Le deux et la dyade.

Publié le 25 août 2007 par lionel dans Comprendre

Pareille autonomie (qu’on retrouvera, pour d’autres raisons, chez Spinoza), permise par le fait qu’il n’y a nulle science en dehors de la sensation néglige l’évidence que l’expérience même nous livre : oui, dit Platon, il existe quelque chose derrière le phénomène et mon individualité seule ne saurait décréter qu’une vérité n’existe que parce qu’elle est particulière et qu’elle a surgi hic et nunc pour mieux disparaître. L’exemple des osselets vient étayer ce constat simple :
« (…) Voici, je suppose, six osselets ; si nous en mettons quatre autres à côté, nous dirons que les six sont plus nombreux que les quatre et les dépassent de moitié. Si nous en mettons douze, qu’ils sont moins nombreux et n’en sont que la moitié. Il n’est pas admissible que l’on parle autrement. L’admettrais-tu, toi ? »
Face à la réponse négative du jeune Théétète, Socrate démontre clairement que si l’on peut établir un rapport de relativité différent avec les six osselets selon le nombre des osselets posés à côté d’eux, une convention doit être pour cela fixée qui préserve le nombre particulier d’osselets autour duquel on construit sa démonstration. Dans le Phédon, Socrate pose une question embarrassante :
« Si à un on ajoutait un, ne te garderais-tu pas de dire que c’est l’addition qui est cause qu’il est devenu deux ou que, si l’on a coupé un en deux, c’est la division ? Et ne protesterais-tu pas tout haut que tu es sûr qu’une chose ne peut naître que d’une participation à l’essence propre de la chose dont elle participe, et qu’en ces deux cas, tu ne vois pas d’autre cause de la naissance du deux que sa participation à la dualité, que c’est à cette dualité que doit participer tout ce qui doit être deux, et à l’unité ce qui doit être un. » (Phédon, 101 b).
Emile Bréhier commente cette déclaration : « le physicien nous dit soit que deux choses, primitivement éloignées, se sont rapprochées, soit qu’une même chose s’est divisée en deux ; il nous donne donc deux explications contradictoires du même fait, ou plutôt, il ne l’explique pas ; aucune opération physique ne peut expliquer la genèse de la dyade ; car la dyade existe en soi, indépendamment de toutes les opérations physiques, comme objet de la mathématique ; et c’est par participation à cette dyade en soi que naît tout couple de deux choses » (Bréhier, 101-102).
Et de fait, Platon prend le relativisme de Protagoras à son propre piège. En définitive Platon retient pour sa méthode l’idée du relativisme, et il la recentre dans le champ d’un exercice qui entend dépasser la seule activité des sens. Quant au phénomène, doit-on le rejeter compte tenu de l’inconsistance qui frappe le système de Protagoras ? Ou ne doit-on pas au contraire définir le plus précisément possible le phénomène pour mieux établir le rapport qu’il entretient avec les instances subjectives qui le connaissent et à partir duquel il construit une méthode apte à connaître ?

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