“Exempt de tremblement”
Publié le 15 novembre 2006 par lionel dans ComprendreRécapitulons : le monde dans lequel nous vivons est désordonné, nous ne voyons aucune fermeté dans les objet sensibles. Il nous faut trouver les moyens de poser une stabilité qui se situerait “derrière” ces objets sensibles. Et pour ce faire, il faut chercher en nous les moyens de trouver cette stabilité. Réponse d’Héraclite : le monde est en constant devenir mais il se laisse “saisir” par nous, grâce à la force du discours que nous tenons sur lui. Invention du logos. Parménide conserve l’idée d’unification propre au logos mais rejette celle du devenir, synonyme d’acceptation du néant. L’être est, c’est la seule vérité que peut “saisir” la pensée, laquelle, par conséquent, ne pouvant être simple spectatrice d’un être dont Parménide défend l’unité absolue, se découvre l’égale de cet être. En proscrivant le devenir, qui nous laisse à la merci des choses sensibles, ainsi que le “jeu du langage” auquel se livrent les mots, Parménide ouvre le seul chemin (hodos) qu’on puisse emprunter, celui qui conduira “l’homme qui sait” à enfin déterminer clairement ce dont il n’avait alors qu’une connaissance vague. Esquisse d’une “méthode” : identité (donc unité) de l’être, et principe de non-contradiction qui engage la pensée dans un exercice rigoureux.
Vous comprenez dès à présent que nous nous éloignons de l’allégorie, que nous ne nous reposons plus sur le concret pour pouvoir dépasser ce concret. Trouver en quoi se présentent la stabilité des choses et leurs relations constantes consiste à énoncer clairement ces choses, dans le but urgent de ne pas céder à notre inconsistance humaine, qui transparaît en premier lieu dans l’incohérence de nos discours. La “route” en tant que loi du logos, nous mène à ne dire qu’une seule chose véritablement cohérente : que “ce qui est est”, ou “Il est”. Si l’on veut rester fidèle à la langue grecque, c’est sur la force du verbe qu’il faut mettre l’accent, tout en neutralisant sa temporalité, dans une entreprise de substantivation. On obtient alors une proposition extraordinairement resserrée, à la valeur rigoureusement logique, non contradictoire : “être est” ou “(Il) est”. Trivialement, nous pourrions comparer le “il” de cette expression avec notre commun “il pleut” : ce que le linguiste Alain Berrendonner appelle “le fantôme” ou la “personne d’univers”, “la personne neutre de ce que la pensée ne sait pas nommer”, c’est-à-dire “ce qui existe” : /il/ dans [il pleut] et [il faut] ou /∅/ dans [je regarde ∅ pleuvoir] opposé à [je regarde Pierre danser] (Eléments de pragmatique linguistique, Paris, Editions de Minuit, 1981, chap. 4). Car il est justement formé tout d’une pièce,
Exempt de tremblement et dépourvu de fin.
Et jamais il ne fut, et jamais ne sera,
Puisque au présent il est, tout entier à la fois,
Un et un continu. Car comment pourrait-on
Origine quelconque assigner au “il est” ?
Comment s’accroîtrait-il et d’où s’accroîtrait-il ?
Je t’interdis de dire ou même de penser
Que le “il est” pourrait provenir du non-être.
Car on ne peut pas dire ou penser qu’il n’est pas.
(Fragment VIII, traduction Jean-Paul Dumont, ibid.)
Parménide consent à nous livrer une seule mention concrète pour “figurer” l’être, celle d’une sphère ou d’une balle immobile (« Mais puisque existe aussi une limite extrême, il est de toutes parts borné et achevé, et gonflé à l’instar d’une balle bien ronde, du centre vers les bords en parfait équilibre », Fragment VIII).
En définitive, sphère ou attributs limités, voilà bien des affirmations qui peuvent vous paraître étranges, inutiles, tautologiques (ce que dénoncera Hegel) : vous êtes même en droit d’être interloqués. A la vérité, outre le fait que ces affirmations seront capitales pour fonder les futures lois de la vérité, que Platon et Aristote se chargeront ensuite de développer, il est presque vital que le trouble qu’elles vous inspirent soit nécessaire à la poursuite d’un véritable questionnement.
Nous vous invitons à poursuivre la réflexion sur les attributs parménidiens à travers le regard original que porte le généticien Antoine Danchin sur “les éléates et le paradoxe du continu “. Lisez également l’analyse de Claire Louguet consacrée aux “usages de l’infini chez les penseurs présocratiques ” (thèse de doctorat).
Illustration : René Magritte, Voice of Space (La Voix des airs), 1931. Oil on canvas, 72.7 x 54.2 cm. Peggy Guggenheim Collection. 76.2553 PG 101. René Magritte © 2005 C. Herscovici, Brussels/Artists Rights Society (ARS), New York. www.guggenheim.org.
Compteur
18 novembre 2006 à 7:04
[...] Récapitulons : le monde dans lequel nous vivons est désordonné, nous ne voyons aucune fermeté dans les objet sensibles. Il nous faut trouver les moyens de poser une stabilité qui se situerait “derrière” ces objets sensibles. Et pour ce faire, il faut chercher en nous les moyens de trouver cette stabilité. Réponse d’Héraclite … Lire la suite [...]
30 novembre 2006 à 5:24
[...] Lire cet article sur le blog Des mots et du sens [...]