Le mot thaumaturgique.
Publié le 3 janvier 2007 par lionel dans Comprendre
Il faut comprendre que le signe reste une réalité concrète et qu’il renvoie très vite à des formes de manifestations naturelles ou artificielles. On sait l’importance de la “double articulation” (André Martinet) dans le langage humain qui, à la différence du “langage” animal, joint les unités de sens aux unités de sons. Et c’est précisément cette jonction qui confère au langage humain toute l’ambivalence de son usage : un sens, dans l’acte de la parole, est en principe porté par un son, qui reste en quelque sorte “mandataire” du sens.
Or l’intonation, le silence, l’accentuation, qui occupent une place capitale dans l’entreprise linguistique de persuasion, montrent qu’un signe utilisé ne sert pas qu’à signifier : selon l’usage qu’on en fait, il produit des messages supplétifs qui participent à la formation de tout le sens. Les fameux travaux d’Erving Goffman sur les « façons de parler » ont montré que la multitude de nuances portait la force argumentative au-delà de ce que la simple performance strictement linguistique est tenue de produire. Le sens déborde le cadre de la signification, le mot n’est pas réductible au signe, il véhicule aussi un surplus de sens par le concours de ses vertus sonores. Celles-ci ne sont donc pas réellement “aux ordres” de la signification. Le son ne remplit nullement une fonction amorphe destinée à seulement porter une signification. Il l’excède et s’octroie une part capitale dans l’élaboration du sens.
Exploitées, les vertus phoniques du discours entrent en redoutable concurrence avec la défense raisonnée. L’itération (cette répétition dont Jankélévitch disait : « non, la deuxième fois ne peut pas être comme la première »), l’encadrement (« c’est … qui », idiotisme transformant le pronom en dramatique objet de désignation, voire de stigmatisation) “agissent” autant grâce à la particularité de leur construction que grâce à l’efficacité de leur accentuation inédite. On ne construit pas ces phrases dans le seul but de parler à la raison. Le lien puissant qui unit la persuasion rhétorique à la force de sa construction a pour but de toucher les cœurs autant que les esprits ; si ce n’est plus.
Plus le discours se destine à un effet puissant, plus il dévoile la part autonome du signe. Chez les Trobriandais, les tropes et les objets apparaissent comme des armes substituables. Dans le duel perpétuel qui anime les relations personnelles, les mots ont une densité égale à celle des objets : ils sont tous deux utilisés comme des « missiles » (sic) servant à percer « l’espace personnel » de l’autre (L. Brenneis & F. R. Myers, eds., « Dangerous Words. Language and Politics in the Pacific », compte-rendu de Charles Macdonald, L’Homme, Année 1986, Volume 26, Numéros 97-98, pp. 389-391). Les Ilongot des Philippines négociaient les litiges au cours de grands débats, par le recours à une rhétorique traditionnelle. Chez ces anciens chasseurs de têtes, le beau était lié à la violence, l’art oratoire à l’expression de la “colère”. Forme de discours dont on a constaté qu’elle avait été depuis vidée de tout élément ornemental (ibid.).
Il y a plus puissant encore : le retour du mot au son qui le porte, la phônè, le cri qui se trouve à l’orée du monde non-humain, celui de l’animal, mais aussi celui de l’ancêtre mort, ou celui des dieux. Le mot est prononcé, mais il ne compte plus que pour sa musicalité, sa tonalité, la scansion de ses phonèmes. Il n’y a plus qu’un pas à franchir pour faire du mot, de l’hésychasme à Artaud, qu’il devienne magique, thaumaturgique.
