“J’invente des raisons nouvelles”.
Publié le 20 décembre 2006 par lionel dans ComprendreLa porte est ouverte à la perversion du logos. Rien n’est connaissable, rien ne peut être déterminé avec rigueur – ce que devait assurer le logos parménidien –, rien n’autorise le mot à fonder une connaissance claire des choses. Alors, autant dire des choses neuves et faire du logos un objet de plaisir, un propos totalement original sur le monde, animé par les vertus polymorphes du mot. Voilà ce que démontre Gorgias. « Quelle habileté as-tu donc ? » fait dire Aristophane à l’interlocuteur d’un Sophiste.
Et celui-ci de répondre : « J’invente des raisons nouvelles » (gnômas kainas exeuriskôn, Les Nuées, v. 895, traduction E. Bréhier ; Victor-Henry Debidour propose : « les maximes inédites que je déniche », in Aristophane, Théâtre complet I, Paris, Gallimard, 1965, p. 273). Gorgias va donc exploiter l’idée qu’un logos enferme le double pouvoir de force et de conviction (cette dernière, étant “contaminée”, est réformée en persuasion). L’union réalité/vérité une fois détournée, le sophiste peut user du logos comme d’une machine à séduction diffusant le parfum capiteux d’une démonstration troublante, qui saura “entêter” celui qui l’écoute. Il suffit pour cela d’exploiter l’ambiguïté des mots, leur ambivalence, leur polysémie.
Vous connaissez tous le début de l’Iliade et le rôle qu’a joué Hélène dans la catastrophe à venir. Séduite par Pâris, cédant à son propre comportement folâtre, Hélène se rend responsable de la levée des armées à l’appel d’Agamemnon. On connaît la suite. Un siège interminable, la mort des plus grands héros (que chante le grand poète romantique Foscolo : « Et toi, l’honneur des pleurs, Hector, tu auras, où fut béni et pleuré le sang pour la Patrie versé, et tant que le soleil resplendira sur le malheur des hommes »), la querelle des dieux, le retour calamiteux d’Ulysse. Hélène est coupable, c’est ce que retient la tradition. Or Gorgias se met en tête de la défendre. Et pour ce faire, dans son Eloge d’Hélène, il montre que tout vient du charme que le logos exerce sur les âmes. « Ce qu’elle a fait, c’est par les vœux du destin, ou par les arrêts des dieux, ou par les décrets de la nécessité qu’elle l’a fait ; ou bien parce qu’elle a été enlevée de force, ou persuadée par des logoi, ou prisonnière de l’amour » (Eloge d’Hélène, chap. 6 cité par Robert Wardy, article “Rhétorique” in Le Savoir Grec, 1996, Flammarion, p. 499). C’est le logos, par la conjonction de la force brutale et de la capacité à faire adhérer l’esprit, qui aura séduit Hélène. Brutalisée par la séduction violente du discours de Pâris, persuadée du bien-fondé de sa décision de le suivre, Hélène est donc prisonnière de l’amour. Le logos, discours magique, a pris la femme de Ménélas dans ses rets, a fait d’elle une victime et non une coupable.
Qu’en pense l’auditeur de l’Eloge d’Hélène ? Rien, s’il faut attendre de ce plaidoyer qu’il développe rationnellement un argumentaire. C’est sur le registre du pathos qu’une apparence de raisonnement s’est construite. L’auditeur n’est pas invité à penser, mais à être séduit. Le trouble vient de cette illusion : l’auditeur cède devant l’inédite révélation que porte cet objet autonome, ce faux discours raisonné. Ce logos ne décrit rien, il ne confirme ou n’argumente aucune connaissance établie, mais il nous envoûte par ses ressorts occultes et l’ascendant hallucinatoire qu’il exerce sur nos facultés critiques. Il peut ainsi défendre des cas indéfendables. S’il ne décrit rien, le logos se prête en revanche à une talentueuse exposition par Gorgias, lequel se réserve le luxe d’user de ce logos en même temps qu’il en dévoile la mécanique ensorcelante. « Les incantations inspirées qui agissent à travers les logoi suscitent l’attrait du plaisir et le rejet de la douleur ; car en se mêlant dans l’âme à l’opinion, le pouvoir des incantations la charme, la persuade et, par sorcellerie, la met en mouvement » (Eloge d’Hélène, in Robert Wardy, ibid., p. 500).
Il n’y a donc plus de discours possible sur le monde à l’instar de celui qu’Héraclite croyait pouvoir tenir. Puisque le monde est inconnaissable, il n’y a plus même de pensée habilitée à connaître quoi que ce soit ; au premier chef l’être (Parménide : « ce qui peut être dit et pensé se doit d’être », fragment VI). Il n’y a plus rien à connaître. Le discours sur le monde ou sur l’être s’est transformé en discours efficace, malin, astucieux, portant sur n’importe quoi pourvu qu’il allie force et séduction, magie du verbe et envoûtement de la pensée.
