La réminiscence.

Publié le 30 octobre 2007 par lionel dans Comprendre

Platon développe une autre idée qui jouera un rôle décisif dans la définition de la connaissance. C’est celle de la réminiscence, l’événement qui permet aux opinions vraies de s’élever au rang de science. L’épisode célèbre de l’esclave qui « redécouvre » des règles géométriques en suivant les instructions de Socrate aura une portée primordiale dans l’établissement de la théorie des Idées. Une telle thèse est audacieuse car elle laisse entendre que nous avons été témoins de toutes les formes de connaissance et que notre accès à la vie ici-bas a occulté une science que nous détenons comme un trésor inconnu.
Cette réminiscence (en grec : anamnésis) passe pour être la première discipline de l’esprit clairement formulée. Elle est effectivement la première connexion identifiable entre un effort de la pensée et un résultat probant. Si Parménide pose les deux premiers jalons de la pensée logique (identité et non-contradiction, manque encore le tiers exclu), il n’analyse pas la forme d’activité spirituelle particulière qui y contribue. L’Idée platonicienne apparaît alors comme l’accomplissement de ce qui se bornait jusque-là à une pétition de principe. S’il y a possibilité de réminiscence, il y a connaissance intime des choses et cette intimité originelle débouchera sur une notion qui semble la poursuite et la réalisation d’un modèle parménidien. A l’égalité être/pensée, Platon substitue l’union productive réalité/pensée, non plus dans le sens d’une égalité dont on ne sortirait pas, mais au contraire d’une complémentarité active où l’intelligence n’est viable que grâce à l’intelligible vers lequel il se porte (voir ce qu’en dit Jankélévitch dans L’irréversible et la nostalgie).
Quelles vont être les conséquences dans l’établissement d’une méthode qui s’appuie sur la réminiscence ? Et d’abord, dans quelle mesure cette réminiscence se prête-t-elle à une véritable action logique ? Platon n’explicite pas la nature de la démarche, qu’on suppose de prime abord appartenant au champ de la psychologie. Et pour cause : Lalande qualifie la réminiscence platonicienne de « forme mythique du rationalisme ». On assiste à une confrontation saisissante du dessein de l’esprit à atteindre la vérité la plus rigoureuse avec l’appel au mythe, monde dont Platon, bien qu’il s’en pose comme l’adversaire, reconnaît implicitement la légitimité argumentative : Claude Calame montre que chez Platon, c’est le mûthos qui sert à l’argumentation. Le logos aurait, lui, pour fonction cardinale, de décrire avant d’argumenter. « Le mûthos concourt donc, en tant que donnée sur l’origine, à l’argumentation du logos » (« Mûthos, logos et histoire. Usages du passé héroïque dans la rhétorique grecque » in L’Homme, année 1998, volume 38, n° 147, p. 132). Là se situe une nouvelle fois toute la nuance qui s’impose lorsqu’il s’agit d’examiner l’objet de l’attaque platonicienne contre la rhétorique. Avant d’assister à l’entreprise de « franche » restauration rhétorique menée par Aristote, on voit que Platon aura lui-même gardé du mythe une part non négligeable d’utilité argumentative. En témoignant d’ailleurs d’une considération certaine pour Protagoras ou Gorgias, il reconnaît qu’on ne saurait rompre avec ce que le mythe nous donne dans la quête d’une vérité stable ; et c’est cette dernière qui cristallise vraiment les différences de finalités entre Platon et les sophistes. On ne s’étonnera donc pas que « comme d’autres formes de discours, le récit dit ‘mythique’ n’est pas moins logique, il n’est pas moins ‘rationnel’ que le discours raisonné ou théorique. Il est sans doute, et seulement, moins formel et probablement davantage orienté vers la pratique. Loin d’opposer le mythe à la raison, l’usage rhétorique des récits fictionnels sur les palaia (c’est-à-dire : « ces choses d’autrefois ») nous met face à l’existence de différents régimes d’intelligibilité, ou de pratiques d’intelligibilité. » (Claude Calame, ibid. p. 148).

Laisser un commentaire

malraux