Dans « la glossolalie dans le pentecôtisme brésilien. Une énonciation protopolitique » (Revue française de science politique, année 1995, vol. 45, numéro 2, pp. 259-281), André Corten analyse la nature du pentecôtisme, mouvement charismatique qui se distingue des courants officiels par « l’expérience émotionnelle de “rencontre avec Dieu” » qu’il prône (ibid. p. 260). Cette rencontre est immédiate et elle est rendue possible grâce à un don particulier que les participants reçoivent de « l’Esprit Saint », don qui se traduit notamment par la glossolalie. « La glossolalie, explique André Corten, ou le « parler en langues », est une communication verbale incompréhensible, vue parfois comme la langue des illettrés et des pauvres. Communication dont l’énoncé glossolalique ne s’apprécie pas en termes et de vérité ou de fausseté mais en termes de réussite et d’échec. Parfaitement non reproductible, il est pure énonciation. Cette énonciation réussit lorsque, tout en exhibant sa cacophonie ou son caractère fruste, elle parvient à être une « rhapsodie divine ». Elle efface le pauvre et la pauvreté devant la beauté et la grandeur divine. Elle la dilue dans l’émotion » (ibid. p. 262)
« La glossolalie, poursuit André Corten, prend l’apparence d’une forme linguistique. Pourtant en plus du caractère incompréhensible des articulations verbales, on ne lui a jusqu’à présent pas trouvé de syntaxe. Cyril Williams, qui l’a longtemps étudiée, en fait la description suivante : « alors que l’impression générale est celle de sons incompréhensibles, on détecte des fragments de mots bien articulés de même que des caractéristiques comme la répétition et l’allitération (répétition de consonnes) » (…) Emile Lombard, quant à lui, distingue différentes formes de glossolalies, qu’il regroupe en quatre catégories : « marmonnement, gémissement, sons incompréhensibles (voix frustes) ; sons fabriqués, mais avec des fragments de mots bien articulés, répétés et reconnaissables, souvent allitératifs et parfois groupés dans une phrase ; mélange de phonèmes étrangers et indigènes, et des mots dans des modèles linguistiques réguliers (fascination verbale) ; parler en langues étrangères » (ibid. p. 272) .
Technique donc, mais pas méthode, art, mais pas trajet du savoir, nouveauté, mais pas connaissance, enthousiasme, mais pas rigueur. Ce n’est pas la signification ultime de ce qui est dit qui importe à cette pragmatique spécialisée, mais le dire lui-même ou, en d’autres termes, l’ensemble des conditions, des conventions et des procédés qui rendent possible ce type de parole si particulier. « Si la parole, dit le sinologue Jean Levi, ne reproduit pas un sens, mais n’exprime qu’elle-même, objet indépendant de toute expérience qui serait autre que l’acte de l’énonciation, tel le pépiement du poussin qui vient de naître, mieux vaut ne pas parler » (Jean Levi, Les fonctionnaires divins, politique, despotisme et mystique en Chine ancienne, Paris, Éditions du Seuil, 1989, p. 170. Levi dit plus loin, p. 178 : « Les Chinois n’ont jamais mis au premier plan de leurs préoccupations l’épanouissement et la liberté de l’individu. Ils ont toujours raisonné en termes d’harmonie et de régulation spontanée du corps social. » Sur Jean Levi nous vous renvoyons à l’excellent article : « L’implicite polyphonique » d’Emmanuel et Sylvie Laure Oudiette, que vous pourrez lire sur le blog Implicite).
Tous ces exemples tendraient à prouver que l’usage rhétorique couperait court à tout accès à la connaissance. Parce qu’il interdit au mot d’établir un lien entre la pensée et un objet autre que contingent, il gomme une des fonctions capitales du mot qui consiste à établir un rapport (et nous mentionnons le terme pour la première fois) d’intelligibilité. Il y a donc, là où ils étaient indissociables, une rupture entre le sens et la signification, oblitération de cette dernière au profit de la seule expressivité du mot. La parole se “cale” au niveau de l’acte, elle ne peut plus s’exercer dans le cadre propre au langage, qui dans la mise en œuvre, la concrétisation du système de la langue, opère une conceptualisation du monde, donc une abstraction. Toute l’importance du signe linguistique réside dans le dépassement des formes symboliques. Ce qui va expliquer les critiques de Platon à l’égard de la mythologie. La détermination du signe constitue la seconde étape de l’élaboration de la méthode rationnelle après l’intuition du logos comme siège de l’intelligibilité.
A l’instant où on aura compris que le signe linguistique n’établit aucun lien analogique entre la forme et le sens, on aboutira enfin à la possibilité de projeter, par la réhabilitation de la signification, l’accession raisonnée à des concepts permettant à la pensée « de s’accroître en procédant de soi-même à la critique de ses propres présupposés » (Alain Petit, « la rationalité » in Notions de philosophie, Paris, Gallimard, 1995, p. 177).
Illustration : Max Ernst, Little Machine Constructed by Minimax Dadamax in Person (Von minimax dadamax selbst konstruiertes maschinchen), 1919–20. Hand printing (?), pencil and ink frottage, watercolor, and gouache on paper, 49.4 x 31.5 cm. Peggy Guggenheim Collection. 76.2553 PG 70. Max Ernst © 2005 Artists Rights Society (ARS), New York/ADAGP, Paris. www.guggenheim.org.
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