Calliclès et la négation de la discussion.
Publié le 14 février 2007 par lionel dans ComprendreIl suffirait, pour comprendre concrètement le vrai danger démocratique que représente l’usage abusif de la langue (ce qui est plus grave qu’un danger pour la démocratie), d’évoquer le moment où le contenu même du débat que Socrate anime avec ses contradicteurs est délibérément nié : c’est l’épisode célèbre du Gorgias, du nom de ce rhéteur dont on connaît maintenant l’action pernicieuse et brillante. Aux côtés du vieux sophiste, que Socrate respecte, un bouillant jeune homme du nom de Calliclès accapare le débat. Le dialogue qui s’en suit est l’un des plus tendus que Socrate ait écrit. Pourquoi ? Laissons la parole à François Châtelet qui, dans le merveilleux entretien qu’il a accordé à Emile Noël, résume toute l’importance philosophique que pose le comportement du jeune homme :
« Socrate et Calliclès disputent très durement de la signification de la justice et de l’usage de la rhétorique. Calliclès répond avec une très grande véhémence, presque avec grossièreté, à l’argumentation socratique. Puis, à un détour du dialogue, Calliclès devient aimable. Il se contente de répondre : Mais oui, je suis d’accord avec toi. Bien sûr, Socrate… Au bout d’un certain temps, Socrate s’en aperçoit et, se retournant vers lui, lui dit : Mais qu’est-ce qu’il te prend d’être maintenant aussi courtois ? Et Calliclès a cette phrase terrible : Si je suis aimable avec toi, c’est que je ne m’intéresse absolument pas à ce que tu dis. J’ai continué à parler avec toi par déférence envers le vieux Gorgias qui est près de nous, mais tes propos, je ne m’en préoccupe absolument pas. Voilà une objection majeure, terrible, que l’on peut faire au philosophe. Le philosophe est celui qui use de la parole. Alors celui qui ne s’intéresse pas à la parole, qui l’utilise d’une manière uniquement pragmatique, du style : « Passez-moi le sel », que peut-on faire avec lui ? Celui-là qui, dans la communauté, se sert de la parole comme d’un instrument, comme d’un marteau, d’un couteau ou d’un gourdin, mais qui ne s’inquiète pas de la signification des mots, qui ne s’efforce pas de construire un discours requérant l’adhésion des autres, que faire avec lui ? C’est la grande question de la philosophie, et Platon soulève ce problème avec une vigueur étonnante » (François Châtelet, Une histoire de la raison, Paris, Editions du Seuil, 1992, pp. 36-37).
Comment agir avec ce type d’homme, en effet ? Comment prévenir l’instant où la violence aura raison du débat ? Toute l’entreprise de Platon, à la suite de Socrate, celui qui, précisément, aura payé de sa vie cette résistance à l’abus du langage, consistera à restaurer le logos, discipliner le langage, savoir persuader sans avoir recours à la force, accepter que l’être du point de vue de l’existence soit multiple, mouvant et contradictoire, mais ne pas céder malgré cela aux sirènes du relativisme.
En un mot, il s’agira de définir le cadre qui saura contenir ces dérives, lesquelles affectent l’objet de la connaissance, gâtent nos facultés et s’attaquent aux valeurs : ce sera la dialectique.
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