“La voie renommée de la Divinité”
Publié le 1 novembre 2006 par lionel dans Comprendre
Les cavales qui m’emportent, m’ont entraîné
Aussi loin que mon cœur en formait le désir,
Quand, en me conduisant, elles m’ont dirigé
Sur la voie renommée de la Divinité,
Qui, de par les cités, porte l’homme qui sait.
Ouverture extraordinaire, exorde dont la beauté énigmatique a traversé plus de deux millénaires, le début du Poème de Parménide (fragment I, trad. Jean-Paul Dumont, in Les Présocratiques, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard) inaugure, après l’intuition héraclitéenne, la première vraie formulation de la question métaphysique. Le texte a été écrit à Elée, en Grande Italie. C’est le fragment d’un traité consacré à la nature, comme il y en eut beaucoup durant la période présocratique. Mais il conserve une intensité brûlante qui le distingue des autres ouvrages d’alors.
Car c’est un aspect dont on ne dira jamais assez combien il est fondamental : la présence poétique au cœur de la philosophie, la force créatrice (c’est bien là le sens premier de “poésie”) qui sous-tend cette réflexion, qui lui est même indissociable pour toucher au plus près une pensée en butte aux limites de sa formulation. Du Phèdre de Platon à Être et Temps de Heidegger, la littérature philosophique recèle des joyaux d’une grandiose beauté parmi lesquels le Poème de Parménide occupe une place de choix : n’y trouve-t-on pas une puissance d’évocation égale à celle que l’on admire dans l’Iliade (« Chante, déesse, la colère d’Achille… ») ?
De fait, c’est bien un souffle homérique qui anime le poème de Parménide : la fougueuse évocation d’un enlèvement par des cavales comme traduction imagée d’une urgence philosophique (« L’essieu brûlant des roues grinçait dans les moyeux, jetant des cris de flûte. Car, de chaque côté, les deux cercles des roues rapidement tournaient… »). Puis la solennité lorsque le jeune homme est porté jusqu’aux pieds d’une déesse, une fois que se sont entrouvertes les portes du Jour et de la Nuit (« Celles-ci s’envolèrent, créant un espace béant entre les battants et faisant tourner en sens opposé les gonds garnis de cuivre dans les écrous ajustés par des chevilles et des agrafes »). Des figures, donc : déesse, mais aussi jeunes filles, représentations de la justice humaine et de la justice divine qu’incarnent Dikè et Thémis, tout cela constitue une série d’images à la forte coloration mythique. N’est-ce pas alors une contradiction, si l’on rappelle le souci d’affranchissement de telles représentations de la part des philosophes antiques ? Non, car s’il s’agit d’images mythiques, c’est dans le sens où elles permettent à Parménide d’en appeler à une révélation divine de la vérité, et non plus au panthéon figé de la mythologie ; son mythe est d’abord un mythe philosophique. Nous verrons plus tard qu’avec Platon, pourtant implacable adversaire de la pensée mythique, le mythe joue lui aussi un rôle capital dans l’argumentation du logos.
“Cavales”, “entraîné”, “conduit”, “dirigé” et surtout “voie” (hodos) : tout gravite autour du cheminement, du déplacement. Nous abordons enfin notre thème, car le mot méthode exprime à la lettre l’idée de ce chemin à parcourir. “Voie”, “chemin”, “route”, hodos réunit toutes les acceptions du parcours physique. Par l’adjonction du préfixe méta-, le terme s’ouvre à l’idée de la “poursuite” et de la “direction”.
« Au centre du mythe, explique Enrico Berti, se trouve l’image de la voie, c’est-à-dire d’un trajet qui conduit des ténèbres à la lumière, et qui est le symbole de la trajectoire de la connaissance humaine en direction de la vérité. Cette image allait subsister dans la philosophie grecque ultérieure : la “voie” (hodos) devient “méthode” (met-hodos), trajet du savoir. » (Enrico Berti, art. “Parménide”, in Le Savoir Grec, 1996, Flammarion, pp. 721-722).
Or, on le voit chez Parménide, il n’y a pas de méthode proprement dite, il y a seulement un choix de démarches à effectuer, qui sont, comme l’explique Jean Beaufret, les éléments essentiels du conflit philosophique. La Déesse « les présente comme des voies (hodoi) – moins sans doute au sens tout passif de chemins qu’au sens actif de la marche à effectuer sur ces chemins. Ces voies sont apparemment au nombre de trois. La déesse nomme, en effet, d’abord la voie qu’il est essentiel de suivre et qui est la voie de l’éon (l’être), la voie tout à fait inviable du mè éon (le non-être) où il est impossible à quelque pensée que ce soit d’avancer, et enfin la voie praticable, mais à éviter, qui nous égare dans le labyrinthe des dokounta (que Beaufret traduit par “les apparences illusoires et trompeuses mais susceptibles cependant de fournir matière à une hypothèse“). Ces trois voies, par la nature des injonctions divines auxquelles elles correspondent, situent le voyageur au lieu d’une krinein (Fragment VII, 5), d’une décision où il y va essentiellement de son destin le plus intime » (Jean Beaufret, Parménide, Le poème , Paris, PUF, 1955, pp. 37-38).
Parménide formule des choix, nous place devant l’alternative mais nous conjure d’emprunter la seule voie qui importe à la raison et qui s’apparente alors à un examen sans concession de nos présupposés. Cette exigence va fixer le chemin que doit désormais emprunter la raison. Elle fixe aussi les premiers repères pour l’établissement futur d’une méthode valide. C’est ce que nous détaillerons dans le prochain volet de notre chronique.
Illustration : Umberto Boccioni, Dynamism of a Speeding Horse + Houses (Dinamismo di un cavallo in corsa + case), 1914–15. Gouache, oil, paper collage, wood, cardboard, copper, and coated iron, 112.9 x 115 cm. Peggy Guggenheim Collection. 76.2553 PG 30. www.guggenheim.org.


Compteur
1 novembre 2006 à 3:18
[…] Lire le billet de Lionel Bellec. […]
2 novembre 2006 à 11:24
Vous citez un poème magnifique, et votre analyse est incroyablement en phase avec notre rapprochement de quelques très beaux textes, dans notre prochain article. Leur thématique est si proche de deux lignes de votre lecture de Parménide que nous ne résistons pas au plaisir de les citer, en suggérant aussi aux lecteurs de se rendre sur la voie “Des mots et du sens”.
Emmanuel et Sylvie Laure Oudiette
Implicite