“Le logos gouverne tout”

Publié le 25 octobre 2006 par lionel dans Comprendre

Lawrence Weiner, Earth to earth ashes to ashes dust to dust.

Outre le fait d’avoir voulu rendre compte de la nature (phusis) non par le recours traditionnel au mythe, mais par un principe (archè) qui affirme que “le feu gouverne toutes choses”, Héraclite a eu l’intuition géniale d’identifier cette nature au logos. Ce qu’il entend par une telle identification et ce que veut dire précisément logos, c’est ce qui constitue l’un des moments-clés de l’histoire de la pensée de l’homme occidental. En effet Héraclite est le premier à considérer avec clarté qu’ « aux prises avec la tâche de dire la chose comme elle est, l’homme vit dans le combat permanent de la chose et des mots » (Clémence Ramnoux, Héraclite, ou l’homme entre les choses et les mots, Paris, Les Belles Lettres, 1959, p. 24).

Livre Héraclite affirme qu’il faut, pour expliquer l’univers, d’abord tenir un discours sur lui, le “dire”. Et c’est le logos qui s’en charge, dans une entreprise de collection, de recension des choses soumises au devenir. Nouveauté fondamentale : Héraclite dit qu’il existe un moyen qui nous est propre pour “saisir” le foisonnement. Legein, en grec, rappelle Heidegger (Introduction à la métaphysique, voir tout le chapitre 4, “la limitation de l’être”, Paris, Gallimard, 1967) avant de signifier “parler”, veut dire “rassembler”. Dans le changement se trouve le permanent et c’est l’unité qui porte l’extrême richesse des choses opposées. La conséquence est qu’en contenant (aux deux sens du terme) la nature, le logos en est le principe d’unité, de cohérence et de sens ; il en est, en définitive, la véritable définition.

En disant que “le logos gouverne tout”, Héraclite laisse pour la première fois entendre que tout se prête à l’exercice et à l’effort de notre propre pensée. Identifier nature et logos, c’est, pour reprendre l’analyse d’Heidegger, lier l’accroissement à ce qui rassemble, l’épanouissement de la nature à la faculté de recueillement. Logos veut donc dire cela : la réunion des choses variées par l’entremise du mot, du discours. C’est ce qui me permet de surmonter le désordre, un désordre qui, une fois saisi, contribue lui-même à l’unité. Le discours que je tiens sur le monde, parce que j’en connais désormais la force de rassemblement, que j’ai réfléchi sur lui, entre en liaison avec ce monde et s’y établit. Fortune considérable que celle que connaîtra donc ce terme (le mot “logique”, le suffixe qui construit tous les termes signifiant qu’on porte un discours sur les choses, philologie, géologie, biologie…) et les enjeux philosophiques dont il fera l’objet. Gardons en mémoire l’invention de ce mot, nous le retrouverons plus tard.

L’entreprise suffit-elle pourtant à surmonter les difficultés à entrevoir un monde clair ? Ce n’est pas l’avis de Parménide. Malgré l’énonciation de ces théories, physiques certes et non plus mythologiques, une imprécision demeure : si Héraclite dévoile la capacité du logos (en tant que discours tenu par l’homme) à unifier un monde jusque-là désordonné, il reste néanmoins en suspens l’identification d’une véritable “action” de notre intelligence.

Avant de poursuivre notre démonstration, et pour comprendre l’importance de l’étape qui suit, il nous faut récapituler :

- On assiste à un rejet de la représentation mythique du monde où l’homme se laissait encore “comprendre” par elle.

- Ce monde nous apparaît alors plus chaotique, et nos sens, trop changeants, ne parviennent pas à en surmonter le désordre.

- Il se forme toutefois la conscience qu’il existe des relations constantes qui règlent les choses.

- Héraclite, en déclarant que “le logos gouverne tout” (fragment 72) veut « échapper à la fascination des choses grâce au discours, échapper à la fascination des mots, grâce au retour à la chose même » (Clémence Ramnoux, ibid.).

 

Un effort supplémentaire doit être accompli, et c’est cet effort que nous étudierons dans le prochain volet de notre chronique.

 

Illustration : Lawrence Weiner, Cat. #151 (1970) EARTH TO EARTH ASHES TO ASHES DUST TO DUST, 1970. Language + the materials referred to, dimensions variable. Solomon R. Guggenheim Museum, Panza Collection, Gift. 92.4184. © 2005 Lawrence Weiner/Artists Rights Society (ARS), New York..guggenheim.org.


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