Le massacre des innocents (vers 1611) Guido Reni 
« Si une passion ne se fonde pas sur une fausse supposition et si elle ne choisit pas des moyens impropres à atteindre la fin, l’entendement ne peut ni la justifier ni la condamner. Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à une égratignure de mon doigt. Il n’est pas contraire à la raison que je choisisse de me ruiner complètement pour prévenir le moindre malaise d’un Indien ou d’une personne complètement inconnue de moi. Il est aussi peu contraire à la raison de préférer à mon plus grand bien propre un bien reconnu moindre. Un bien banal peut, en raison de certaines circonstances, produire un désir supérieur à celui qui naît du plaisir le plus grand et le plus estimable ; et il n’y a là rien de plus extraordinaire que de voir, en mécanique, un poids d’une livre en soulever un autre de cent livres grâce à l’avantage de sa situation. Bref, une passion doit s’accompagner de quelque faux jugement pour être déraisonnable ; même alors ce n’est pas la passion qui est déraisonnable, c’est le jugement. »
Hume, Traité de la Nature Humaine, tome II
Corrigé :
seconde partie (Il est aussi peu contraire à la raison de préférer…fin)
La raison n’a pas de rôle en morale : cette idée est illustrée dans le texte par deux exemples qui expriment des préférences spectaculaires. Le premier exemple rend compte de quelque chose de monstrueusement immoral, le second illustre une moralité hors du commun. Cependant les deux exemples se ramènent a la même idée : la raison ne peut ni condamner ni justifier ces passions dans la mesure ou elle ne peut pas se prononcer sur la valeur morale de l’une comme de l’autre. Il n’est pas contraire à la raison d’être plus attaché a soi qu’aux autres ni d’être plus attaché aux autres qu’à soi. Ces deux attitudes ne sont ni vraies ni fausses et ne comprennent aucune contradiction en elles même, aucune erreu,r aucune faute logique même si nous sommes tentés de condamner ces deux passions qui nous semblent hors du commun. On ne peut pas le faire de manière rationnelle, on ne peut pas les juger du point de vue de la raison.
De la même manière, la raison ne peut pas condamner les choix d’un point de vue moral, -c’est la troisième illustration de l’auteur- de même, que je choisisse le mal contre le bien ou le mal d’un autre contre le mien, il n’y a rien de condamnable. Entre deux choses bonnes pour moi, on pourrait s’attendre a ce que l’on choisisse la meilleure. Mais si ce n’est pas le cas la raison ne peut pas s’opposer à mon choix dans la mesure ou il n’y ni erreur ni contradiction dans ce choix du moindre bien.
Comme dans les deux exemples précédents, il est difficile de comprendre que l’on puisse désirer une chose moins désirable pour nous . Hume répond à cette difficulté « un bien banal peut….le plus exprimable »
Lorsque nous désirons quelque chose, il nous semble que sa possession nous procurera du plaisir. La passion s’accompagne de l’espoir d’être satisfaite. Les passions ne sont pas entièrement déterminées par l’importance du plaisir qu’on espère en retirer en les satisfaisant : nous désirons souvent des choses qui nous procurent un plaisir médiocre, nous délaissons ce qui nous offrirait davantage. Le désir et parfois inversement proportionnel au plaisir qu’on peux obtenir de sa satisfaction : nous désirons parfois quelque chose qui ne nous procure pas de bonheur au détriment de ce qui nous rendrait heureux. Hume explique cet apparent paradoxe par une image empruntée à la mécanique : au moyen d’un levier il est possible qu’un moindre poids en soulève un, un peu plus grand grâce a l’avantage de sa situation, c’est -à -dire grâce à sa situation dans le dispositif mécanique. Cette image nous fait comprendre qu’il n’est pas étonnant qu’on puisse choisir un moindre bien et qu’on ne s’étonne pas de l’effet du levier. En effet ce n’est pas l’importance du plaisir qui déclenche les désirs mais l’idée que l’on se fait de cette importance : on préfère toujours les plaisirs qui se présentent à nous sous une forme exagérée à ceux que l’on ignore qu’ils sont plus grands. L’image nous montre bien qu’il s’agit de mécanisme c’est à dire que l’on n’y prend pas vraiment part, nous n’avons aucune délibération rationnelle. Si la raison ne peut pas juger les passions elle ne peut pas les choisir, voilà pourquoi Hume conclut : la condition pour qu’une passion soit contraire à la raison c’est qu’elle contienne une erreur mais alors la passions n’est ni fausse ni illogique en elle même, elle n’est pas déraisonnable au sens large. Déraisonnable c’est contraire à la prudence, de ce qui est tenu pour bien. Or la raison n’est pas la facultés de distinguer le bon du mauvais mais seulement de juger , de distinguer le vrai du faux. Dire que la passion est déraisonnable cela signifie quelle est contraire à la logique, de ce que l’on peut juger vrai ou faux. En ce sens la passions n’est ni raisonnable ni déraisonnable, ni vraie ni fausse, ni logique ni illogique. Hume apporte une dernière précision relativement à ce qu’il affirmait au début en disant que les passions pouvaient être jugées par la raison que si elles contenaient une erreur. A proprement parler ce n’est pas la passions qui se trompe dans ce cas mais le jugement sur lequel elle repose ; voilà pourquoi c’est le jugement faux qui accompagne les passions qui est fautif, c’est à dire la raison qui juge, qui se trompe, qui raisonne sans rigueur et donc qui est déraisonnable .