Accord et universalité.

Publié le 31 janvier 2007 par lionel dans Comprendre

Comment cela se concrétise-t-il ? Lire Platon consiste à retrouver dans une discussion menée à brûle-pourpoint les articulations du système. Mais il faut comprendre, et c’est l’apparent paradoxe, qu’il est nécessaire d’entreprendre cette reconstitution en tenant compte toujours du lieu même de son énonciation. En effet Socrate est un homme qui parle, et qui, dans son exercice d’homme qui parle use des armes que ses adversaires emploient et qui ont fait d’eux des interlocuteurs redoutables. La parole est le ferment de la démocratie, Socrate l’utilise comme vecteur et comme objet de la pratique démocratique. Il en est ainsi à la fois l’utilisateur et le défenseur.

Annette Messager. My vows.Platon par la voix de Socrate entend restituer à la raison ses vertus cognitives, et au-delà de la dénonciation des abus sophistes, il parvient à séparer enfin la force de la persuasion. Il nous ouvre alors l’accès à la connaissance qui nous avait été depuis longtemps interdit. On ne saurait cependant conclure à un rejet par Socrate et Platon de la parole. Au contraire, il n’y a nullement rupture des processus de connaissance avec la présence du mot proféré, qui ne perd en rien de sa force. Lorsque « j’articule ce mot, j’ai cette chose dans l’esprit » dit Socrate dans le Cratyle (434 e), ce qui veut dire que « la phônè (c’est-à-dire le son) reconquise devient articulée à la dianoia (c’est-à-dire, dans un premier sens, la faculté de réfléchir), le signe audible de la rectitude » (Antonia Soulez, La Grammaire Philosophique chez Platon, Paris, PUF, 1991, p. 47, nos parenthèses).

Aussi le débat entre Lachès et Nicias, tournant autour de la question : « faut-il donner des leçons d’art militaire à des enfants ? », ne donne-t-il lieu encore qu’à des réponses mécaniques. La vraie question est : « qu’est-ce que la vertu militaire ? ». L’élévation du débat a pour mission de faire oublier les préoccupations individuelles. Elle montre en fait que ces préoccupations n’ont plus la moindre espèce d’importance. La pensée se doit d’accéder, par l’effort ou par une connaissance déjà établie, à une idée générale qui non seulement transcende le particularisme des positions, mais rend ces positions totalement caduques. Une querelle est éteinte si l’on sait de quoi on parle vraiment. Les leçons d’art militaire n’ont plus lieu d’être. Socrate pose ainsi la nécessité de dégager de toute question un concept.

Ce concept, c’est évidemment l’Idée (eidos). Nous verrons plus loin dans quelle mesure on ne doit pas confondre ce terme avec son acception moderne, ni avec un autre terme dont on pourrait trop vite faire le synonyme d’eidos : l’ousia. Toute la pratique dialectique s’articule autour de ces deux notions. Retenez pour l’instant que l’une et l’autre de ces notions n’existent vraiment que lorsqu’elles sont intégrées dans un dialogue. Si Socrate répond ainsi à ses contradicteurs, c’est qu’en dépassant les querelles d’intérêts, il parvient aussi à discipliner l’esprit et à l’amener à un stade supérieur d’exigence qui serait le même que celui qu’on exige de l’objet du discours. Ce qu’il faut atteindre : un accord. Sur quelle base : l’universalité. Il faut d’abord prendre les décisions en commun pour sauvegarder l’existence collective (Châtelet, Une histoire de la raison, Paris, Editions du Seuil, 1991, p. 31). Il faut donc que l’universalité soit fondée en vérité (François Châtelet, Platon, Paris, Gallimard, 1965, p. 144).

La nécessité d’avoir recours au concept, ou du moins, d’avoir à chercher dans l’objet d’un débat à quelle idée supérieure il se rapporte, entraîne une redéfinition du logos. C’est en vertu du sens qu’il porte que le logos retrouve une place qui lui avait été confisquée. Dans un débat menant soit à la définition d’un terme (qui exprime à la lettre que la recherche est terminée), soit à la prise de conscience qu’un effort supplémentaire devra être fourni pour dépasser l’aporie, le logos joue le rôle, en quelque sorte, de moteur : il s’ensuit que le débat, par le logos, devient sensé, que chaque phrase construite porte vraiment un sens qui garantira l’accès à une démonstration d’ensemble qui sera elle-même sensée.

Ce n’est pas parce que le chemin, hodos, ne trouve plus de passage, poros, qu’il faut conclure que l’aporie est un échec de la pensée (une absence de passage a-poros, un arrêt sur le chemin, l’hodos). Au contraire, le logos est la clé de voûte d’un programme fixé, même s’il se trouve en butte à des résistances de raisonnement qui compromettent son achèvement. L’essentiel est qu’il nous montre le chemin, nous fixe le « plan de marche », nous révèle la nature de l’ambition qu’il faut poursuivre pour accéder aux idées générales à partir desquelles s’établira l’universalité des données, c’est-à-dire, dans l’exercice d’une parole réhabilitée : leur validité. On se souvient qu’avec Héraclite le logos siginifiait une « saisie de l’être ». On comprend maintenant en quoi le logos signifie ici, précisément, définition, explicitation.

Illustration : Annette Messager, My Vows, 1990. Gelatin-silver prints and string, Approx. 140 x 73 inches. Solomon R. Guggenheim Museum, Purchased with funds contributed by the Peter Norton Family Foundation. 93.4237. Annette Messager © 2005 Artists Rights Society (ARS), New York/ADAGP, Paris. www.guggenheim.org.

 

 

 

Laisser un commentaire

alpes