« Intellectuel qui sait parler » (F. Châtelet), « homme habile, savant en quelque matière » (A. Lalande), le sophiste est la créature la plus retorse et la plus brillante que la Cité grecque aura engendrée. Sa méthode, on devrait dire ici sa recette, c’est la rhétorique. La linguiste Françoise Douay-Soublin a clairement montré que le terme rhétorique était issu « de *WER (nota : il s’agit d’une racine indo-européenne) s’engager, donner sa parole, source du latin verbum, mot, parole, verbe et Verbe. Or c’est à cette racine *WER que se rattache rhètôr. Ainsi, même s’il prononce des discours, logos, sur la place publique, agora, lors de démonstrations épidictiques, même s’il révèle le bon côté des choses par l’euphémisme et donne voix aux absents par la prosopopée, c’est avec la racine *WER l’action de s’engager, de donner sa parole qui confère au rhètôr son nom d’agent et sa fonction spécifique » (art. « Rhétorique », in Encyclopædia Universalis). Ce qui veut dire le parti qu’il prend, la position qu’il défend, la proposition qu’il avance.
Paradoxe : le premier vrai usage construit de la parole est ordonné de manière à ce que celle-ci atteigne avec une efficacité optimale le but poursuivi. Son origine est édifiante : elle s’est construite sur une perversion, une forme de vice qui va pousser le citoyen libre à faire de la parole une arme et non un vecteur de vérité. Il en est ainsi de Protagoras, autre célèbre sophiste, autre futur adversaire de Socrate, qui se pose comme le premier théoricien du relativisme absolu : « L’homme est la mesure de toutes choses, de ce qu’elles sont pour celles qui sont, de ce qu’elles ne sont pas pour celles qui ne sont pas » (fragment cité par Diogène Laërce, « Protagoras », doxographie, IX, 51 in Vie et doctrines des philosophes illustres, Paris, Libraire Générale Française, 1999, p. 1089). Si Emile Bréhier y voit un programme « qui aspire à une culture humaine et rationnelle » (Histoire de la philosophie, I, Paris, 1981, PUF, chap. “les présocratiques”, p. 73), il en reconnaît les dérives à venir : parallèlement à l’exercice brillant et virtuose, c’est bien au triomphe du cynisme politique qu’on assiste.
Une fois la pratique maîtrisée, le pouvoir langagier s’insinue dans l’âme, use de ses seules capacités verbales à assurer une domination politique. Robert Wardy démontre que la philosophie comme discours de nouveauté et non de connaissance a engendré un “logos déductif “, constitutif du débat persuasif, d’où partent tous les autres logoi, équivalents entre eux (Robert Wardy, ibid., p. 502). Ni une “saisie de l’être”, ni même un “dire” sur l’univers, le logos du sophiste est un discours instrumentalisé, construit pour emporter l’adhésion de l’auditoire, pour le toucher au plus profond de ses sentiments. Le voilà transformé, bouleversé, retourné « par les logoi entendus comme ayant un contenu sémantique, en vertu duquel ils sont persuasifs, et les logoi entendus comme instruments façonnant l’âme par leur quasi impact. L’incantation est adressée au Dieu en tant que message et subie par l’auditoire en tant qu’instrument » (Robert Wardy, ibid., p. 502). Logos et doxa sont devenus synonymes, tous deux « incertains et instables », précipitant « ceux qui en font usage dans des fortunes incertaines et instables » (Eloge d’Hélène, chap. 11).
Toujours pas de vraie méthode en vue. La conduite de l’esprit est détournée, en raison d’une union désastreuse de la force et de la persuasion, en raison aussi de la poursuite du plaisir et de la nouveauté au détriment de la connaissance clairement établie. La méthode s’apparente à un procédé. L’exercice de la raison, après Parménide est dans une impasse. Seuls importent les intérêts partisans, le professionnalisme des Sophistes capables de défendre mieux que quiconque n’importe quel sujet. La négation de la spécialisation a laissé place à une “parole neutre” qui est à même de toucher n’importe qui.
Illustration : Bronze statuette of a veiled and masked dancer, Statuette of a veiled and masked dancer, 3rd–2nd century B.C.; Hellenistic, Greek, Bronze; H. 8 1/16 in. (20.5 cm)Bequest of Walter C. Baker, 1971 (1972.118.95. Metropolitan Museum of Art, www.metmuseum.org.
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