A propos


Des mots et du sens, par Lionel Bellec :
la philosophie expliquée par son langage

Lionel Bellec, diplômé en lettres et en ethnologie, a enseigné en collège et dans des établissements de formation professionnelle.

Le mot a au moins deux histoires.
Celle qui raconte ses origines, et celle qui décrit l’usage qu’on en fait. L’une et l’autre se croisent, font cause commune, ou restent au contraire à distance : dans tous les cas elles nous forcent à mener deux enquêtes de front.

Savoir pourquoi tel mot est apparu – et nous voilà transformés en archéologues. Savoir comment on l’a compris, utilisé, investi, détourné, trahi, magnifié, systématisé, neutralisé, sublimé. Et nous voilà devenus partie prenante de l’affaire, tenus de démêler l’écheveau de notre propre langue, de clarifier nos idées, de comprendre tout l’enjeu et la force d’un mot. La pensée ne concède rien au langage, elle lui somme de répondre à la perpétuelle exigence de la clarté. L’étymologie n’intervient plus alors comme l’instrument pittoresque d’un retour aux sources, elle associe son objet (etumos, cela veut dire “vrai”) aux desseins d’un terme, en donnant corps à celui-ci ou en lui redonnant vie, en lui réinjectant constamment des forces passées qui actualisent sa présence.
La science comme la poésie ont toujours cherché le mot juste et si l’une et l’autre reconnaissent qu’on ne peut toucher le réel absolu, elles en sont, comme disait Saint-John Perse, “la plus proche convoitise”. Aussi toute terminologie entend-elle circonscrire les objets spéciaux qu’elle désigne, livrer d’eux la plus grande transparence possible, et établir ainsi la plus parfaite connexion qui lierait la pensée au réel. Elle invente des paradigmes, mais elle extrait aussi du mot courant ce qui justifie la référence à une pratique ou à une représentation particulières. Au lexique chirurgical comme au langage cryptique de l’argot, l’objet répond toujours présent.

La philosophie est l’ogre de la terminologie. Son vocabulaire est immense mais il déconcerte moins pour ses propres termes que pour ceux qui nous sont les plus communs. La philosophie se jette avidement sur ceux-ci, accapare leur généralité et les transforme en objets autonomes et étranges. Car la vocation de la philosophie est d’une nature bien paradoxale. Les mots ne servent plus comme références à l’objet, mais comme mandataires de la pensée. Ils ne renvoient plus à un emploi quelconque, mais à la force cachée de leurs origines, l’etumos, le vrai. Ainsi en va-t-il de ces mots : spécifiques mais tenus de rendre compte de l’universel. Toute la difficulté vient de cette ambiguïté.

Notre rubrique a l’ambition modeste de vous aider à affronter l’ogre philosophie et les mots qu’il profère, lesquels, s’ils ressemblent étrangement à nos mots familiers, sont à la vérité l’inquiétant écho d’un monde voilé.

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