“La vérité certaine, aucun homme ne l’a vue”.
Publié le 18 octobre 2006 par lionel dans Comprendre, Références sur le net
Vous savez que la philosophie se construit sur la base de trois problèmes essentiels : le problème de l’être, le problème des valeurs, le problème de la destinée humaine. Ces trois problèmes constituent le “pré carré” de la philosophie. Pour autant, un problème dont on eût pu soupçonner qu’il constituait une priorité pour la philosophie n’occupe plus, aujourd’hui, qu’une position annexe : c’est celui du savoir proprement dit.
Pourquoi ? Parce que le savoir, en tant que résultat, en tant que produit, a fini par échapper au contrôle de la philosophie. Cette dernière a assisté, impuissante, à l’entrée définitive des données à valeur mathématique ou expérimentale dans le champ de la science. Alors que le philosophe établissait les limites de nos facultés en montrant qu’un objet “idéal” (nous verrons plus tard ce que cela veut dire exactement) était inconnaissable mais qu’il fallait pourtant régler notre expérience sur lui, le scientifique, lui, s’en tenait à l’objet de l’expérience et cherchait à établir les meilleures règles pour en tirer la meilleure connaissance. Si le premier se demandait pourquoi il y avait quelque chose plutôt que rien, le second démontrait pourquoi il y avait tel phénomène plutôt qu’un autre. Plus la science avançait, plus elle déterminait avec précision les moyens de connaître un objet, retirant à la philosophie ses dernières prétentions à l’établissement d’une vérité scientifique. Qu’il relève de la physique (XVIIe siècle), de la chimie (XVIIIe siècle), de la biologie (XIXème siècle) ou même des sciences humaines (XXe siècle), le savoir a fini par devenir un fait exclusivement scientifique.
Mais revenons en arrière, avant qu’au nom de ce déchirement science et philosophie ne se toisent et vivent sous le régime de la séparation. Durant la longue période qui va de l’âge antique à l’âge classique, c’est au philosophe, qui se trouve à la pointe de la spéculation scientifique, qu’il incombe de savoir ce que l’on peut connaître, et comment on peut connaître.
Première étape dans notre analyse de la méthode : le présocratisme. C’est un terme que vous avez déjà rencontré dans le blog que tient madame Catherine Lallemand. Rappelons que le présocratisme, comme son nom l’indique, rassemble indistinctement tous les philosophes précédant l’exercice de Socrate à Athènes. C’est durant cette période qu’éclot la véritable raison. Non que celle-ci n’existait pas précédemment, bien entendu. Mais c’est à cette phase de l’histoire que la raison va se révéler à elle-même en se donnant les moyens, qui lui sont propres, de se définir : des moyens réflexifs.
Cette découverte sera capitale, elle va libérer la pensée de sa gangue mythologique et l’ouvrir au monde comme objet de discours. Dire qu’on peut parler du monde, c’est reconnaître l’existence d’un moyen d’organisation propre à la pensée, qui ne passe plus par l’autorité des dieux. L’invention du logos par Héraclite est une révolution qui inaugure la liberté de pouvoir user de ses propres mots pour saisir le monde désordonné. Mais on peut aller plus loin encore, et c’est à Parménide qu’il revient d’établir en quoi le discours peut être véritablement sensé. En posant les premiers jalons d’un vrai raisonnement, Parménide annonce les futures méthodes nécessaires à l’esprit pour définir clairement les objets de la connaissance. Nous allons à présent détailler les points que nous venons d’énoncer.
Savoir ce que l’on peut connaître, et comment on peut connaître : interrogation périlleuse s’il en est. Au moment où la Grèce aura dégagé la voie de la rationalité et se sera affranchie des vérités figées de la mythologie (bien qu’il ne s’agisse ni d’un passage tranché, ni d’une rupture totale comme nous le verrons plus tard), un constat aux lourdes conséquences aura surgi aussitôt : du terrestre, nous n’avons aucune science sûre, en raison de la relativité propre à nos moyens de recherche. Aucune connaissance certaine ne peut être établie, et au premier chef, aucune connaissance du divin.
La vérité certaine, aucun homme ne l’a vue, et il n’y en aura jamais qui connaisse les dieux et tout ce dont je parle ; car même s’il réussissait pleinement à dire ce qui est vrai, il ne le saurait pas lui-même ; car sur toutes choses c’est l’opinion qui s’exerce.
Terrible constat de Xénophane de Colophon (fragment 34), dont la pensée, remontant à près de 26 siècles, nous force à souscrire au fatalisme de Maurice Merleau-Ponty : « oui décidément, “la philosophie boite”, tandis que les sciences, elles, marchent droit, et avec quelle superbe assurance ! » (propos rapportés par Jean Granier).
Les Grecs ont, dès l’époque de l’école dite ionienne (VIe siècle avant notre ère), fondé une explication du monde sur les données physiques. Mais ils butaient constamment sur une difficulté insurmontable. Il fallait pouvoir être capable de concevoir un principe supérieur qui contribuerait à la création de toutes choses, tout en préservant un tel principe de la nature corruptible de ces choses. Comment s’élever au-dessus de cette impasse et déterminer ce principe supérieur, si celui-ci, n’ayant rien à voir avec le monde sensible, relève d’une nature qui empêche nos facultés limitées d’en avoir la connaissance ? Comment même rendre compte rigoureusement du monde avec des sens aussi imprécis que les nôtres ? Comment alors dépasser la physique pour pouvoir découvrir un principe général, qui réglerait aussi bien le monde que notre esprit ? L’importance de la doctrine de Xénophane réside dans une position qui la place à cheval entre une école ionienne professant un refus de l’anthropomorphisme des dieux (ce qui entraîne une impossibilité conceptuelle de les représenter à notre image) ainsi qu’une esquisse de monothéisme, et une école éléatique refusant le monde sensible parce que celui-ci est livré au devenir et à la corruption. Le point commun à ces deux doctrines, c’est l’identification de la doxa, qu’on peut traduire (dans un premier temps et comme il apparaît dans le fragment ci-dessus) par “opinion” et que Platon opposera bientôt à la science, l’épistémê. Cette doxa est en soi la première formulation des limites qui entachent notre connaissance, et qui ruinent toute possibilité d’échafauder des principes permettant d’asseoir une connaissance claire, en quelque sorte : une méthode. Car toucher à l’idée d’un principe suprême régissant les choses et leur assurant la stabilité suppose en effet qu’on cherche cette stabilité autant dans les choses qu’en nous-mêmes. Xénophane de Colophon annonce ce programme : il faut aborder avec la même rigueur l’objet et la manière de connaître cet objet. Autrement dit :
il faut examiner conjointement le fondement des principes physiques et celui de nos facultés de connaissance. Mais Xénophane ne l’a pas fait. C’est à Héraclite, représentant majeur de l’école ionienne qu’il reviendra de franchir le pas.
Illustration : Michelangelo Pistoletto, Broken Mirror, 1978. Mirror with gilded frame, two pieces, 64 3/8 x 53 1/8 x 3 1/8 inches and 23 5/8 x 23 5/8 inches. Solomon R. Guggenheim Museum, Gift of the artist. 90.3652.a,.b. www.guggenheim.org.
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19 octobre 2006 à 4:57
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24 octobre 2006 à 3:01
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