étude de l’environnement spatial et temporel immédiat. Mon gendre, qui s’occupe des jeunes d’une cité, a découvert que beaucoup d’entre eux n’ont aucune notion de l’endroit où ils vivent. Sortant rarement du ghetto où on les a confinés, ils ont grand besoin qu’on leur présente le pays où ils vivent. Un animateur de MJC que je connais s’y emploie grâce à des promenades dans la nature environnante, des raids à pied, à bicyclette, à ski, en canoë. Et aussi à des visites à des entreprises de toutes sortes, à des artisans, à des musées, à tout ce qui constitue le substrat géographique, humain et culturel de notre région.
Cette exploration spatiale doit être complétée par une initiation au temps qui rythme la vie de chacun. Et cela dès la maternelle. En sus de la prise de conscience du temps considéré dans sa généralité comme nous l’avons vu plus haut, on a tout intérêt à présenter l’histoire locale, y compris le légendaire, à expliquer le sens et les rituels des fêtes et célébrations.
C’est grâce à ce bain dans les lieux et la culture de la région qui les accueille que de jeunes Turcs ou de jeunes Marocains peuvent devenir Francs-Comtois, Picards ou Franciliens. Il faut d’abord s’intégrer à un village, un quartier, un canton, une région, avant de s’intégrer à une nation.
Ces sept points étant repérés, que pouvons-nous proposer pour la formation des enfants présentant des lacunes dans l’appréhension du temps ?
                         Chapitre 4 à suivre et à poursuivre!
11 Les textes de la tradition orale sont en général fort mal utilisés. Les critères d’âge ne sont pas connus, la parodie remplace souvent le contage, quand on ne se limite pas à l’étude de LA structure du récit, comme s’il n’existait qu’une seule structure narrative !
12 L’exemplum est un récit, une historiette ou une fable donné comme véridique et destiné à être inséré dans un discours, en général un sermon, pour convaincre un auditoire par une leçon salutaire qui a valeur d’exemple. Les contes populaires ont longtemps été récupérés en exempla par les prédicateurs et les moralistes (la Fontaine, Perrault, d’Aulnoy, Disney…).
13 Un livre récent alimente cette réflexion avec humour : L’espèce fabulatrice, Nancy Huster, Actes Sud, Arles, 2008
14 téléonomique dans le sens que lui donne Jacques Ellul (La technique ou l’enjeu du siècle, Armand Colin, Paris, 1954) : projection subjective dans l’avenir avant de décider le présent.
Tags : éducation, Calendrier, Construction, Durée, Echec scolaire, Environnement, Mémoire, Narration, Oral, Parents, Projet, Récit, Saisons, Télévision, Temps, Tradition populaireLE TEMPS, L’ESPACE
“Je passe tout mon temps  .gif)
à comprendre le temps.”
Alain Bosquet (extrait de : Avoir empêche d’être)
Ce qui différencie l’être humain de l’animal c’est qu’il maîtrise le temps : grâce à sa mémoire qui garde le passé, sa pensée/parole qui organise le présent et son imagination qui permet d’imaginer le futur. Un être qui subit le temps n’a pas d’essence humaine, mais seulement une existence. Une cause importante du retard ou de l’échec scolaire provient de l’incapacité de certains enfants à sortir du chaos existentiel vécu dans un présent racorni au vécu de l’ici et maintenant. Ils n’ont aucun sens de la chronologie, tiennent Jules César et Napoléon pour contemporains.
Le problème du temps se présente sous deux aspects :
- analyser les éléments qui compromettent la construction du temps chez l’enfant dans la société moderne ;
- trouver des stratégies et des pédagogies qui vont permettre à l’enfant d’organiser le temps.
Pour le premier point, je vois quelques pistes possibles :
- le manque d’obscurité dans les villes, en raison de l’éclairage urbain et des habitudes d’éclairement des chambres d’enfant,
- l’effacement des saisons par manque de contact sensoriel avec des milieux naturels,
- la fragmentation du temps vécu, aggravée par l’irruption des écrans divers qui induisent un va-et-vient constant entre télé, ordinateur, téléphone portable, consoles et… la vie réelle, elle-même éclatée entre parents, école, copains, déplacements ;
- le brouillage des seuils entre les âges de la vie : on voudrait devenir adulte toujours plus tôt, garder l’innocence de l’enfance tout en jouissant de la plénitude de l’âge adulte, garder une éternelle jeunesse dans un refus pitoyable de vieillir ;
- le floutage des frontières entre réel et fiction, réel et virtuel, vu à la télévision et vécu concrètement ;
- l’explosion du temps en raison de la possibilité d’être constamment dans toutes les parties du monde, dans tous les moments de l’histoire ;
- le discrédit de la narration, qui nous apprend à apprivoiser le temps, dans certaines approches linguistiques (nouveau roman, distanciation théâtrale, nouvelle histoire, normalisation en schéma unique des structures narratives sur le modèle proppien… ), alors que, pour l’être humain, il n’est de temps que raconté ;
- le peu d’attention apporté à la mémoire (remplacée par la commémoration qui est un déplacement du passé dans le présent et non un voyage dans le passé) et à la visée téléonomique (se projeter dans le futur pour décider le présent), pourtant essentielles dans tout projet ou acte pédagogique ;
- l’insuffisance de l’exploration spatiale des milieux proches, espace et temps étant intimement liés ;
- le système de consommation du “prêt à jeter” instantané, quel que soit le secteur envisagé.
Ce dérèglement du temps est aggravé par le peu de considération accordée aux rythmes scolaires et parascolaires. Les conséquences en sont lourdes pour nombre d’enfants. Beaucoup sont signalées mais on peut insister sur l’une d’entre elles : la confusion dans la perception du déroulement temporel rend difficile la maîtrise de l’analyse, de la synthèse, de l’appréhension des rapports de cause et de conséquence, ce qui entraîne des difficultés majeures dans le domaine des apprentissages scientifiques.
Dans un premier temps (…)